"Pourquoi ne nous a-t-on pas écoutées avant ? », souffle Alex*. Depuis mi-février et le témoignage d’une étudiante de Sciences Po Toulouse dénonçant un viol lors d’une soirée d’intégration, de nombreux récits de violences sexistes et sexuelles subies au sein des Instituts d’études politiques (IEP) se sont accumulés sur les réseaux sociaux. Hashtag : #SciencesPorcs. Sciences Po Lyon n’est pas épargné. « Je suis contente que cela sorte enfin, reprend Alex, étudiante de l’école située au centre Berthelot et membre de son association féministe Collectif Pamplemousse. Mais cela fait déjà deux ans qu’on se démène et que rien ne bouge… »

Dans quelle mesure l’IEP de Lyon dirigé par Renaud Payre, également 3e vice-président de la Métropole depuis l’an dernier, est-il concerné par ces violences ? Et comment la prestigieuse école y répond-elle ? Au cours des trois dernières années universitaires, la direction a signalé trois étudiants au procureur de la République pour agressions sexuelles. Mediacités a recueilli le témoignage d’une victime de l’un d’eux. Son histoire illustre la lenteur et la tiédeur de la réaction de Sciences Po Lyon à l’égard de son agresseur présumé. Alors même qu’un rapport interne, que nous avons pu consulter, dénonce la mise en place laborieuse d’une cellule de lutte contre les discriminations, le harcèlement et les violences.

Accusé de viol par neuf femmes

Capucine* vient à peine de faire sa rentrée à l’IEP de Lyon quand elle est victime, à l’automne 2017, d’un viol commis par un de ses camarades de promotion. Après des mois de silence, la jeune femme panique : et si son agresseur s’en prenait à une autre lors de la période d’intégration, à la rentrée suivante ? Elle se confie alors au Collectif Pamplemousse. Il s’avère que Capucine n’est pas seule à accuser cet étudiant.

« On avait eu vent, de manière informelle, de plusieurs agressions sexuelles, se souvient Violette, ancienne étudiante de l’IEP, membre à l’époque du Collectif Pamplemousse. On a constitué un dossier suffisamment solide pour que Sciences Po ne puisse pas l’éviter. D’après nos informations, neuf femmes accusent cette personne de viol, dont trois étudiantes de l’école. » L’association présente les résultats de son enquête, en décembre 2018, à Renaud Payre. « Il a été très correct, poursuit Violette, il a adressé des signalements au procureur de la République et a essayé de voir ce qu’il était possible de faire au sein de Science Po. C’était la première fois que l’IEP se trouvait confronté à cela. » « L’année suivante, l’étudiant devait partir à l’étranger pour son année de mobilité, ça nous semblait dangereux », ajoute-t-elle.

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Le bâtiment des salles de cours et des amphithéâtres de Sciences Po Lyon. Photo : NB/Mediacités.

Sur les trois étudiantes de l’école qui accusent le jeune homme d’agression sexuelle, deux d’entre elles portent plainte, dont Capucine, en novembre 2018. Une enquête est ouverte au printemps suivant. L’IEP organise, de son côté, un conseil de discipline en juin 2019 - six mois après l’entrevue entre le directeur et l’association Collectif Pamplemousse - en vue d’une exclusion. Faute de participants, la réunion n’aura pas lieu.

Conformément à la procédure, l’affaire remonte au Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche (Cneser). Comme le présente son ministère de tutelle, cet organisme « statue en appel et en dernier ressort sur les décisions disciplinaires prises par les instances universitaires ». En attendant le verdict du Cneser, le violeur présumé est finalement envoyé à l’étranger dans une université où aucune étudiante de l’IEP de Lyon n’est présente.

« J’ai insisté, fait appeler mes parents, envoyé beaucoup de mails… » 

À la rentrée de septembre 2019, Capucine recontacte l’administration de Sciences Po dans l’espoir que des mesures soient prises à l’encontre de son agresseur. « Je ne voulais pas me retrouver en cours avec lui, confie-t-elle. Au début, l’école ne voulait rien faire, disait ne pas vouloir se substituer à la justice. J’ai insisté, fait appeler mes parents, envoyé beaucoup de mails… » Après sept mois de relances, l’IEP décide, en février 2020, d’obliger l’étudiant à suivre ses cours à distance à partir de la rentrée de septembre, après son retour de l’étranger.

« Cette mesure conservatoire durera jusqu’à ce que l’on ait une réponse du Cneser ou de la justice », répond, à Mediacités, le service communication de l’IEP, qui précise que pour les examens, le jeune homme, interdit d’entrer sur le campus de l’école, est reçu dans une salle à part. « L’IEP n’est pas obligé de suivre la décision de la justice, ajoute l’école. Si le Cneser ne le fait pas, l’IEP exclura l’étudiant. »

Capucine se satisfait de cette décision, mais pas le Collectif Pamplemousse. « Ça a été décidé en pleine période de Covid, où tout était déjà en "distanciel" ou presque, s’agace Morgane, une étudiante qui a suivi le dossier depuis le début. La mesure est quand même assez légère ! »

Rapport accablant

L’école du 7e arrondissement était-elle préparée à gérer une telle affaire ? Dans un communiqué de presse rédigé dans la foulée de l’émergence de #SciencesPorcs, l’IEP met en avant sa « Charte pour la lutte contre les discriminations et le harcèlement à Sciences Po Lyon » et sa cellule Égalités. Et au-delà de la communication ? Violette balaie la charte : « Elle est uniquement symbolique puisqu’elle ne permet aucune sanction. L’initiative la plus importante, c’était cette cellule Égalités ». Sauf que, plus de deux ans après l’annonce de sa création, le dispositif semble inopérant.

Composée de deux représentants des étudiants et de deux représentants du personnel, la cellule, chapeautée par un responsable, a pour mission de « promouvoir des enquêtes annuelles sur les discriminations et le harcèlement », « des actions de prévention » et de « produire des recommandations à destination de la direction » de l’IEP, d’après la fameuse charte. Jusqu’à peu, Chloé Gaboriaux, professeure de sciences politiques, en était à la tête. Elle a démissionné dans le sillage de #SciencesPorcs. Contactée par Mediacités, elle n’a pas souhaité s’exprimer « par peur des représailles ».

Quelques jours avant sa démission, elle a rendu un rapport accablant sur la cellule, que Mediacités a pu consulter. « Par rapport à d’autres établissements, où le ou la responsable Égalités est à la tête d’un véritable service, avec des compétences étendues en matière de lutte contre les inégalités, les discriminations, le harcèlement et les violences, Sciences Po Lyon a fait le choix de la sobriété », écrit l’enseignante. Elle déplore une mise en place laborieuse : alors que la charte est adoptée par le conseil d’administration de l’établissement en juin 2018, sa nomination comme responsable Égalités n’intervient que six mois plus tard, en décembre 2018, et il faut encore attendre février 2020 pour que la cellule soit nommée au complet. Interrogé sur ce délai d’un an et demi, l’IEP ne nous a fourni aucune explication.

« C’est ultra cosmétique, la cellule n’a pas de moyens en réalité. »

Anna*, étudiante qui a siégé à la cellule Egalités, ne cache pas sa déception : « C’est ultra cosmétique comme instance. La cellule n’a pas de moyens en réalité. On ne se voit qu’une fois par an et la direction peut décider de suivre ou non nos préconisations ». D’après le rapport de Chloé Gaboriaux, sur celles formulées l’an dernier (mise en place d’une permanence hebdomadaire pour les victimes ou témoins de harcèlement, formation des personnels de l’école sur le sujet des agressions sexuelles), seules deux ont pour l’instant été adoptées : mieux communiquer sur la charte et la cellule Egalités, et prévoir une procédure de changement de prénom d’usage pour les étudiants transgenres.

« La lutte contre les violences sexuelles n’est pas la priorité de l’IEP », affirme Violette, du Collectif Pamplemousse. Elle en veut pour preuve les campagnes de prévention au sein de l’établissement qui sont organisées par l’association étudiante. « La direction s’engage seulement à payer la note », blâme-t-elle. En réaction à ces critiques, l’IEP fait amende honorable : « On reconnaît que ce n’est pas suffisant. Au-delà de la prise de conscience, cette vague de témoignages [liés à #SciencesPorcs] est un énorme accélérateur. On estime qu’on doit déjà développer le volet prévention ainsi que la formation des personnels de l’établissement aux violences sexistes et sexuelles ».

En attendant que ces promesses se concrétisent, Morgane reproche à son école de ne pas avoir suspendu, le temps de l’enquête judiciaire, l’agresseur de Capucine. « Il va sortir diplômé de Sciences Po bien avant le jugement, s’indigne-t-elle. Quelle légitimité l’IEP donne-t-il à des étudiants accusés de viol et qui a priori occuperont des postes de pouvoir ? » L’établissement se borne à reconnaître que la question est « délicate » : « On ne peut pas se substituer à la justice ». Pendant ce temps-là, Capucine, dans l’attente d’une date de procès, a quitté Sciences Po Lyon pour une autre école.

* Les prénoms suivis d’un astérisque ont été modifiés.

Sollicitée pour cet article, la direction de l'IEP de Lyon a chargé le service communication de répondre à nos questions, ce lundi 1er mars. Capucine a consenti à nous confier son témoignage à la condition d’un strict anonymat. Elle redoute des répercussions sur le déroulé du procès de son violeur présumé. Les étudiantes membres du Collectif Pamplemousse encore scolarisées à Sciences Po ont également souhaité témoigner anonymement, pour éviter que leurs propos aient d’éventuelles conséquences sur leur scolarité. L'ancienne responsable de la cellule Egalités a, elle, préféré s’abstenir de tout commentaire « par peur des représailles », comme nous l'écrivons dans notre article. Elle nous a renvoyé vers son rapport.

A lire ou relire nos précédentes enquêtes sur Sciences Po Lyon : 

Droit de réponse

Jeudi 11 mars, Mediacités a reçu le droit de réponse suivant, signé Charlotte Quelin et Muriel Salle, co-référentes de la cellule Egalité de Sciences Po Lyon. Nous le reproduisons ci-dessous et apportons à sa suite nos réponses.

Faisant suite à votre article intitulé « Violences sexuelles : les errements de Sciences Po Lyon », paru dans le journal en ligne Mediacités le 2 mars 2021, nous souhaitons exercer notre droit de réponse. En effet, les propos tenus à l’encontre de Sciences Po Lyon comportent de nombreuses contre-vérités.

Les points à contester sont les suivants :

1/ « Faute de participants, la réunion n’aura pas lieu ».

Il est important de rappeler que, pour qu’une formation de jugement de la section disciplinaire se réunisse valablement, le code de l’éducation prévoit un quorum. C’est le gage d’une procédure qui respecte les droits de la défense et le droit à un procès équitable. Or, au jour dit pour cette séance, les représentants des étudiantes et des étudiants étaient indisponibles.

2/ « Le violeur présumé est finalement envoyé à l’étranger dans une université où aucune étudiante de l’IEP de Lyon n’est présente ».

Il est important de rappeler que, jusqu’à ce que la justice se prononce, en matière pénale ou disciplinaire, l’étudiant incriminé est présumé innocent. La mobilité est un élément obligatoire de la scolarité à Sciences Po Lyon.

L’étudiant incriminé, qui a droit à la poursuite de ses études, est donc, comme les étudiants et étudiantes de sa promotion, en mobilité.

3/ « L’IEP n’est pas obligé de suivre la décision de la justice. Si le CNESER ne le fait pas, l’IEP exclura l’étudiant ».

Les propos rapportés dans ce passage sont faux. Le service communication a en réalité expliqué à la journaliste la distinction entre la juridiction pénale et la juridiction disciplinaire. Toutes deux sont indépendantes l’une de l’autre, le CNESER n’est en effet pas dans l’obligation de suivre la décision de la justice. L’IEP, s’il existe un désaccord avec la décision du CNESER, pourra faire appel mais en aucun cas ne pourra se substituer à la décision rendue quelle qu’elle soit.

4/ « Morgane reproche à son école de ne pas avoir suspendu, le temps de l’enquête judiciaire, l’agresseur de Capucine »

Sciences Po Lyon ne peut suspendre un étudiant ou une étudiante de manière arbitraire et pour une durée indéterminée, ce serait contrevenir à la présomption d’innocence. Les mesures possibles sont les suivantes : mise en place de mesures conservatoires, saisine de la section disciplinaire, signalement au procureur. En l’espèce, des mesures conservatoires ont été prises contre l’étudiant incriminé.

Depuis 2016, la lutte pour l’égalité est un axe du mandat de la direction. La charte de lutte contre les discriminations et le harcèlement a été rédigée en collaboration avec les associations de l’IEP dont le collectif Pamplemousse. L’établissement, conscient de la marge de progression, a nommé suite au départ de Mme Gaboriaux deux coréférentes pour la mission Egalités. Elles sont en charge de l’accompagnement des victimes et de l’animation des travaux de la cellule Egalités qui entend bien faire évoluer les dispositifs mis en place au sein de l’école.

Charlotte Quelin et Muriel Salle, co-référentes Egalité 


La réponse de Mediacités 

Nous constatons que les co-référentes Egalité de Sciences Po Lyon ne contestent aucun fait rapporté dans notre article et utilisent à tort le mot de « contre-vérités ». Ce droit de réponse est avant tout une occasion pour l’école de préciser certains points - précisions parfois bienvenues, notamment le point 3/ - et de communiquer - c’est l’objet du dernier paragraphe.

Mais reprenons, un par un, les points soulevés :

1/ Le droit de réponse confirme notre article.

2/ Le droit de réponse confirme notre article.

3/ Nous remercions les co-référentes Égalité de lever l’approximation que contenait la citation du service communication de Sciences Po Lyon. Nous prenons note que si le Cneser et l’IEP ne partagent pas le même avis sur la décision à prendre concernant l’étudiant dont il est question dans l’article, l’IEP fera appel de la décision du Cneser. La citation du service communication était donc erronée dans la mesure où elle laisse penser que l’IEP pourrait exclure l’étudiant contre l’avis du Cneser.

4/ Le droit de réponse conteste l’avis d’une interlocutrice de l’article, alors même que notre article donnait bien la parole à l’école sur une éventuelle suspension de l’étudiant accusé de viols : « On ne peut pas se substituer à la justice ». Par ailleurs, notre article relate bien les mesures conservatoires décidées par l'école à l'encontre de l'étudiant (cours à distance notamment). 

La rédaction de Mediacités