Qu’il est loin le temps où Boiron pouvait affréter des bus entiers pour acheminer ses salariés pour manifester contre le déremboursement de l’homéopathie ! Au moment de l’annonce de cette mesure, en juillet 2019, les personnels font bloc derrière la direction. Personne, même parmi les syndicalistes, ne critique l’entreprise familiale fondée, en 1932, par les frères Boiron, ou ses choix stratégiques. Huit mois plus tard, l’esprit de concorde a volé en éclats. Fracassé sur un projet de « plan de sauvegarde de l’emploi », la formule officielle pour désigner un plan social, dévoilé en mars 2020 pour faire face à la dégringolade de son chiffre d’affaires sur le marché intérieur (-17% depuis le début de l’année). Initialement, le fabricant de granules, 2400 salariés en France, prévoyait de supprimer 646 postes.           

Le 16 septembre dernier, des salariés venus - par leurs propres moyens cette fois-ci - de Strasbourg, Bordeaux, Niort, Montrichard (Loir-et-Cher) ou Toulouse défilent devant le siège de Messimy, à l’ouest de Lyon. Ils brandissent des pancartes qui dénoncent le déremboursement, « prétexte », selon eux, à un plan social démesuré. Dans son fief lyonnais, le géant de l’homéopathie sauve les meubles : seuls 10 postes (sur 23) seront supprimés sur le site de Sainte-Foy-lès-Lyon et aucun sur le millier d’emplois de Messimy. Mais ailleurs en France, la chute de l’empire Boiron se traduit par la fermeture de douze de ses 27 centres de distribution. Réunis en intersyndicale, CFDT, CGT et FO ragent contre le « manque de stratégie » et le versement, en parallèle, de 17 millions d’euros de dividendes pour l’année 2019 aux actionnaires de Boiron.   

Et depuis ? Hormis la CFE-CGC, tous les syndicats ont signé l’accord d’entreprise sur les mesures sociales. Celles-ci prévoient des primes de licenciement supra-légales, des départs à la retraite anticipée dès 57 ans (248 salariés sont potentiellement concernés), des congés externes de reclassement bonifiés jusqu’à quarante-huit mois au lieu des douze mois légaux, une prime de licenciement avec bonus en cas de reclassement ou encore une aide au déménagement. Mais aucun n’a approuvé le volet réorganisation du plan social. Les négociations se sont conclues, mi-octobre, sur 566 suppressions de postes pour 77 créations.

Probiotiques produits en Italie

À l’heure du bilan, les mots ne sont pas assez durs. « On est en colère contre cette réorganisation, parce que son ampleur reste injustifiée, déplore Jean-Pierre Icard pour la CFDT. Certes, on ne conteste pas la baisse d’activité. Mais en fermant douze sites, on se tire une balle dans le pied. Sans compter les conditions de travail dégradées : les commerciaux vont devoir faire 300 ou 400 kilomètres pour livrer certaines pharmacies ! L’entreprise prend un mauvais virage. » Même sentiment du côté de Vincent Mounier, représentant de Force ouvrière : « Ce qui fait la force de frappe de Boiron, c’est le maillage du territoire, le réseau de médecins. Aujourd’hui, c’est ça qu’on supprime ».

Pour se relancer, le champion de l’homéopathie veut parier sur le développement de nouveaux produits, comme les probiotiques. L’idée est accueillie avec scepticisme. «  Ces produits sont déjà fabriqués par nos sous-traitants. Cela gonflera le chiffre d’affaires de Boiron mais ne créera pas d’emplois pour nous », pointe Jean-Pierre Icard. De fait, la gamme Osmobiotic sera produite à Milan, en Italie. Et le syndicaliste de regretter : « Pendant quatre mois, on a été force de proposition pour relancer l’homéopathie ou investir dans les teintures-mères [les extraits de plantes]… La direction ne nous a pas écoutés. » Son collège de la CFE-CGC Alain Cohard dresse ce constat cruel : « Nous, les organisations syndicales, alertons depuis des années sur le danger de nous être repliés sur l’homéopathie. Auparavant, nous avions des gammes d’oligo-éléments, de la phytothérapie ». « Nous payons les erreurs stratégiques de nos dirigeants, renchérit Jean-Pierre Icard. Aujourd’hui, ils n’ont aucun objectif. »

« Il aurait fallu que Christian Boiron parte en retraite un peu plus tôt »

Où va Boiron ? Valérie Lorentz-Poinsot, nommée directrice en janvier 2019 suite au départ de Christian Boiron, a répondu aux questions de Mediacités. Sans surprise, elle met la crise actuelle sur le dos du déremboursement : « Nous avons subi un choc énorme, avec une perte de 30 à 40% de chiffre d’affaires depuis janvier [fin octobre, le groupe annonçait un recul de 18,5% de son chiffre d’affaires pour le 3e trimestre 2020]. Sans ces attaques contre l’homéopathie, on n’en serait pas là ! On affichait une croissance de 2% en 2018… ». Entre 2017 et 2018, le résultat net de la société avait toutefois chuté de 78 millions à 57 millions d'euros.

Pour autant, la dirigeante se défend d’une quelconque attitude attentiste : « On se bouge un max pour compenser. Depuis des années, on lance des nouveautés. J’ai simplement accéléré ces innovations ». Sans toutefois changer les fondamentaux. « Le gros du développement concerne bien sûr l’homéopathie, détaille-t-elle, car on reste les experts en la matière. On a lancé deux nouvelles spécialités homéopathiques pour lesquelles on a reçu cet automne une autorisation de mise sur le marché par l’agence nationale de sécurité du médicament. » L’une contre les maux de gorge, l’autre pour soulager les coliques du nourrisson.

Mais quid de la stratégie à long terme ? Sur ce point, la patronne se montre plus évasive... Elle mise sur la « résilience » de l’entreprise et le développement de l’activité internationale de Boiron, qui représente aujourd’hui près de la moitié du chiffre d’affaires. Mais sur ce front-là, la pandémie perturbe les ambitions du labo lyonnais, en Asie et en Russie notamment. Pourquoi ne pas avoir anticipé plus tôt les conséquences du déremboursement de l’homéopathie ? À cette question, Valérie Lorentz-Poinsot formule une réponse étonnante de franchise : « Il aurait fallu que Christian Boiron parte en retraite un peu plus tôt ou un peu plus tard ! »

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Christian Boiron, directeur général jusqu'en 2019. Photo : Boiron Groupe CC BY-NC-ND 2.0.

Des médicaments vieux de 200 ans

L’argument fait sursauter Jean-Pierre Icard. « Valérie Poinsot était le bras droit de Christian Boiron, elle aussi prenait les décisions », rappelle le représentant de la CFDT. Sans compter que depuis son arrivée à la tête des laboratoires, Valérie Lorentz-Poinsot s’était essentiellement tournée vers le développement à l’international plutôt que vers une diversification des produits. « Nous ne cherchons pas comme les autres laboratoires à créer de nouveaux médicaments. Les nôtres existent depuis plus de deux cents ans », déclarait-elle dans Capital, quelques semaines après sa nomination… 

« La nécessité de Boiron de se repositionner ne date pas de l’histoire du déremboursement. Bien sûr, une décision pareille a des impacts, mais l’entreprise vend aussi beaucoup à l’international, commente le député LREM Thomas Gassilloud, élu de la circonscription de Messimy, qui suit la situation depuis « avant l’annonce du plan social ». « En tant qu’entrepreneur [dans le secteur des télécoms], poursuit l’élu, je sais qu’il faut savoir redescendre pour mieux redémarrer, dans le cadre d’un dialogue social ». Faut-il que celui-ci existe encore.

Nos premières demandes d’interviews pour cet article remontent à environ six mois. Preuve d’un esprit d’entreprise très développé au sein de Boiron, certains de nos interlocuteurs syndicalistes n’ont durci le ton que plusieurs mois après l’annonce du plan social et une fois les négociations terminées. Une retenue qui s’explique aussi, pour certains, par l’espoir - douché depuis - d’infléchir la direction vers un plan de départs volontaires. La direction n’a jamais donné suite à notre demande de reportage sur le site de Messimy, pour cause de coronavirus. Enfin, plusieurs salariés, inquiets pour leur avenir, ont refusé de témoigner.