«J’habite ici depuis trente ans, mais 20 types qui se tapent dessus sous mes fenêtres, je n’avais jamais vu ça. » Attablée dans un café de la Guillotière, dans le 7e arrondissement de Lyon, Nathalie Balmat est catégorique : « La réponse des pouvoirs publics n’est pas adaptée à ce qu’on vit ». Cette riveraine, qui travaille dans le domaine de la communication, énumère les petites incivilités et les irruptions de violences qui constituent, à ses yeux, le quotidien du quartier, en particulier autour de la place Gabriel Péri à proximité de l’arrêt de métro : vols à l’arraché, nuisances sonores, occupation de l’espace public, halls d’immeuble squattés… « Le soir surtout, c’est souvent invivable », soupire-t-elle.

Après avoir regroupés les récits de plusieurs habitants via une page Facebook, Nathalie Balmat a pris la tête, à l’automne 2019, du collectif La Guillotière en colère. Pour « faire partie du débat », explique-t-elle. Pendant la campagne des municipales, l’association a interpellé les candidats et réclamé des actes. « On a identifié trois problèmes : la sécurité, la tranquillité, la propreté. Et on a tous fait le constat que la situation avait empirée depuis environ cinq ans. C’est une lente dégradation, rien n’a été fait en définitive. Quand on laisse faire au quotidien, au bout d’un moment ça prend des proportions immenses », soupire Nathalie Balmat.

La mobilisation d’une partie des habitants de « la Guill’ » n’est pas isolée. En un an, une douzaine de « collectifs en colère » ont vu le jour dans la métropole de Lyon. Rassemblant de quelques dizaines à plusieurs centaines de personnes sur les réseaux sociaux ou dans des associations, ils sont apparus dans la foulée de celui de la Presqu’Île, le précurseur, fondé par des riverains confrontés à une recrudescence de rodéos nocturnes dans les beaux quartiers du deuxième arrondissement. De Gerland aux Pentes de la Croix-Rousse, jusqu’au quartier du Tonkin à Villeurbanne, les habitants interpellent directement les pouvoirs publics. Ils exigent des résultats, quitte à aller devant les tribunaux pour en obtenir.

Carences de l'Etat

En septembre 2020, près de 340 personnes, pour la plupart issus de ces collectifs, se sont inscrits sur la plateforme spécialisée V pour Verdict [lire notre article Plateformes d’actions collective : la justice à portée de clic ?] pour participer à une action collective en justice en attaquant l’Etat sur son incapacité à assurer leur sécurité. Le dossier est piloté par maître Edouard Raffin. Cet avocat avait déjà lancé, début 2020, une première requête contre la mairie de Lyon, centrée sur les nuisances sur la Presqu’île. Elargie à l’ensemble de Lyon et Villeurbanne, cette nouvelle procédure vise cette fois les services de l’Etat et le gouvernement. Une première mise en demeure a été envoyée début octobre, avant le dépôt probable d’un recours contentieux en 2021.                  

« Nous voulons démontrer que les autorités n’ont pas pris assez de mesures pour garantir l’ordre public », résume Me Raffin. Pas si farfelu que ça : en août dernier, l’Etat a été condamné par le tribunal administratif de Marseille à 10 000 euros d’amende après avoir été attaqué par une riveraine du quartier du Verduron, pour « mesures insuffisantes pour restaurer la tranquillité publique ». Les habitants se plaignaient de rodéos dangereux et incessants dans leurs rues.

« Le procès de trente ans de politique publique sécuritaire »

Pour appuyer sa démarche, Edouard Raffin se fonde sur la notion de « carence fautive de l’Etat ».  C’est selon ce principe qu’ont été condamnés la ville de Paris et l’Etat par un jugement de 2016, confirmé par le conseil d’Etat en 2018, qui estimait que les pouvoirs publics n’avaient pas assuré leurs missions de protection de la sécurité et de la tranquillité publiques. Ce concept a récemment été remis au goût du jour par des activistes environnementaux, pour faire condamner l’Etat dans des affaires de pollution de l’air. Une source d’inspiration naturelle pour cet avocat se revendiquant « de gauche », lui-même engagé sur ces causes. Il rêve déjà de faire « le procès de trente ans de politique publique sécuritaire ». Avant de nuancer : « Bien sûr que la préfecture ne fait pas rien, mais ce qui est intéressant, c’est qu’elle sera forcée de détailler toutes ses actions, ses effectifs, les zones où ont eu lieu les opérations de police… ».

Pour l’instant, les riverains s’organisent pour collecter des preuves des nuisances subies. Un huissier de la Presqu’île sympathisant de la cause est même joignable jour et nuit sur son téléphone pour venir constater les troubles, même à 3 heures du matin. Il s’agit de démontrer l’ampleur du phénomène et l’inaction supposée des pouvoirs publics. « On s’embarque dans une bataille de chiffres », anticipe Me Raffin.

Effet d’accumulation

De fait, la mesure de la délinquance, notamment au niveau local, reste un exercice périlleux, les statistiques policières pouvant être interprétées de diverses manières selon le chiffre mis en avant. Entre 2018 et 2019, les coups et blessures volontaires ont ainsi augmenté de 11,6% dans le département du Rhône, mais cette tendance s’explique en grand partie par une forte hausse des violences intra-familiales, dont le niveau de signalement a fortement augmenté. Sur la même période, les vols avec violence sans arme ont diminué de 7,8%. Difficile d’en tirer une conclusion définitive.                  

A la ville de Lyon, le nouvel adjoint à la sécurité Mohamed Chihi (EELV) avance le chiffre d’une hausse de 2% de la délinquance en juillet 2020 par rapport à juillet 2019. « Ça augmente, mais on ne peut pas parler d’explosion », résume-t-il. « Ce qu’on constate en revanche, c’est le retour d’un cycle. Ces derniers temps, la question de la sécurité s’était effacée derrière le débat sur le maintien de l’ordre. Mais, avec le confinement, le seuil de tolérance des habitants a diminué, tandis que l’accès aux espaces de loisirs publics, comme les boîtes de nuit ou les stades de foot, a été très réduit. Le résultat, c’est une suroccupation de l’espace public qui a relancé le sujet de la tranquillité des habitants », analyse l’ancien enseignant. Pour y voir plus clair, la ville de Lyon souhaite recréer l’observatoire de la délinquance et de la tranquillité, supprimé il y a quelques années, pour s’appuyer sur des données plus précises.

En l’absence de données incontestables, il suffit de lister les faits divers qui se sont produits dans l’agglomération ces derniers mois pour produire un effet d’accumulation impressionnant : un enfant de 5 ans percuté dans un rodéo à Vaulx-en-Velin, une jeune femme tuée par un conducteur à Lyon, un pompier agressé à la hachette dans le 7e arrondissement, quatre blessés dans une fusillade à Villeurbanne, un jeune homme poignardé à mort dans le métro à Gerland, l’affaire Augustin place Bellecour… A ces drames très médiatisés s’ajoutent surtout une multitude de bagarres de rue, d’occupation de l’espace public et d’incivilités diverses, documentées en flux continu sur les réseaux sociaux, photos et vidéos à l’appui. Avec ce leitmotiv : devant l’évidence d’un supposé « ensauvagement » - terme exploité par le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin cet été - l’inaction des pouvoirs publics locaux n'en serait que plus flagrante. Peu importe les chiffres.

Focus sur la voie publique

« Il y a souvent un gros décalage entre les statistiques policières et ce qu'évoque la population », nuance Nicolas Jacquet, le procureur de la République de Lyon, qui prend garde toutefois à ne pas minimiser le ressenti des citoyens : « En tout état de cause, je considère que les habitants sont les mieux à même pour savoir comment les choses évoluent dans leur quartier. Ce qu'expriment les collectifs d'habitants reflète la réalité du terrain. Ils attendent du concret, on doit répondre à cela ».

« Dans le contexte actuel, le focus est mis sur tous les faits de voie publique, de la violence à l'incivilité », poursuit Nicolas Jacquet, tout en invitant à « manier avec attention » cette notion d'incivilités : « On inclut dans cette catégorie des comportements qui n'en sont pas, par exemple les rodéos, qui sont des comportements de mise en danger consciente et délibérée des riverains, très différents, selon moi, d'un tapage nocturne où l'on fait vrombir le moteur d’un véhicule. Ce qui relève de l'incivilité, qui exaspère les habitants, sont des faits en grande partie constitutifs de contraventions ». Sauf que le tapage nocturne, l’occupation du domaine public ou encore les petites dégradations ne donnent pas toujours lieu à une plainte et sont aussi les plus difficiles à endiguer. « On est loin de l'impunité », défend le procureur, chiffres à l’appui : en 2019, les comparutions immédiates ont augmenté de 26% et 666 mineurs ont été déférés au parquet l’année dernière.

« On ne mesure pas la compassion à la vitesse d’un tweet »

Ce 4 juillet 2020, Grégory Doucet succède à Gérard Collomb à la tête du conseil municipal de Lyon. « Nous ne sommes pas des innocents en matière de sécurité. La tranquillité publique est une préoccupation pour nous essentielle », déclare le nouveau maire dans son discours d’intronisation. Les écologistes se savent guettés sur le sujet, contraints à un numéro d’équilibriste entre leur ambition d’écouter les citoyens et leur refus de tomber dans la surenchère sécuritaire.

Dans sa conception de la tranquillité publique, Grégory Doucet englobe les questions de déplacements, l’inclusion des enfants ou la piétonisation des abords des écoles. Une façon de rappeler que seule une partie du problème relève des communes, dépendantes à bien des égards des services de l’Etat. Au Grand Lyon, Bruno Bernard (EELV) se montre d’autant plus à l’aise sur le sujet, qu’il ne relève pas de sa compétence. « Il y a réellement des soucis de sécurité dans la Métropole. C’est indiscutable », analysait-il dans une interview à Lyon Capitale.

« C’est un test grandeur nature pour nous, admet Mohamed Chihi. Nous ne sommes pas crédités a priori d’un savoir-faire sur les questions de sécurité, on attend de nous des faux-pas. Mais notre réponse est adaptée à la situation ». Pour l’élu écologiste, qui a rencontré les représentants de trois collectifs (Guillotière, Gerland, Presqu’île), l’enjeu est d’avancer à son rythme : « Les drames qui ont ponctué l’été sont extrêmement choquants. On nous a reproché de ne pas y réagir assez rapidement, mais on ne construit pas une politique dans la précipitation, pas plus qu’on ne mesure la compassion à la vitesse d’un tweet ».

La "persillade" de Jean-Yves Sécheresse

« Soyons francs, ce n’est pas l’arrivée des verts qui a chamboulé la sécurité à Lyon. Il y a une tendance globale mauvaise depuis des années, qui a encore été accélérée par le déconfinement, balaie Jean-Yves Sécheresse, l’ancien adjoint à la Sécurité de Gérard Collomb de 2001 à 2020. Mais ce que j’ai constaté en trois mandats, c’est qu’on est passé de grands bastions comme la Duchère ou les Minguettes à une ville "persillée", avec une délinquance quotidienne éparpillée, moins saisissable ».

Une « persillade » plutôt qu’une explosion de l’insécurité ? « Cela fait hurler quand je dis ça, mais globalement, les indicateurs police pour Villeurbanne sont plutôt meilleurs que pour d’autres villes de taille similaire », estime Cédric Van Styvendael, le maire (PS) de Villeurbanne. « Par contre, les doléances des riverains formulées auprès de la mairie par mail ou courrier ont été multipliées par deux entre 2019 et 2020 », complète le nouveau patron de la deuxième ville de la métropole. Là encore, malgré les chiffres, pas question de donner l’impression de se couper du terrain. « La colère des habitants est légitime. J’habite dans la commune, j’ai vécu les mêmes nuits que tout le monde cet été », assure-t-il.

Habitants et élus se rejoignent sur un point : l’agglomération manque d’effectifs de police. En septembre dernier, Grégory Doucet réclamait 200 policiers nationaux supplémentaires pour la ville de Lyon au ministère de l’Intérieur, pointant une baisse constante ces dernières années. A Villeurbanne, Cédric Van Styvendael a sorti sa calculette : « Le nombre de policiers nationaux a presque été divisé par deux entre 2010 et 2018, alors que nous avons gagné 10 000 habitants sur la même période ». Il estime le manque actuel à 100 policiers. L’élu a également demandé au gouvernement le classement du Tonkin en Quartier de reconquête républicaine, synonyme de 15 à 30 policiers supplémentaires affectés à cette zone. Même requête de la part d’Alexandre Vincendet (LR) pour la ville nouvelle de Rillieux-la-Pape, après la tentative d’incendie d’une église début octobre.

En visite à Rillieux, deux jours après ces faits, Gérald Darmanin a promis de recevoir Grégory Doucet et a annoncé des « renforcements d’effectifs » pour l’ensemble de la métropole de Lyon. Sans les chiffrer. « Demander des postes à l’Etat, c’est le jeu, tempère Jean-Yves Sécheresse. Si vous aviez vu la collection de lettres au gouvernement qu’on a envoyées avec Gérard Collomb ! » L’ancien adjoint assure avoir obtenu « deux fois trente postes supplémentaires » lorsque son patron était place Beauvau. Contactées notamment sur l’évolution des effectifs dans l’agglomération, ni la préfecture, ni la direction départementale de la sécurité publique (DDSP) n’ont répondu à nos demandes.

Mairie cherche policiers…

Tributaires de l’Etat en matière de police nationale, les maires du Grand Lyon souhaitent également renforcer leurs troupes municipales. Fraîchement élu à la tête de Bron sur un programme sécuritaire, Jérémie Bréaud (LR) a récemment profité d’une affaire de dérapage lors d’un mariage pour rappeler son objectif de hausse de 70% des effectifs de la commune. En la matière, les inégalités sont importantes entre les communes : à Saint-Fons, le ratio est de près de 14 policiers municipaux pour 10 000 habitants, contre 7 à Rillieux, 6,5 à Lyon, 3 à Givors et 2,8 à Vaulx-en-Velin, selon les chiffres de 2018 compilés par Mediacités [Lire notre article : Grand Lyon, quelles communes comptent le plus de policiers municipaux].

Problème : pour plusieurs communes du Grand Lyon, recruter et conserver des agents est une bataille permanente. « J’ai embauché une ancienne gendarme début septembre, trois jours après, elle m’annonçait qu’elle avait été embauchée en Isère, se désespère Mohamed Boudjellaba, nouveau maire (divers gauche) de Givors, élu avec le soutien des écologistes. Sur les sept agents de la commune, quatre sont partis à Bron ces six derniers mois. » L’élu déplore « une forme de dumping » de certaines villes, qui proposent des conditions salariales avantageuses ou des armements plus attrayants. « Si trois policiers arrivent, je les prends tout de suite ! », lance le maire, qui souhaite parvenir à une quinzaine d’agents d’ici la fin du mandat. « On va probablement essayer de dégager du budget pour embaucher plus vite. Mais l’argent qu’on mettra ici, on ne le mettra pas ailleurs », anticipe-t-il.

Lyon n’est pas beaucoup mieux lotie. Grégory Doucet s’est engagé pendant la campagne à recruter une vingtaine de policiers municipaux supplémentaires. Mais l’urgence est plutôt de rattraper le retard existant : aujourd’hui la ville possède 350 postes « théoriques » - qui passeront donc à 370 prochainement - mais seulement près de 300 d’entre eux sont pourvus. « Ces dernières années, les départs ont été plus nombreux que les arrivées, c’est un flux permanent », explique Mohamed Chihi. Les candidats ne se bousculent pas, d’autant que le concours 2020 des « gardiens-brigadiers de police municipale », prévu en mai dernier, a été reporté à janvier 2021 pour cause de Covid. 

À Villeurbanne, sur les 50 postes ouverts jusqu’alors, seuls 39 sont actuellement pourvus, alors même que le nouveau maire compte les augmenter à 75 durant son mandat. La pénurie s’explique par « des effets de concurrence entre villes », analyse aussi Cédric Van Styvendael. Comme son collègue de Givors, il souhaite faire voter prochainement une hausse de la rémunération des agents pour attirer plus de candidats. La ville de Lyon planche également sur une amélioration des conditions de travail pour « fidéliser » ses agents.

« Les habitants ont aussi des choses à apporter »

Recruter oui, mais aligner les képis dans les rues ne suffit pas, estime Nathalie Balmat, de La Guillotière en colère. « Il faut aussi une meilleure concertation avec la justice, avec les travailleurs sociaux, les services d’urbanisme », prévient-elle. Sur ce point, plusieurs élus et acteurs locaux souhaitent redynamiser les conseils locaux de sécurité et de prévention de la délinquance (CLSPD) qui rassemblent le maire, la préfecture, le procureur, ainsi que des associations locales ou des bailleurs sociaux. Objectif : cibler plus finement les zones problématiques pour y apporter des réponses rapides.

Pour les élus, tout l’enjeu est de prendre en compte la parole des habitants, tout en évitant que le débat ne soit capté que par les collectifs « en colère », pas forcément représentatifs de l’ensemble de la population. « La participation citoyenne peut se faire via les conseils de quartier par exemple. Les remontées des riverains sont cruciales pour faire un travail de maillage précis », souligne Mohamed Chihi. « Rien ne pourra se faire sans les habitants, abonde Cédric Van Styvendael. Dans un quartier comme le Tonkin, où les riverains ont le sentiment d’avoir été dépossédés de l’espace public, les pouvoirs publics doivent s’appuyer sur ces groupes qui cherchent à repartager les lieux de manière apaisée. »

Dialogue police-habitants

Dépassionner le débat sécuritaire, c’est précisément ce qu’expérimente l’association PoliCité crée en 2016 à Vaulx-en-Velin. Elle organise des « conférences de consensus », en lien avec des sociologues de l’ENTPE (Ecole nationale des travaux publics de l’Etat), pour faire dialoguer les habitants avec la police locale lors de réunions publiques et d’événements ponctuels. Une manière de restaurer la confiance en abordant des thématiques comme les contrôles au faciès, mais aussi de rendre la parole aux riverains. « Le problème, c’est qu’en France la sécurité est perçue comme une affaire de professionnels. Alors que les habitants ont aussi des choses à apporter », estime Naïm Naïli, rencontré dans les locaux de l’association, au cœur de la cité du Mas du Taureau.

En décembre 2018, l’association a organisé une conférence regroupant citoyens et professionnels de la sécurité pour rédiger et voter douze solutions concrètes à mettre en place localement, inspirées de pratiques existantes dans certains pays anglo-saxons : des patrouilles piétonnes mixtes, mélangeant policiers et habitants, des ateliers de discussion avec des forces de l’ordre dans les collèges, la participation des policiers aux événements du quartier (matchs de foot, fête des voisins…).

« Au niveau national, les conférences citoyennes de consensus figurent parmi les premières propositions d’EELV en matière de sécurité », souligne Abdallah Slimani, membre du projet PoliCité et militant chez les Jeunes Ecologistes. Une démarche duplicable ailleurs dans l’agglomération ? « On s’intéresse au sujet, mais c’est encore trop tôt pour annoncer une mise en place », fait savoir Mohamed Chihi. L’adjoint au maire de Lyon a rencontré les membres de l’association en septembre. Côté policier, la démarche a suscité un intérêt poli au commissariat de Vaulx-en-Velin, sans convaincre tout à fait. « Il y a une certaine méfiance. Les questions de sécurité sont traitées de manière très verticale », complète Anaïk Purenne, l’une des chercheuses qui travaillent sur le projet.

Justice du quotidien

Cette approche localisée trouve un écho du côté du procureur de la République. « Il ne peut y avoir de police du quotidien sans justice du quotidien », martèle Nicolas Jacquet. Parmi les pistes envisagées, le parquet de Lyon souhaite faire évoluer le traitement des incivilités, qui se limite souvent à une simple verbalisation. « Cette réponse ne s’avère pas toujours d'une très grande efficacité et elle n’est, en tout état de cause, pas visible du tout pour les habitants », euphémise le magistrat. Il souhaite plutôt augmenter le nombre de convocations « rapides, en temps réel », devant un délégué du procureur .                  

« Quelqu'un qui commet une dégradation pourra être amené à effectuer une action de réparation rapide en lien avec la mairie. Même chose pour un mineur qui pose un problème de comportement sur un territoire. Sur le tapage nocturne, on ne va pas seulement verbaliser, mais convoquer pour faire comprendre à la personne qu'on ne la lâchera pas sur ce sujet. Il faut traiter la question de la tranquillité publique territoire par territoire », insiste Nicolas Jacquet. La possibilité de prononcer davantage d’interdictions de paraître (dans un arrondissement par exemple) est également évoquée.

Finies les politiques globales, la sécurité locale doit faire dans la dentelle, rue par rue ? À l’image de l’expérimentation de la vidéo-verbalisation dans le bas des Pentes de la Croix-Rousse, votée cet été par le nouveau conseil municipal de Lyon ? Le dispositif ne satisfait qu’à moitié Carole Château, à la tête du collectif Carré Nord Presqu’île. Commerçante à deux pas de la place des Terreaux, elle décrit la « spirale infernale » et les nuisances nocturnes et sonores qui frappent le quartier. « J’habite au-dessus d’un café, les gens qui chantent à deux heures du matin, j’ai l’habitude. Ce qui se passe en ce moment n’a rien à voir. Il y a deux ans, je n’aurais jamais imaginé dire : “Il faut plus de flics”. Mais on a laissé pourrir la situation. C’est ce sentiment d’abandon qui droitise, qui extrémise », analyse-t-elle.

Eviter l'écueil identitaire

La récupération politique est récurrente. Le samedi 12 septembre, un « rassemblement contre la sécurité » a ainsi été organisé à Lyon, officiellement par des habitants en colère. Comme l’a relevé Rue89Lyon, l’événement était en réalité piloté directement par l’extrême-droite, qui voit dans la thématique un terreau fertile pour recruter de nouveaux militants. La manifestation d’une centaine de personne s’est d’ailleurs terminée au local La Traboule. L’adresse des identitaires dans le Vieux-Lyon organisait ce jour-là sa soirée de réouverture. Les manifestants étaient alors invités à s’inscrire sur les listes du bar associatif, comme l’a constaté un photographe qui suivait cette journée.

Dans le même registre, un site baptisé « Ensauvagement de Lyon » a fait son apparition pendant l’été. Reprenant les codes graphiques en vogue chez les identitaires, il recense en vrac les faits divers violents survenus dans l’agglomération ces derniers mois, aussitôt retransmis sur les réseaux sociaux. Contactés via Twitter, les auteurs du site se présentent comme « une dizaine » de personnes issus de différents arrondissements de Lyon, sans préciser leur identité. Ils assurent n’être liés « à aucun parti politique ».

« On est pollué par plein de gens qui veulent nous récupérer politiquement »

« Notre souci permanent, c’est de ne pas tomber dans l’écueil xénophobe, indique Me Edouard Raffin. Nous ne sommes pas naïfs, les faits divers sont le lot de n’importe quelle société et ils doivent être réduits en mettant des moyens. Mais on peut aussi interroger les pouvoirs publics pour comprendre comment on en arrive à ce que des jeunes de banlieues viennent faire des rodéos dans le centre-ville, car tous les lieux de loisir ont quasiment disparu dans leurs quartiers. »

A la Guillotière aussi, Nathalie Balmat met en garde contre les interférences identitaires dans le débat : « On est pollué par plein de gens qui veulent nous récupérer politiquement. Mais ça fait trente ans que j’habite ici, laisser des gens faire l’amalgame entre l’immigration et l’insécurité, c’est malhonnête. On ne veut pas laisser ce sujet aux extrémistes. On ne veut absolument pas gentrifier ou “blanchiser” la Guillotière comme on a pu nous le reprocher. On a la chance d’être un quartier multiculturel et populaire. Il faut le rester. Mais populaire ne signifie pas insécuritaire et crade », souffle-t-elle. Et de conclure : « Le débat revient de plus en plus aux citoyens. C’est une bonne chose qu’on soit écoutés. Mais c’est aux pouvoirs publics de trouver une solution, pas à nous ! »

La sécurité est un sujet « miné », comme en fait le constat Mohamed Chihi pendant notre interview. A Mediacités aussi, le traitement de ce sujet a suscité beaucoup de discussions. Se limiter à une approche strictement statistique, c’est prendre le risque de tomber dans une bataille de chiffres et d’interprétation sans fin. Se contenter de relayer les inquiétudes des habitants et les actes violents recensés dans l’agglomération sans les mettre en perspective, en surfant sur l’émotion provoquée par certains faits divers, ne permet pas non plus d’aborder le sujet sereinement. En partant du constat de l’émergence de revendications citoyennes fortes, nous avons voulu dépassionner ce débat.

Pour cet article, nous avons contacté les services de la préfecture (les 8 septembre et 1er octobre) et ceux de la DDSP (25 août et 1er septembre) sans obtenir de réponse. Les interview des élus, des associations et du procureur de la République de Lyon cités dans cet article ont été réalisées durant le mois de septembre. Mohamed Chihi nous a reçu à l’hôtel de ville de Lyon le 8 octobre.

Cet article concerne les promesses :
« Augmenter de 20 agents les effectifs de la police municipale » « Implanter dans tous les quartiers une antenne de police municipale »
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Mathieu Périsse
Mathieu Périsse collabore avec Mediacités Lyon depuis juin 2017, convaincu de la nécessité d’une information locale indépendante et percutante. Lyonnais de naissance, il a d’abord travaillé pour la radio (Radio France, RTS), notamment lors de reportages longs-formats à l’étranger (Afghanistan, Biélorussie, Chypre, Burkina Faso…). Membre du collectif de journalistes We Report, il écrit régulièrement pour Mediapart, journal pour lequel il a enquêté pendant un an sur la pédophilie dans l’Eglise catholique (également en lien avec Cash Investigation).