Cent-quatre-vingt-un patients atteints du Covid-19 étaient, à la date du 29 septembre dernier (dernier décompte communiqué), hospitalisés au sein des Hospices civils de Lyon, dont 40 en réanimation. Si le chiffre est toujours en deçà du pic d’avril dernier - jusqu’à 167 patients en réanimation le 6 avril -, il s’approche inexorablement du seuil des 30% de places en « réa » occupées par des malades du coronavirus, seuil au-delà duquel le gouvernement pourrait faire basculer Lyon en état d’alerte maximale, à l’instar de Marseille ou, depuis ce week-end, Paris et sa première couronne.    

Face à cette deuxième vague, la direction des Hospices civils de Lyon a pris les devants, assure-t-elle. Dès le 15 septembre, elle communiquait sur la constitution de dix semaines de stock de protections pour les 18 570 soignants qui officient dans l’ensemble des établissements du CHU. Cette réserve, calculée sur la base de la consommation maximale des services lors de la crise du printemps, serait correcte, si l’on en croit Chaïbia Khaif-Janssen, infirmière et secrétaire de la section Sud de l’hôpital Edouard Herriot. « On a l’impression que les vannes sont ouvertes », ajoute Jessica Danglehant, aide-soignante et responsable CFDT Santé-Sociaux pour le département du Rhône.

Planche BIDULE CORONAPour autant, alors même que les entrepôts débordent de matériel, des agents hospitaliers se plaignent de recevoir leurs équipements de protection au compte-goutte. « Il y a effectivement des difficultés dans des services où les cadres sont gardiens du matériel, détaille Jessica Danglehant. Ces derniers laissent deux masques par jour aux soignants et conservent le stock dans leurs bureaux, fermés à clé. » Interrogé par Mediacités, la communication des HCL confirme cette attitude à certains endroits, sans préciser lesquels. Une telle gestion des protections avait été déjà observée lors de la première vague, lorsque les masques manquaient. « Nous avons demandé à ce que cette pratique cesse », reprend la responsable CFDT du Rhône.

Au cas où la crise serait plus longue

En plus de créer des problèmes d’approvisionnement – comment faire quand l’élastique d’un masque lâche alors que son cadre est absent ? -, cette rétention nourrit la défiance des personnels envers leur hiérarchie. Des soignants déplorent aussi l’allègement des mesures de protection dans certains cas. « Au pavillon H d’Edouard Herriot, nous avons suivi des formations, explique une infirmière préférant rester anonyme, pendant lesquelles on nous a affirmé que le masque FFP2 [plus protecteur] n’était utile que lorsque nous réalisions des soins générant des aérosols. Dans tous les autres cas, on nous demande d’utiliser des masques chirurgicaux. »    

Cette stratégie pourrait poser des problèmes de sécurité, en gériatrie et en psychiatrie notamment. « Est-ce qu’un patient atteint de démence va garder son masque toute la journée ?, interroge notre interlocutrice en soupirant. Est-ce qu’un patient qui arrive en état de crise aura son masque bien posé sur le nez et la bouche ? Je ne le crois pas… »

Planche BIDULE CORONA – CopiePour cette infirmière, la direction des HCL rationne le matériel au cas où la crise serait plus longue qu’attendue. « S’ils nous avaient informés dès le départ qu’on aurait un masque par jour et par personne parce qu’il n’y en avait pas plus, les gens seraient moins suspicieux aujourd’hui, considère l’aide-soignante Jessica Danglehant. Or, ils ont préféré dire que cela suffisait en oubliant que nous étions tous soignants et plutôt au courant des règles d’hygiène. La direction paie aujourd’hui ses erreurs de communication. »

La direction du CHU de Lyon souligne qu’il n’y a pas, en ce début du mois d’octobre, de manque notable de matériel dans ses hôpitaux, mais elle rencontre, reconnaît-elle, quelques difficultés d’approvisionnement. « Le marché mondial des équipements de protection est actuellement très volatile, en très forte tension depuis le début de la crise, selon Philippe Pin, directeur des achats aux HCL. Il nous faut sans cesse mettre en place des filières et des flux d’approvisionnement nouveaux. »

« Il manque constamment des tailles et des matières »

C’est particulièrement vrai pour les gants, dont la demande mondiale a explosé en avril dernier. Alors que les HCL affirment en disposer 10 millions en stock, une tension se fait toujours sentir, comme à l’hôpital Edouard Herriot : « Ce n’est pas une pénurie à proprement parler, explique Thomas, infirmier et membre du collectif Inter-Urgences, car il y a toujours une boîte qui traîne quelque part. En revanche, il manque constamment des tailles et des matières ». Un problème loin d’être une question de confort : « Si l’infirmière n’a pas les bons gants, elle ne peut tout simplement pas piquer. S’ils sont trop épais ou trop grands, elle ne sent pas la veine et s’y reprend à dix fois. Résultat, elle finit par les enlever… », raconte Jessica Danglehant.   

Si l’afflux de patients aux urgences reste pour l’instant plus modéré qu’en mars dernier, le taux d’incidence (255 pour 100 000 habitants) laisse présager des semaines à venir plus intenses. Et alimente, parmi les soignants, les craintes de pénurie de protection : « Tout est fait pour que cela ne se produise pas, affirme Philippe Pin. Les équipes achat et logistique travaillent d’arrache-pied pour constituer des stocks de sécurité, trouver des produits alternatifs ou nouer des coopérations inter hôpitaux. » De quoi rassurer le personnel hospitalier ? Oui et non. « Au fond, ce qu’il nous faudrait c’est un reconfinement global », conclut Thomas, infirmier urgentiste cité plus haut. Le ministre de la Santé Olivier Véran a pour le moment écarté cette éventualité d’ici aux fêtes de fin d’année. « C’est ce qui a sauvé l’hôpital lors de la première vague, reprend le soignant d’Edouard Herriot, et nous a permis de travailler à peu près sereinement. »