"C’est une question politique », justifie un membre du cabinet de Bruno Bernard. À l’occasion de son enquête sur les industriels de l’armement implantés en Auvergne-Rhône-Alpes, Mediacités a sollicité la Métropole de Lyon au sujet du soutien financier qu’elle apporte aux entreprises du secteur. Depuis 2015, la collectivité vote une subvention de fonctionnement, de 50 000 à 60 000 euros par an, au cluster Eden (European defense economic network) qui rassemble 130 PME spécialisées dans le domaine de la défense, de la sécurité et de la sûreté. Ou plutôt votait. « Le nouvel exécutif ne soutiendra plus Eden », nous a signifié le Grand Lyon, passé en juin dernier sous pavillon EELV.

La décision est avant tout symbolique. Sur un budget annuel qui se chiffre en milliards d’euros, l’économie de cette subvention de quelques dizaines de milliers d’euros passera inaperçue. Elle permet surtout aux écologistes de souligner que leurs priorités en matière de développement économique ne sont pas les mêmes que celles des précédentes majorités Kimelfeld et Collomb. Pour l’association des industriels de la défense, financée par ailleurs par la région Auvergne-Rhône-Alpes [lire ci-dessous], le manque à gagner n’est, en revanche, pas négligeable : en 2020, son budget s’élevait à 325 700 euros. Contacté par Mediacités, le président du cluster, Ludovic Ouvry, nous a fait savoir qu'il n'avait pas « été informé par la Métropole de Lyon d'un éventuel arrêt du partenariat et des projets engagés avec elle ».

Armes à distance, pistolets mitrailleurs, fusils d’assaut

Créé en 2008 par six entrepreneurs de la région Rhône-Alpes, avec le soutien de Chambre de commerce et d’industrie (CCI) de Lyon et de la Direction générale de l’armement (DGA), Eden a depuis dépassé les frontières régionales. Des entreprises de Bretagne, de Provence-Alpes-Côte-D’azur ou du Centre-Val-de-Loire y adhèrent. Localement, le cluster rassemble Centralp, fabricant de systèmes « de gestion des batailles » ou « d’armes à distance » à Vénissieux, Comefor, à Roche-la-Molière, qui produit des composants mécaniques, sous-traitant entre autres de Nexter, ou encore l’historique entreprise stéphanoise Verney-Carron qui affiche dans son catalogue pistolets mitrailleurs et autres fusils d’assaut ou semi-automatiques. Le cluster est notamment présent au salon de l’armement Idex organisé aux Émirats arabes unis [lire notre enquête : « Made in Auvergne-Rhône-Alpes : ces armes fabriquées près de chez vous, utilisées dans la sale guerre du Yémen].

« Mais Eden ne se limite pas au secteur de l’armement, souligne un porte-parole du cluster, qui a découvert à l’occasion de notre appel la décision de la Métropole. L’association compte des fabricants de drones, des start-up qui œuvrent dans le secteur de la cyber-sécurité… Et ses membres produisent pour la plupart pour le militaire et le civil. » L’association est présidée depuis décembre 2020 par Ludovic Ouvry, en remplacement de Jean-Luc Logel (PDG de Centralp), qui était à la tête du cluster depuis sa création. Le nouveau visage d’Eden a fondé, à Lyon, une société qui porte son nom, spécialisée dans les équipements de protection (tenues filtrantes, masques respiratoires). Dernièrement, la société Ouvry s’est vue confier une commande de 7500 masques réutilisables jusqu'à cent fois, pour lutter contre le coronavirus, de la part de la ville de Grenoble… dirigée par l’écologiste Éric Piolle.


Nous republions ci-dessous l’encadré, consacré au financement public des fabricants d’armes, de notre enquête sur cette industrie en Auvergne-Rhône-Alpes :

L’armement, une industrie aussi financée par les collectivités locales

Ce n’est pas nouveau : l’argent du contribuable sert aussi à financer le secteur de l’armement. « Les soutiens publics à la filière militaro-industrielle ont toujours existé. Ils sont avant tout étatiques », rappelle à Mediacités Claude Serfati, économiste à l’Institut de recherches économiques et sociales. C’est en revanche plus méconnu : au nom de leurs compétences relatives à l’économie et à « l’innovation », les métropoles et les régions également financent les entreprises de défense ou « duales » (qui produisent pour le militaire et le civil) de leur territoire. Les collectivités les soutiennent notamment par l’intermédiaire des « clusters », ces associations qui accompagnent les entreprises d’un secteur donné, en particulier pour leurs activités de recherche ou d’exportation.

Eden, cluster national d’entreprises de défense né en Auvergne-Rhône-Alpes, touche ainsi sa part du gâteau. Pour « ancrer le positionnement de Lyon comme métropole de la sécurité », le Grand Lyon a mis la main au portefeuille : depuis 2015, la collectivité finance chaque année le programme d’actions de l’association pour des montants qui varie entre 50 000 et 60 000 euros. Ou plutôt finançait : sollicitée par Mediacités, la nouvelle majorité écologiste assure qu’elle ne soutiendra plus Eden. « C'est une question politique », commente un membre du cabinet de Bruno Bernard [lire notre article plus haut].

De son côté, le conseil régional d’Auvergne-Rhône-Alpes a participé, en 2018, au financement du Plan de développement à l’international du cluster. La collectivité de Laurent Wauquiez a voté une enveloppe de presque 50 000 euros pour des déplacements, dont une « mission aux Émirats arabes unis » en mars 2018, (selon l’annexe de la délibération), soit en pleine guerre au Yémen.

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Le siège de la région Auvergne-Rhône-Alpes. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

 

Le soutien du conseil régional se révèle plus régulier côté aéronautique, matérialisé par l’affichage omniprésent du logo bleu clair de la collectivité sur le site du cluster Aerospace. Outre les subventions de fonctionnement général, la région finance le Plan de développement à l’international d’Aerospace - qui peut inclure des événements estampillés défense. Dans l’annexe d’une délibération votée le 20 septembre 2018, on apprend ainsi que près de 9 000 euros ont été votés au profit de plusieurs entreprises du cluster Aerospace pour leur participation à la convention d’affaires « Aerospace and Defense Meeting » à Séville, en Espagne.

Au total, Auvergne-Rhône-Alpes renfloue les caisses de l’association à hauteur de 250 000 à 350 000 euros chaque année. « L’objectif [consiste à] protéger et créer des emplois », indique à Mediacités le conseil régional. La collectivité choisit parfois de subventionner directement les entreprises du secteur, via des programmes de recherche, à l’image de ces 10 millions d’euros (comprenant des fonds européens) promis, en novembre 2018, à un projet coordonné par l’usine Dassault d’Argonay pour développer l’impression 3D. Était-ce indispensable ? Selon son rapport annuel, le résultat net de Dassault aviation s’élevait en 2018 à 681 millions d’euros.

« Une forme de concurrence entre les territoires »

Les décisions politiques en matière de défense se prennent à Paris, l’échelon local n’en a aucune connaissance. Pourquoi les collectivités financent-elles alors généreusement des secteurs qui relèvent avant tout des compétences de l’État ? Le conseil régional d’Auvergne-Rhône-Alpes répond à Mediacités vouloir soutenir la filière aéronautique avec l’objectif de protéger et de créer des emplois. « Il y a des enjeux électoraux, répond Yannick Quéau, directeur du Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (Grip). Mais pas seulement. Les collectivités locales essaient de favoriser l’emploi… Et il existe une forme de concurrence entre les territoires pour l’implantation d’entreprises. » Illustration, en juillet 2019 : pour séduire l’équipementier aéronautique Safran – qui a réalisé cette année-là un résultat net de 2,6 milliards d’euros d’après son rapport financier - la Métropole de Lyon alors présidée par David Kimelfeld a mis près de 6 millions d’euros sur la table (aménagements, terrain à prix réduit à Feyzin).

« Certaines usines de matériel militaire sont implantées dans des zones défavorisées, remarque Aymeric Elluin, responsable de plaidoyer armes chez Amnesty International France. Elles y nourrissent le tissu socio-économique. Dès lors, toute critique relative aux exportations d’armes devient difficile à faire entendre. » C’est le cas dans l’Allier, où l’usine Safran de Montluçon fabrique les « centrales de navigation inertielles » calculant la position et l’altitude des avions (dont celles des chasseurs Dassault). Elle assemble aussi les drones Patroller. Avec 1 200 personnes, Safran Montluçon s’affiche comme le premier employeur privé du département.

Une situation qui ressemble à la celle de la Loire. Saint-Étienne, Roanne et Roche-la-Molière comptent plusieurs sites industriels de matériel militaire. Le secteur n’a aucune difficulté à s’attirer les bonnes grâces des élus locaux. En 2016, la métropole de Saint-Étienne, le département de la Loire et l’État finançaient par exemple, pour près de 500 000 euros, l’usine de Zodiac Aerospace (racheté depuis par Safran) de Roche-la-Molière. Le site est spécialisé dans les équipements de réservoirs d’avions. Dont ceux des chasseurs Dassault.