Comme d’habitude, Laurent Wauquiez a dégainé le premier. Et comme d’habitude, il l’a fait abondamment savoir. Les Français désespèrent de voir leurs proches à Noël ? Le 16 novembre, le président (LR) de la région Auvergne-Rhône-Alpes annonce une campagne massive de tests antigéniques avant la période des fêtes. Deux millions de kits, avec écouvillon et plaquette, ont déjà été pré-commandés, déclare-t-il alors. Objectif de « cette première en France » ? « Tester le plus possible de personnes. »        

Cette « immense opération logistique », dixit encore Laurent Wauquiez, sera menée dans un millier de lieux du 16 au 23 décembre : pharmacies, lycées, salles polyvalentes… Quelques 10 000 personnes devront être mobilisées : pompiers, médecins, infirmiers… Le tout, en partenariat avec l’Agence régionale de santé (ARS), assure le patron de la région. Coût estimé pour la collectivité : entre 20 et 30 millions d’euros. Voilà pour l’annonce.

https://twitter.com/laurentwauquiez/status/1328389953106169856?s=20

Et depuis ? Commençons par le nerf de la guerre sanitaire : avec quels fonds et sur quelle ligne budgétaire la région a-t-elle acheté ses deux millions de tests alors que deux autres millions devraient suivre, d’après la collectivité (pour une population de 8 millions d’habitants) ? On se rappelle que pour ses commandes de masques, Laurent Wauquiez avait pu compter sur les subsides de l’État et de l’Union européenne [relire sur Mediacités : « Les masques de Laurent Wauquiez et l’argent de l’Europe »].

Du côté de l’État, le soutien financier paraît aujourd’hui improbable. Ni le directeur de l'ARS ni le préfet « n'ont été informés, ni [mis] au courant » de la démarche de Laurent Wauquiez, cinglait le ministre de la santé Olivier Véran dans la foulée des annonces du président d’Auvergne-Rhône-Alpes. « Ce qui est important, ce n'est pas de tester les gens, c'est d'être sûr qu'une fois [qu’ils le sont], on est capable de les mettre à l'abri pour éviter les contaminations », ajoutait-il.

Contactée par Mediacités, l’ARS dit « accompagner ce projet, en particulier dans son inscription dans la stratégie nationale de dépistage par tests antigéniques ». Autrement dit : la campagne de la région doit « obligatoirement intégrer la remontée des résultats dans les 24 heures » afin d’isoler, si nécessaire, les malades et leurs « cas contacts ». Pour le reste, l’agence, prudente, rappelle que cette opération « est une initiative du conseil régional ».

Quant à l’Europe, Bruxelles a annoncé le 30 octobre le financement de 100 millions de tests antigéniques. Dont ceux de la région Auvergne-Rhône-Alpes ? La lecture du budget primitif 2021 qui sera prochainement débattu en assemblée plénière n’en donne aucune indication. La région non plus : sollicité sur le financement des tests, le cabinet de Laurent Wauquiez ne nous a apporté aucune réponse.

La cordée Wauquiez

Intéressons-nous maintenant à l’aspect logistique. A quelques jours du coup d’envoi de l’opération, Laurent Wauquiez s’est félicité, le 4 décembre dernier sur Public Sénat, d’une « vraie mobilisation dans notre région (...). Si ce qu'on fait nous, au niveau local, permet de faire bouger les choses, tant mieux. On ouvre la trace comme on dit en montagne ». La cordée Wauquiez, combien de divisions ? Mediacités a consulté l’organigramme de sa « task force » [voir le document ci-dessous], dédiée à la campagne de tests et organisée autour du président et de son directeur général des services, Philippe Bailbe.

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Nous avons aussi eu connaissance d’un échange de mails internes qui établit les grandes lignes du déploiement de l’opération. Dans les consignes de la direction générale des services (DGS) transpire l’importance du « plan de com », placé directement sous la tutelle du cabinet. « Toutes les communes vont recevoir un guide de comm [sic] standard avec affiches, flyers, totems. Si centres de tests, elles auront 2 bâches en même temps que les tests », écrit une chargée de mission auprès de la DGS dans un mail à la « task force ». Dans le même message, on comprend que la collectivité se soucie que les bus utilisés dans le cadre de la campagne soient bien « pelliculés Région ». Tester, oui, mais pas sans le fameux logo bleu clair !

« Les petits commerçants ne nous intéressent pas »

Est exigé « un bilan tous les soirs dans chaque compartiment d’action pour dire au Président [Laurent Wauquiez] où on en est », lit-on aussi. En creux, le mail de la DGS révèle les réseaux sur lesquels s’articule cette campagne, dont ceux des milieux économiques. Le Medef et la Chambre de commerce et d’industrie régionale (CCIR) sont mis à contribution pour fournir des contacts de dirigeants d’entreprises susceptibles de participer à l’opération de dépistage. Iveco, GL Events ou encore GRDF en sont.

Pour installer ses centres de tests, la collectivité privilégie les lieux d’affluence massive : gares, centres commerciaux, centres-villes, lycées… Tant pis si cela suppose un brassage plus important de la population ? « Les petits commerçants ne nous intéressent pas », indique sans ambiguïté la direction générale des services à ses agents. « Les labos intervenant dans les lycées en semaine pourraient faire les supermarchés le week-end », prévoit-elle.

Communes « amies »

Qui seront les 10 000 personnes qui mettront en musique ce gigantesque dépistage ? Essentiellement les personnels de la région, sur la base du « volontariat ». Enfin presque… Un mail a bel et bien été envoyé pour inciter les agents à se porter volontaires pour la grande opération. Mais nombre d’entre eux se voient « purement et simplement réquisitionnés », confie, sous le couvert de l’anonymat, un agent de la collectivité. « Certaines directions, comme celle du tourisme, ont été priées de lâcher tout ce qu’elles faisaient pour se consacrer uniquement à cette campagne, raconte-t-il. On a fait comprendre au personnel qu’il valait mieux oublier les vacances de Noël. »

Même discours du côté de l’Unsa. Le syndicat s’étonne que « de nombreux agents, toutes directions confondues, so[ient] contactés par leur hiérarchie leur signifiant que les missions en cours ne sont pas ou plus essentielles et qu’ils sont mis à disposition du projet "tests". On appelle cela des volontaires désignés, non ? ».

Laurent Wauquiez pourra aussi compter sur les communes « amies ». Certaines sont fins prêtes, comme la ville de Valence, dont le maire (LR) Nicolas Daragon siège dans l’exécutif régional : dans la préfecture de la Drôme, sur la place du Champ de mars, des tentes aux couleurs de la région sont déjà installées. A l’inverse, Lyon et Villeurbanne, dirigées respectivement par l’écologiste Grégory Doucet et le socialiste Cédric Van Styvendael, se sont déclarées « circonspectes » sur le calendrier de ce dépistage massif. Les deux édiles ont annoncé avoir saisi le conseil scientifique pour disposer d’un « avis indépendant sur la stratégie sanitaire en région Auvergne-Rhône-Alpes ». Ambiance.

« Je n’ai pas le sentiment qu’on soit prêt pour le 16 décembre… »

Reste enfin, pour la région, à mobiliser suffisamment de testeurs. Parmi les professionnels habilités à pratiquer le geste et à faire remonter les informations à l’ARS - médecins, infirmiers, pompiers, pharmaciens -, un grand appel à volontaires a, là aussi, été lancé. Le message a diversement été entendu. « On est beaucoup à s’être inscrit, confie Antoinette Tranchida, présidente de l’Organisation nationale des syndicats des infirmiers libéraux. Après, si l’idée est bonne, je ne trouve pas que cela soit bien organisé. La région m’a par exemple demandé d’aller dans un centre à Bourgoin-Jallieu. Or j’habite Grenoble : je ne vais pas aller faire 70 kilomètres pour aller dépister des gens ! » « Je n’ai pas le sentiment qu’on soit prêt pour le 16 décembre… », conclut-elle.

Plus de 800 pharmacies ont par ailleurs répondu présentes. Les professionnels qui se déplaceront sur les sites de tests de la région seront défrayés par la collectivité pour le temps passé. « Il s’agit de volontariat, pas de bénévolat », rappelle Véronique Nouri, présidente, pour le département du Rhône, de la Fédération Rhône-Alpes des pharmaciens d’officine. « Nous sommes toujours partant pour des missions de santé publique, poursuit-elle, à partir du moment où l’Agence régionale de santé a validé le dispositif. » Dans un courrier adressé à Laurent Wauquiez le 20 novembre dernier, que Mediacités a consulté, les pharmaciens d’officine conditionnaient leur participation à « l’aval de l’ARS » et à « la garantie de la prise en charge de ces tests par les CPAM des départements ».

La bataille des pompiers

Laurent Wauquiez a en revanche plus de difficulté à obtenir la coopération des pompiers. Jeudi dernier, le président de la région a réuni en visioconférence les 12 directeurs ou directeurs-adjoints des Services départementaux d’incendie et de secours (Sdis) d’Auvergne-Rhône-Alpes. Sa proposition : sa collectivité fournit tests et équipement de protection, et les Sdis la main d’œuvre. « Pas question d’accepter, rétorque l’élue écologiste du Grand Lyon Zémorda Khelifi, nouvelle présidente des sapeurs-pompiers du Rhône et de la Métropole (SDMis). Nous intervenons déjà, avec une vingtaine d’agents, pour des tests à l’aéroport Saint-Exupéry, à la demande de l’ARS et de l’État. Mais ces missions font l’objet d’une compensation financière, ce que ne prévoit pas la région. »

D’après nos informations, lors du dernier conseil d’administration du SDMis, trois élus LR du département du Rhône (Patrice Guilloteau, Patrice Verchère et Renaud Pfeffer) sont montés au créneau pour plaider en faveur de la demande de la région. Peine perdue. « On ne participera pas à la campagne de communication de Laurent Wauquiez par le biais des sapeurs-pompiers », tranche Zémorda Khelifi. 

Masques, gel hydroalcoolique, purificateurs d'air dans les écoles et maintenant tests antigéniques... Depuis le début de la crise du coronavirus, le président de la région s'empare des sujets sanitaires les uns après les autres et personnalise l'action de sa collectivité. Sans lésiner, au passage, sur les dépenses de communication comme ces 65 000 euros de publicité Facebook en plein confinement au printemps dernier. Avec ce plan de dépistage massif, le patron déchu des Républicains « se refait une santé politique », titrait en début de semaine Le Parisien. Initialement programmées en mars prochain, les élections régionales devraient se tenir en juin 2021.