"Une culture d’entreprise toxique. » En octobre dernier, une coalition internationale, la « Famille syndicale mondiale XPO », a publié un rapport sévère [à retrouver ci-dessous] sur les conditions de travail chez XPO Logistics, une multinationale américaine qui compte parmi les premières entreprises mondiales du transport routier et de la logistique. Ses clients s’appellent Nestlé, Carrefour ou Coca-Cola. Travail détaché illégal, exploitation des travailleurs, discrimination en matière de genre, racisme, harcèlement sexuel… Tout y passe. Contacté par Mediacités, un porte-parole d’XPO Logistics nous a renvoyé vers un court communiqué de presse dénonçant un rapport rempli « d’allégations anciennes et inexactes », dans le seul but « de promouvoir l’agenda financier des syndicats ».

Si de nombreuses critiques du rapport concernent les Etats-Unis, XPO Logistics Europe, la branche européenne basée avenue Thiers, à Lyon, n’est pas épargnée. Avec un chiffre d’affaires en 2019 de 6,4 milliards d’euros pour un bénéfice de 126 millions d’euros, elle compte parmi les poids lourds du paysage économique en Auvergne-Rhône-Alpes. Selon Supply Chain Magazine, XPO Logistics est le troisième prestataire logistique en France, derrière Id Logistics et Geodis. Elle emploie, en Europe, plus de 55 000 collaborateurs.

Le rapport de la « Famille syndicale mondiale XPO » :

Rapport ITF - XPO Delivering Global Injustice_FR (October 7a 2020)

La Famille syndicale cible notamment les manques de mesures de protection pendant la première vague du Covid-19, exposant les travailleurs « en première ligne ». En France, où le groupe compte 13 000 salariés, une employée de 48 ans d’un entrepôt de Fleury-Mérogis est décédée en avril 2020 des suites du coronavirus. Plusieurs travailleurs de ce site logistique, qui approvisionne des magasins Carrefour, avaient été testés positifs et les syndicats avaient lancé l’alerte sur le manque de masques et de gel hydro-alcoolique. Contacté sur ce cas précis, XPO Logistics Europe ne nous a pas répondu.

Les camions rouges de Norbert Dentressangle

L’arrivée de cette société américaine à Lyon coïncide avec la cession d’une énorme entreprise « familiale » : les camions rouges de Norbert Dentressangle et leurs 42 000 salariés à travers le monde. En 2015, le milliardaire lyonnais a vendu ses parts à la société XPO Logistics, un groupe nettement plus petit que le sien, basé au Connecticut, pour 3,2 milliards d’euros.            

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Les fameux ex-camions rouges de Norbert Dentressangle. photo : G.Vellut/creative commons.

Dès le départ, le nouveau repreneur attire la méfiance des syndicats. En septembre 2015, quelques mois seulement après le rachat de Norbert Dentressangle, l’ancien président du directoire de l’entreprise lyonnaise, Hervé Montjotin, est débarqué. Il est remplacé par l’Américain Troy Cooper, alors patron opérationnel d’XPO Logistics. « La façon de travailler de Dentressangle était bonne. C’était une grosse boîte familiale, beaucoup ont été déçus quand ils ont vendu. Les Américains sont plus pragmatiques et sont là pour faire du business », regrette Nicolas Peyrot, secrétaire général CFTC chez XPO.

Si plusieurs syndicats contactés par Mediacités admettent que des discussions existent aujourd’hui avec la direction d’XPO en France, Baptiste Arsale, secrétaire général de l’Unsa-Transport reste « vigilant avec les fonds américains, car on a vu qu’ils étaient prêts à vendre l’année dernière et cela nous a fait peur ». « La formidable entreprise qu’était Norbert Dentressangle est en train de devenir un actif financier ballotté au rythme des changements de pied de Wall Street », juge, sous le couvert de l'anonymat, un ancien cadre de la société aux camions rouges.

« Malgré tout votre travail, nous n'obtenons pas le crédit approprié à Wall Street »

En janvier 2020, moins de cinq ans après le rachat de Norbert Dentressangle, la direction américaine annonce la mise en vente d’XPO Europe. Quelques mois plus tard, rattrapée par l’épidémie de Covid-19 et dans l’incertitude de la crise sanitaire, elle suspend son projet. Fin 2020, elle annonce une scission entre ses activités de transport et de logistique en deux sociétés distinctes cotées en bourse. L’opération est prévue pour le deuxième semestre 2021.

XPO Logistics engrange pourtant des profits. C’est Bradley Jacobs, le patron américain de la multinationale, qui l’affirme lui-même dans un mail envoyé à ses employés en janvier 2020. « Depuis 2015, nous avons augmenté les revenus d’environ 2 milliards de dollars » et le prix de l’action « a augmenté de plus de dix fois depuis que nous avons investi en 2011 », s’est félicité le président de XPO Logistics. « Malgré tout votre travail, nous n'obtenons pas le crédit approprié à Wall Street », écrit toutefois Bradley Jacobs à ses employés, justifiant alors son projet, remis en cause depuis, de vendre la filiale européenne.

« Violations systématiques » de la réglementation

Dans le même temps, en France et en Europe, des chauffeurs en bout de chaîne continuent à dormir dans leurs camions et conduisent dans des conditions extrêmement précaires. C’est ce que révèle le syndicat hollandais FNV qui a enquêté avec la Famille syndicale mondiale XPO sur les travailleurs détachés, la sous-traitance et les conditions abusives d’entreprises d’Europe de l’Est en contrat avec des grandes compagnies de transport comme XPO Logistics.

Le rapport de la Famille mondiale expose ainsi plusieurs cas de chauffeurs routiers originaires d’Ukraine ou de Russie. Ces conducteurs roulent majoritairement en France pour des entreprises en contrat avec XPO Europe et transportent des marchandises pour le compte de multinationales ou de sociétés françaises. Le tout, dans des conditions de travail illégales. « En Europe, y compris en France, il y a des violations systématiques de la réglementation, un manque de surveillance et un non-respect des obligations, qui ont permis une aggravation dans l’exploitation des travailleurs », déplore auprès de Mediacités Stephen Cotton, secrétaire général de l’ITF, la Fédération internationale des ouvriers du transport, un membre de la Famille syndicale mondiale XPO.

Déjà, en 2015, le syndicat CFTC était à l’origine d’une plainte contre la société Norbert Dentressangle pour « travail dissimulé » et « prêt de main d’œuvre illicite ». Le groupe était accusé d’utiliser de manière abusive plus de 1 000 chauffeurs, de nationalités polonaise, roumaine ou encore portugaise, en les rémunérant à bas coût. L’Urssaf Rhône-Alpes s’était portée partie civile, comme de nombreux camionneurs. En mai 2016, Norbert Dentressangle avait été finalement relaxée, mais le procès avait mis sur la place publique le problème des travailleurs détachés et du « dumping social » dans le transport routier.            

Aujourd’hui, XPO Logistics Europe défend, via un porte-parole, que « l’entreprise a mis en place une procédure liée à la sous-traitance, permettant d’assurer la conformité avec les législations nationales et européennes, de garantir la qualité de service rendue à nos clients et de promouvoir, auprès de nos sous-traitants, des conditions de travail décentes, des pratiques responsables et le respect de l’environnement ». La multinationale, qui dispose d’un « plan de vigilance » sur la sous-traitance, assure demander certains documents obligatoires, comme l’attestation de détachement, et indique pratiquer des audits des fournisseurs et des véhicules.

Mediacités a pu toutefois s’entretenir avec un chauffeur routier détaché. Il dénonce des conditions de travail précaires et irrégulières, documents à l’appui.

5 euros brut de l’heure

Alexeï (le prénom a été modifié) est de nationalité russe. Il est salarié depuis plusieurs années d’une entreprise de transport lituanienne, en contrat avec XPO Logistics Europe. Ce conducteur de poids lourd passe la majorité de son temps sur les routes de France, à délivrer des marchandises pour des entreprises internationales et des sociétés françaises. Un sigle XPO rouge apparaît en gros sur son semi-remorque blanc, qui dispose d’une plaque d’immatriculation française. « Je n’ai jamais été au siège d’XPO à Lyon, mais j’ai roulé dans presque toutes les régions françaises », précise Alexeï.

Conformément à la loi française, l’employeur lituanien d’Alexeï a dû signer une « attestation de détachement » pour son chauffeur russe. Sur plusieurs documents de 2020 que Mediacités a pu consulter, il est indiqué que le salaire appliqué devra être de dix euros brut par heure pendant le détachement, soit environ le Smic. Or, Alexeï explique qu’il n’est rémunéré que soixante euros net par jour par son entreprise, pour des journées allant jusqu’à quinze heures de travail, comme l’atteste son tachygraphe. En moyenne, il touche environ 5 euros brut de l’heure, la moitié du salaire attendu. « On nous promet soixante euros par jour si nous ne nous plaignons pas. Si le conducteur n'obéit pas, par exemple refuse de casser son temps de repos obligatoire minimum, il se verra infliger des amendes », raconte Alexeï.            

« J’essaie de choisir le parking avec des conditions décentes pour l'eau ou la douche, mais parfois c'est impossible »

Ce temps de repos obligatoire, d’une durée de quarante-cinq heures chaque semaine, a été introduit en juillet 2020 dans le « paquet mobilité », adopté par le Parlement européen pour améliorer les conditions de travail des chauffeurs routiers. Il oblige les employeurs, sur ces temps de pause, à payer l’hébergement à leurs travailleurs lorsque ceux-ci sont en déplacement à l’étranger. Or, Alexeï se voit encore contraint de dormir dans son camion lorsqu’il est en France, ses frais et per diem étant inclus dans son salaire. « Mon entreprise ne me donne pas l'argent, donc j’essaie de choisir le parking avec des conditions décentes pour l'eau ou la douche, mais parfois c'est impossible », explique Alexeï. « Le premier à blâmer dans la chaîne, c’est mon employeur parce qu'il rend ces conditions possibles, mais on ne peut pas dire que XPO soit propre non plus car l’entreprise surveille précisément ses camions », estime le chauffeur russe.            

Parmi les contractants de l’employeur lituanien d’Alexeï, figure la multinationale Nestlé. Comme Mediacités a pu le vérifier, le chauffeur s’est rendu en 2020 à Vergèze, dans le Gard, sur le site de Perrier, filiale de Nestlé Waters France. Contactée, le service de communication de cette branche du géant suisse explique que l'entreprise « n'a pas connaissance de ces faits » et va mener « les vérifications nécessaires » auprès de son prestataire XPO.

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Un poids lourd XPO. Photo : R.Says/CC BY-NC-ND 2.0.

Mise en demeure historique

Alors que la nouvelle loi européenne oblige ces travailleurs détachés à rentrer chez eux toutes les trois ou quatre semaines, le dernier voyage d’Alexeï en 2020 hors des frontières lituaniennes a duré près de deux mois, comme nous avons pu le vérifier avec les données de son tachygraphe. Des semaines passées à conduire et à dormir dans la cabine de son camion.  

En octobre 2019, la Famille syndicale mondiale a mis en demeure XPO Europe afin de contraindre la multinationale à prendre de plus grandes mesures de contrôle au sein de sa chaîne de sous-traitance, au titre de la loi française sur le devoir de vigilance. D’après des sources syndicales, des actions seraient toujours en cours.

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Si, comme le rappelle Khalid Ezzarhouni, de la CGT Transport, « les témoignages critiques sur XPO sont les mêmes que pour les autres groupes mondiaux de même taille », cette mise en demeure n’en reste pas moins historique contre un transporteur routier. Comme un symbole des multiples abus qui gangrènent encore le secteur.

Le 14 décembre 2020, nous avons envoyé par mail une liste de neuf questions précises au service communication de l’entreprise XPO Logistics Europe, basée à Lyon. Le 18 décembre, un porte-parole nous a adressé le communiqué suivant, sans répondre précisément à nos questions :

« Nous prenons nos obligations de responsabilité sociale et environnementale très au sérieux. Nous mettons en œuvre de nombreuses initiatives en ce sens, avec la mise en place de procédures dédiées pour nous conformer à nos obligations. 

XPO compte près de 100 000 employés issus de milieux divers dans le monde entier. Ils viennent travailler chaque jour unis dans leur mission pour fournir un service exceptionnel à nos clients et développer leurs compétences. Nous travaillons dur pour fidéliser nos talents et conserver le privilège d'être considérés comme une entreprise où il fait bon travailler. »

Le 31 décembre 2020, ce porte-parole nous a renvoyé des éléments généraux concernant la sous-traitance et le devoir de vigilance chez XPO Logistics.

Concernant le rapport de la Famille syndicale mondiale, XPO Logistics Europe n’a pas répondu à nos questions sur le fond, se contentant de nous renvoyer vers un court communiqué de presse.

Mathieu Martiniere
Basé à Lyon, cofondateur de We Report, un collectif européen de journalistes indépendants, Mathieu enquête pour des médias français et européens (Mediacités, Mediapart, Les Jours, La Cité...). Il a notamment travaillé sur l'affaire Barbarin et la pédophilie dans l'Eglise catholique française, travail qui a donné lieu à la publication d'un livre (Eglise, la mécanique du silence), ou encore sur l'agence policière Interpol avec un documentaire diffusé sur Arte (Interpol, une police sous influence ?), fruit de cinq ans d'enquête.