Combien répondront à l’appel ? Pour faire face à la seconde vague de l’épidémie de Covid-19, les Hospices civils de Lyon (HCL) ont lancé mi-octobre un avis de recrutement. Objectif : inciter les soignants volontaires du printemps dernier à revenir prêter main forte au sein des unités les plus impactées par la crise sanitaire. Car les hôpitaux lyonnais sont déjà saturés.

Ce mardi 27 octobre, le taux d’occupation en réanimation était de 89,5% (en légère baisse par rapport à la semaine précédente grâce à la création de 13 nouveaux lits), avec plus d’un patient sur deux atteint du Covid-19, selon les chiffres communiqués par les HCL. Pour éviter une submersion de ces services et orienter un maximum de professionnels des blocs opératoires vers les soins critiques Covid + et la réanimation, la direction a ordonné la déprogrammation de 48% des activités chirurgicales. Pour autant, on manque toujours de bras. 

Pour combler ce déficit, les élèves infirmiers anesthésistes de 1ère année ont été mobilisés dès le 12 octobre. Les HCL espèrent aussi pouvoir recruter d’autres volontaires pour muscler les équipes de soignants. En mars dernier, près de 1500 d’entre eux avaient ainsi rejoint les troupes des hôpitaux publics lyonnais, pour l’essentiel des médecins ou des agents paramédicaux retraités, des personnels soignants extérieurs (libéraux, intérimaires, étudiants…), des personnels partis en disponibilité ou des internes en médecine. Problème : les candidatures n’affluent pas autant que lors de la première vague.

Un volontaire sur deux

Du côté des syndicats, toutes tendances confondues, on estime qu’un volontaire sur deux a pour le moment répondu à l’appel lancé par le groupe hospitalier pour rejoindre les services en tension. La direction des HCL affirme, elle, ne pas avoir de chiffres suffisamment clairs pour comparer les deux épisodes. Elle souligne toutefois avoir anticipé l’arrivée de la seconde vague en engageant 150 professionnels soignants ou médico-techniques dès l’été. Ces professionnels comprennent des retraités volontaires et des recrutements d’agents, précisent les HCL. Mais on est loin des bataillons du printemps dernier.

Certains soignants le disent clairement : ils ne reviendront pas. C’est le cas de Marion, mobilisée dès la fin du mois de mars dernier pour aider ses anciens collègues du service de réanimation à l’hôpital Lyon-Sud. « J’avais pris une disponibilité en 2019 avec la ferme intention de changer de vie, raconte l’infirmière, mais en voyant la situation dans laquelle se trouvaient mes amis, ma conscience professionnelle s’est rappelée à moi. » Même cas de figure pour Lucile, infirmière elle aussi, qui avait pris une disponibilité au cours de l’année 2018 et qui a fait son retour au sein de la « réa » Lyon-Sud au tout début du mois d’avril. Toutes deux regarderont passer la deuxième vague de loin.

« Nous avons vécu de plein fouet le manque de matériel »

Si les deux professionnelles se souviennent de l’esprit de solidarité qui régnait entre soignants au printemps dernier, l’expérience leur a laissé un goût amer. « J’ai été très en colère dès les premiers jours, explique Lucile. Nous étions très peu informés à l’époque sur les patients Covid et nous avons vécu de plein fouet le manque de matériel. C’était vraiment très pesant. »

Elles évoquent surtout la peur de l’erreur, bien plus prégnante qu’à l’accoutumée avec l’arrivée d’étudiants ou d’infirmiers d’autres services qu’il fallait former rapidement aux techniques de réanimation. Marion se rappelle des infirmières, venues des blocs opératoires pour la plupart, et qui ne voulaient pas monter en « réa » : « Elles ne se sentaient pas assez formées. Elles venaient au travail la boule au ventre et, certains soirs, elles rentraient chez elles en pleurant… ».               

Lucile, qui n’avait pas mis les pieds à l’hôpital depuis un an et demi, faisait pourtant partie des « anciennes », c’est-à-dire des mieux formées. « J’avais tellement peur de me retrouver seule avec des petits nouveaux, confie-t-elle aujourd’hui. Et je me demandais : Aurais-je les réflexes en cas de détresse respiratoire chez un patient ? Est-ce que je me rappellerais des bons dosages médicamenteux ? »

Une partie de ces soignants ont dû s’adapter en catastrophe à l’univers particulier de la réanimation. Un service d’une très haute technicité, où les patients se situent sur une ligne de crête, entre la vie et la mort. « Un certain nombre d’agents hospitaliers ont été traumatisés par cette expérience, affirme Raja Hachemi, secrétaire générale de la CGT à l’hôpital Edouard-Herriot, et ne souhaitent pas revenir aujourd’hui. Je pense notamment à une aide-soignante de l’hôpital Femme Mère Enfant de Bron, qui nous a sollicités pour une aide psychologique. Elle était venue renforcer les équipes au cours de la première vague et a été très marquée par le nombre de décès auxquels elle a assisté. »

Manque de reconnaissance

Au-delà des traumatismes engendrés par le quotidien d’une unité de soins critiques et de réanimation, des volontaires mettent aussi l’accent sur ce qu’ils considèrent comme un manque certain de reconnaissance. Il se disent particulièrement blessés par la répartition de la prime Covid, mise en place par le gouvernement dès le mois de juin et destinée à récompenser l’engagement des personnels durant la crise. Instituée par décret, celle-ci pouvait s’élever jusqu’à 1500 euros pour les personnels hospitaliers du Rhône. Or, si la direction affirme que les agents contractuels [les non-titulaires et volontaires], ayant exercé pendant trente jours entre le 1er mars et le 30 avril 2020, ont obtenu cette prime, ce ne fut pas le cas pour tout le monde...

Arrivée le 29 mars au sein du service réanimation de Lyon-Sud, Marion n’a eu droit qu’à la moitié de cette somme, soit 750 euros : « J’ai pourtant pris les mêmes risques que mes collègues et je suis restée jusqu’au 1er juin », s’indigne l’infirmière. Et si l’on en croit Jessica Danglehant, responsable CFDT Santé-Sociaux du Rhône, toutes celles et ceux arrivés après le 2 avril n’ont effectivement rien touché du tout. Interrogés sur ce point, les HCL renvoient pour toute réponse au décret national, qui établit une différence entre les titulaires, pour lesquels il n’est pas demandé de quotité minimum d’exercice, et les contractuels qui doivent justifier de trente jours de travail au sein d’une unité Covid+ sans arrêt maladie. Or, l’épidémie de coronavirus est arrivée plus tard à Lyon que dans d’autres territoires. « A l’hôpital Edouard-Herriot (HEH), les premiers volontaires sont arrivés mi-mars, pas avant », affirme Chaïbia Khaif-Janssen, secrétaire de la section SUD-HEH.

Un infirmier urgentiste de l’hôpital de la Croix-Rousse indique pour sa part que les premiers volontaires sont montés en réanimation au cours de la dernière semaine du mois de mars. Difficile dans ce cas pour les renforts extérieurs (retraités, retours sur dispo, salariés du privé) de toucher la prime dans sa globalité. Alors que les HCL tentent d’améliorer l’image et l’attractivité des métiers hospitaliers - voir par exemple sa série de vidéos qui retrace la crise du printemps avec les accents d'un film hollywoodien - , ces comptes d’apothicaires n’incitent pas les soignants à postuler pour faire face à la deuxième vague, que nombre de professionnels redoutent pire que la première.  

Difficile de savoir précisément combien de volontaires sont, pour le moment, revenus prêter main forte au sein des services en tension. Les chiffres donnés par les syndicats restent approximatifs et les HCL ne communiquent pas de données précises. Les témoignages recueillis pour cet article concordent néanmoins pour décrire un afflux beaucoup moins massif qu'au printemps.

Cette tendance pourrait toutefois évoluer dans les prochains jours, si la crise venait à s’aggraver, le sentiment de responsabilité des soignants et agents paramédicaux pouvant les inciter à postuler. La peur d’apparaître comme un « déserteur » en pleine pandémie, ressentie par de nombreux agents, a d’ailleurs été la principale difficulté dans la réalisation de cet article. Très peu ont accepté de révéler, même anonymement, leur fatigue et leur absence de motivation.