Petites lunettes carrées et costard cintré. Élégant comme à son habitude. Ce mercredi 3 juin, devant la presse, Renaud Payre rallie officiellement, et « avec fierté », dit-il, l’écologiste Bruno Bernard, candidat à la présidence de la Métropole de Lyon. « Les choses sont maintenant claires entre d’un côté une droite et le conservatisme, qui regardent ailleurs quand la maison brûle, et de l’autre la gauche et l’écologie », martèle le chef de file de « la Gauche unie ». Une allusion à l’alliance entre Gérard Collomb et Les Républicains mêlée à une référence au discours de Jacques Chirac lors du sommet de la Terre de Johannesburg. Malin.

Renaud Payre a loupé son pari. Avec moins de 10% des voix sur l’ensemble des circonscriptions et un très faible 5,8% à Lyon Sud, là où il se présentait (tout juste de quoi lui permettre de fusionner), les piètres scores de ses listes au premier tour des élections métropolitaines l’obligent à jouer les seconds rôles. Mais en s’alliant avec EELV, désormais favori, le directeur de Sciences Po Lyon - qui n’a jamais été élu - peut espérer un poste de vice-président dans le prochain exécutif du Grand Lyon. Et passer enfin de la théorie à la pratique pour ce politologue de 45 ans à l’allure juvénile.

Passage éclair au Parti socialiste

Originaire de Grenoble, Renaud Payre mène une scolarité exemplaire, couronnée par une thèse de sciences politiques, qui reçoit les félicitations du jury. Déjà, pointe son intérêt pour la chose publique locale : son travail de recherche porte sur « la réforme municipale » de la première moitié du XXe siècle. Dans la foulée, le doctorant devient, à 28 ans, maître de conférences et participe à la création de la première filière de sciences politiques de l’université Lumière Lyon 2. Il y enseignera de 2009 à 2011, époque à laquelle il s’encarte au Parti socialiste. « J’ai toujours eu une sensibilité très forte de gauche, et plutôt d’obédience socialiste, confie-t-il. Mes parents votaient PS. Moi, j’ai très souvent voté socialiste ou écologiste. Mon cœur était là. » L’engagement au PS du trentenaire fera pourtant long feu… « Le parti comptait beaucoup de militants. C’était un peu impersonnel, j’avais une impression d’anonymat », se souvient-il.

Au revoir la rose, bonjour le Gram. En 2011, il fonde « le Groupe de réflexion et d’actions métropolitaines » avec la maire du 1er arrondissement de Lyon Nathalie Perrin-Gilbert. Pour Renaud Payre, il s’agit alors de « faire exister ce que dans les années 1960 et 1970 on appelait la deuxième gauche ». « A ce moment-là, je ne vise aucun mandat, précise-t-il. Il s’agit d’amener d’autres idées, d’accompagner des candidats, d’animer l’espace public. »              

L’initiative porte la réélection de « NPG » en 2014, mais s’abîme ensuite entre les querelles politiques (faut-il ou non soutenir Jean-Luc Mélenchon en 2017 ? Renaud Payre est contre) et personnelles. « Je n'ai aucune minute à consacrer à ce triste personnage », cingle Nathalie Perrin-Gilbert, sollicitée il y a trois mois pour cet article. Le professeur de sciences politiques claque la porte du Gram en mars 2018 pour créer la Manufacture de la cité, emmenant dans son sillage une partie des adjoints de la maire du 1er. Ironie de l’histoire : les deux ex-compères qui se détestent se retrouvent aujourd’hui côte-à-côte derrière les écologistes [lire dans L’Œil de Mediacités : « Les écolos recollent les morceaux de la gauche lyonnaise »] !

IMG_4784
Nathalie Perrin-Gilbert, également ralliée à EELV. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

Sur le plan professionnel, Renaud Payre rejoint Sciences Po Lyon comme adjoint au directeur Vincent Michelot, en juillet 2014. Il n’a pas 40 ans. Un an et demi plus tard, une crise interne accélère son ascension. Contesté par son comité de direction, Vincent Michelot démissionne au début de l’année 2016. D’abord seul prétendant à la succession, le politologue doit affronter Benoît Mafféï, ancien directeur de recherche de l’Edhec (une école de commerce), qui dépose sa candidature à la dernière minute. Renaud Payre n’en fait qu’une bouchée : il récolte 20 voix contre 6 abstentions.

De « Madame Z » à « la Gauche unie »

A un an des élections municipales et métropolitaines de 2020, le patron de Sciences Po se repique de politique locale. Il s’active derrière la mystérieuse candidature de « Madame Z » - référence au « Monsieur X » de Gaston Defferre lors des présidentielles de 1965. « L’urgence climatique et sociale ainsi que la crise démocratique l’ont poussé à s’engager davantage en politique, commente Arthur Remy, premier adjoint de Nathalie Perrin-Gilbert, qui a suivi Renaud Payre à la Manufacture de la cité. Il fallait qu’il prenne ses responsabilités vis-à-vis de ses convictions et il avait pour ambition de créer un vrai débat métropolitain. "Madame Z" en cristallisait les enjeux. » Le pseudonyme rassemblait les socialistes Sandrine Runel et Cédric Van Styvandael ou encore l’écologiste Grégory Doucet. Mais comme celle de Defferre qui pensait déloger le général De Gaulle, l’initiative fait pschitt. EELV poursuit sa stratégie d’aligner des candidats autonomes au premier tour.

Renaud Payre reprend son bâton de pèlerin et embarque le PS, le PC, Génération.s, Place publique, Nouvelle donne, le PRG et quelques déçus de la France insoumise dans le bateau de « La Gauche unie ». Le nom de la coalition relève de la méthode Coué : Nathalie Perrin-Gilbert s’en tient à l’écart et présentera ses propres listes, estampillées « Lyon en commun » et soutenues, côté municipales, par La France Insoumise. Qu’importe, le fondateur du micro-parti la Manufacture de la cité devient le point d’équilibre de nombreuses chapelles de la gauche. « La clef de voûte de tous ces partis qui n’arrivaient plus à se parler », considère Arthur Remy.

« Pour moi, la gauche c’est fondamentalement l’idée de dire qu’il y a dans notre société – une société libérale – des inégalités profondes et que le marché ne permet pas d’y répondre, théorise Renaud Payre quand Mediacités l’interroge sur sa conception politique. Il est nécessaire d’intervenir, par des politiques publiques, pour corriger cela. Le rôle majeur d’un responsable de gauche, c’est de trouver une place pour chacun. »

« Il se vexe facilement. C’est son côté petit garçon »

Derrière les murs du 14, avenue Berthelot (l’adresse de Sciences Po Lyon), le discours sonne creux aux oreilles de certains. Mediacités a échangé avec divers agents et professeurs de l’Institut d’études politiques (IEP) dirigé par Renaud Payre. Une constante : tous ou presque ont requis l’anonymat pour nous parler, de peur de vexer leur patron. Ils décrivent un homme au caractère ambigu. « Il aime prendre le temps du débat avec ses équipes, sollicite les avis, reconnaît Marie*, agente administrative. Mais il est susceptible, prend les choses personnellement, se vexe facilement. C’est son côté petit garçon. Il faut prendre des gants quand on lui parle. » « Il supporte mal qu’on ne soit pas pleinement d’accord avec lui et il a une propension à ramener quelque chose d’institutionnel à une relation interpersonnelle. Si on est en désaccord avec la direction, on est contre Renaud Payre », abonde une enseignante-chercheuse.

« Il n’aime pas la contradiction, confirme un professeur. Il dirige l’IEP avec sa petite équipe rapprochée, essentiellement constituée d’Anne Blanc-Boge. » Celle-ci s’occupe du département de formation continue, stratégique pour les ressources financières de l’établissement. Au sein de l’administration, on pointe aussi le décalage entre les déclarations du candidat Payre contre la flexibilisation du travail et la réalité au sein de son établissement. « Sur la soixantaine de personnels administratifs, on compte une douzaine de contractuels, payés au Smic pour la plupart », déplore une source interne.

IMG_4921
Le bâtiment des salles de cours de l'IEP de Lyon. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

Dans les rangs étudiants, Renaud Payre s’est forgé la réputation d’un directeur soucieux d’éteindre la moindre contestation. Juliette* se souvient de la mobilisation, étouffée dans l’œuf par le directeur, contre la réforme de la SNCF en 2018 : « Il nous disait : "Vous vous rendez compte de l'image que vous renvoyez de l'école ? " Il nous accusait d’avoir "rompu le dialogue", ce qui justifiait, à ses yeux, des convocations d’étudiants, les unes après les autres ». La tension monte d’un cran quand, un soir, des étudiants engagés contre la réforme préparent une assemblée générale dans le grand amphi de Sciences Po. « Nous étions quatre, se souvient l’un d’eux, membre du syndicat étudiant Meg-Solidaires, quand, vers 18h30, la direction décide d’une fermeture administrative de l’établissement sans prévenir personne d’autres que les étudiants qui avaient normalement cours à cet horaire. Comme nous refusions de sortir de l’amphi, Renaud Payre arrive avec son chargé de communication. Celui-ci se montrait conciliant, mais Payre est resté intransigeant et virulent. Nous avons fini par sortir. »               

Interrogé sur cet épisode par Mediacités, le directeur estime avoir rempli son rôle. « En tant que chef d’établissement, je dois veiller à ce que tous les étudiants aient accès à Sciences Po, explique gravement Renaud Payre, qui redoutait alors que l’IEP soit occupé par des manifestants à l’instar de l’université Lyon 2. A partir du moment où les locaux sont bloqués de l’intérieur, la sécurité des étudiants bloqueurs est en question. C’est une situation terrible, c’est sûr ! C’est rarement arrivé dans l’histoire de Sciences Po Lyon et il faut absolument éviter cela. »

« Le message est clair : la politique, ce n’est pas ici, commente le sociologue Max Sanier, enseignant-chercheur à l’IEP depuis une vingtaine d’années. Renaud Payre a très peur de l’image que pourraient renvoyer des assemblées générales et des blocages, avec des rangées de poubelles devant l’entrée. Il redoute l’effet sur les étudiants étrangers et les conséquences sur la formation continue. D’une certaine façon, la direction reste conservatrice et parano. » « Mais tant qu’on ne s’oppose pas frontalement à Renaud Payre, il est très courtois », ironise Max Sanier, comme en écho aux précédents avis recueillis.

« Distinction entre moi, chef d’établissement et moi, homme de gauche »

« J’ai toujours voulu que Sciences Po soit un lieu de débat, se défend l’ancien prétendant à la présidence du Grand Lyon. Mais j’applique une stricte distinction entre moi, chef d’établissement, et moi, candidat ou homme de gauche. Si j’avais dit : "Je suis solidaire avec vous, continuez à bloquer", les étudiants de droite et d’extrême-droite, et les enseignants, auraient pu estimer que je ne faisais pas mon métier. » « L’IEP n’est absolument pas un lieu de débat et son conseil d’administration encore moins, conteste Anna*, qui y siège en tant que représentante des étudiants. Le dernier a débuté par un monologue de Renaud Payre de quarante minutes. Les étudiants n’y jouent que le rôle de figurants. Il faut dire qu’on marche sur des œufs avec le directeur : il a tendance à prendre tout personnellement. »

Renaud Payre garde par ailleurs un œil scrupuleux sur l’image de son établissement véhiculée dans les médias. Des étudiantes en ont fait l’amère l’expérience en décembre 2017. Après avoir émis des critiques sur le campus stéphanois flambant neuf de Sciences Po Lyon, au micro de France Bleu Saint-Etienne Loire, elle reçoivent, le lendemain, un email du directeur : « À la suite des propos que vous avez tenus dans divers médias, je souhaite avoir une explication avec vous. Je vous convoque donc dans mon bureau le jeudi 14 décembre à 10h00 ».

Même le modeste journal-école semestriel L’Ecornifleur, vendu à quelques 200 exemplaires, n’échappe pas aux radars de Renaud Payre. L’an dernier, un numéro provoque son mécontentement. En cause : l’interview d’une ancienne employée de l’IEP et un entretien de lui sur le budget de la célébration des 70 ans de l’école [lire plus bas]. Ce dernier article sera publié, malgré les réticences de son auteur qui craint des répercussions sur sa scolarité. « Renaud Payre veut tout contrôler », s’exaspère un encadrant.

Le directeur, sans surprise, réfute toute volonté de censure. « J’ai appelé à la prudence sur l’interview de l’agente administrative car elle se mettait en grande difficulté, admet-il. Mais je n’ai absolument pas censuré mon interview même si l’entretien ne s’était pas très bien passé. Je trouvais qu’il y avait des jugements de valeur dans les questions. »

Gala à l’hôtel de ville

Il faut dire que le raout pour les 70 ans de Sciences Po est un sujet sensible. En novembre 2017, pour fêter l’événement, Renaud Payre organise un gala à l’hôtel de ville de Lyon avec les principaux partenaires de l’IEP dont la Métropole et la région Auvergne-Rhône-Alpes. D’illustres anciens et quelques actuels étudiants triés sur le volet sont invités. Le directeur met les petits plats dans les grands : cuvée de vin spéciale, desserts estampillés « 70 ans Sciences Po Lyon » et édition d’un livre pour rendre hommage à quelques anciens élèves qui se sont distingués par la suite. Coût des festivités : 50 000 euros. « Alors qu’on ne consacre que 6 000 euros pour le Forum des métiers », grince une agente administrative. 

« Cela n’a aucun rapport, balaie Renaud Payre, qui s’enflamme dès qu’on aborde le sujet et rappelle aussitôt le budget global annuel de l’établissement : 5 millions d’euros. « Je ne veux pas qu’on dise que 50 000 euros c’est un énorme budget, insiste-t-il. Mon prédécesseur avait organisé les 60 ans, Sciences Po Grenoble avait fait ses 70 ans, Sciences Po Bordeaux et Sciences Po Toulouse aussi… »

« Renaud Payre a un peu la folie des grandeurs mais sans en avoir les moyens », résume le journaliste Vincent Charbonnier, qui intervenait à l’IEP jusqu’à l’année dernière quand son contrat n’a pas été renouvelé. Le master journalisme dans lequel il officiait a fait l’objet, à la rentrée 2019, d’un partenariat avec le prestigieux Centre de formation des journalistes (CFJ) de Paris pour un diplôme en datajournalisme. « J’ai été mis au courant une fois le projet bouclé, blâme Vincent Charbonnier. On aurait pu créer une vraie école de journalisme à Lyon reconnue par la profession et se rapprocher du master journalisme de Lyon 2. Mais Renaud Payre cherchait le label du CFJ. L’IEP est une vitrine. »

« On n’a même plus le droit de dire "IEP", il faut parler de "Sciences Po Lyon" »

Une vitrine qui a un coût. Pour suivre ce cursus, les étudiants, qui passent la première année à Lyon et la seconde à Paris, doivent s’acquitter de droits d’inscription de 6 700 euros à l’année (2 700 euros pour les boursiers). Des tarifs calqués sur ceux du CFJ mais qui contrastent avec ceux de l’IEP (entre zéro et 3 770 euros selon les revenus). Et qui mettent à mal un engagement de Renaud Payre. En arrivant à la tête de Sciences Po, le directeur avait promis de ne pas augmenter les frais de scolarité.

Pour le sociologue Max Sanier, Renaud Payre pousse la logique, initiée par l’ancien directeur Gilles Pollet, de vendre la marque « Sciences Po Lyon » : « On observe une volonté de se différencier de l’université [l’IEP est rattaché à Lyon 2], d’être considéré comme une grande école. D’ailleurs, on n’a même plus le droit de dire "IEP", il faut parler de "Sciences Po Lyon" ». Dernière illustration en date : depuis novembre dernier, l’arrêt de tramway qui dessert l’école et le Centre d’histoire de la Résistance et de la déportation a été rebaptisé « Centre Berthelot – Sciences Po Lyon ».

IMG_4898
L'arrêt de tramway "Centre Berthelot - Sciences Po Lyon". Photo : N.Barriquand/Mediacités.

« Mais on est une grande école !, rétorque Renaud Payre. Sciences Po Lyon est comme les autres Sciences Po, attachée à son programme de démocratisation, attachée à son concours. Cela fait corporate ? Probablement. Mais c’est aussi la volonté d’une partie des étudiants qui organisent des galas, des week-ends d’intégration… »

La grande école pâtit toutefois d’un budget insuffisant pour ses ambitions. Fin janvier 2020, pour financer sa première chaire sur les transformations de l’action publique, l’IEP fait appel pour la première fois au secteur privé. Pas très raccord avec l’homme politique Renaud Payre, défenseur du secteur public ? D’après une délibération du conseil d’administration du 20 septembre 2019, les 250 000 euros annuels que nécessitent la chaire, qui permet de financer un contrat doctoral, sont abondés par trois mécènes: la Compagnie nationale du Rhône (détenue pour moitié par Engie), la direction générale TER de la SNCF et le cabinet privé d’expertise comptable Mazars. Intéressé également par le projet, Veolia s’est finalement retiré de la liste des financeurs. Leurs représentants et des universitaires siègent au comité de pilotage de la chaire.

Mais aucun risque, assure Renaud Payre, que les entreprises orientent la recherche : « Pour financer un doctorat, des thèmes vont être dégagés par le comité de pilotage. Ensuite ils sont revus par le conseil scientifique composé uniquement de représentants des labos de recherche. Et qui va recruter le doctorant ? L’école doctorale, composée des représentants des labos et des établissements ». « Je veux bien qu’on dise que c’est donner les pleins pouvoirs au grand capital, mais ce n’est pas le cas », s’agace-t-il. Sa position ne convainc pas toute la communauté enseignante et étudiante. Lors de la soirée de lancement de la chaire, plusieurs prises de parole ont dénoncé la privatisation de la recherche dans l’enseignement supérieur.

Mélange des genres

La candidature aux élections métropolitaines de Renaud Payre n’a pas vraiment surpris ceux qui connaissent l’ambitieux directeur. Mais d’aucuns lui reprochent de ne pas s’être mis en retrait de l’IEP le temps de l’élection. « Mener une campagne politique et diriger un établissement public, c’est un mélange des genres très préjudiciable », juge Vincent Charbonnier. L’ex-enseignant pense aux rapprochements de Sciences Po avec la Métropole à l’occasion de la création de la « Public Factory », un « laboratoire-fabrique » où les étudiants peuvent répondre « aux commandes de collectivités, d’administrations, d’entreprises, d’associations et de laboratoires de recherche », selon la présentation du site de l’IEP. D’après une délibération du Grand Lyon de novembre 2019, la Métropole a accordé au projet une subvention de 1,3 million d’euros, étalée de 2020 à 2022, soit la moitié de la somme totale (l’autre moitié se répartit entre l’IEP, l’Université de Lyon et l’État).

IMG_4790
Le directeur de Sciences Po Lyon Renaud Payre. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

Renaud Payre s’en défend : la « Public Factory » n’a aucun lien avec ses ambitions politiques. « À la limite, il y aurait pu avoir débat si j’avais été sur les listes de David Kimelfeld [le président sortant du Grand Lyon], mais ce n’est pas le cas !, réagit-il vivement. Sciences Po n’a jamais été ma tribune et ne le sera jamais. J’ai trop de respect pour la séparation entre militantisme et enseignement supérieur. »

En cas de victoire de Bruno Bernard, héritera-t-il de la vice-présidence chargée des universités ? « Cela ne m’intéresse pas du tout parce que je dirige un établissement auquel je suis très attaché et que j’ai encore envie de développer. Il aurait un véritable conflit d’intérêts si je m’occupais de cette délégation », dément-il. Une manière de signifier que, quelle que soit l’issue du scrutin, Sciences Po Lyon n’en a pas terminé avec Renaud Payre.

* Les prénoms suivis d’un astérisque ont été modifié à la demande de nos interlocuteurs.

Racisme, conférence contestée... polémiques en série

L’an dernier, l’image de Sciences Po Lyon que Renaud Payre aime tant contrôler [lire notre article ci-dessus] lui a soudainement échappée. Sur Twitter, Emilien*, fraîchement diplômé de l’IEP dénonce un climat raciste au sein de l’établissement.

À l’origine de ses reproches, le fait que son projet de thèse sur le racisme au sein de l’enseignement supérieur n’ait pas été retenu. Premier sur liste d’attente, il prend d’abord la chose avec philosophie jusqu’à ce que, fin juillet 2019, une professeure de Sciences Po, membre du jury qui a examiné son projet, l’aborde dans le métro. « Sans même me dire bonjour, elle me dit que mon sujet était une quête identitaire liée à mon histoire personnelle, raconte Emilien, encore choqué. Ensuite, elle m’a demandé si j’avais été adopté vu que je suis noir et que je porte un prénom français… »

Ces propos le font douter de l’impartialité de son jury. Il demande à connaître les critères d’évaluation. On le renvoie alors vers la direction de l’IEP. L’étudiant adresse un premier mail à Renaud Payre le 1er septembre, puis un autre le 3 septembre et encore un autre le 6 septembre. Tous restent sans réponse. En parallèle, il saisit le tribunal administratif avant de publier, mi-septembre, son histoire sur Twitter. Surprise ! Le lendemain, le jeune homme est enfin reçu par Renaud Payre : « Il s’est excusé mais j’étais un peu en colère car il a pris ça personnellement. J’ai dû lui rappeler que ce n’était pas lui la victime ».

Interrogé sur cet épisode, Renaud Payre évoque « un dossier complexe » qui ne serait pas spécifique à l’IEP : « Cela aurait pu arriver ailleurs aussi, c’est un problème commun aux grandes écoles qui ne sont pas assez ouvertes à l’ensemble de la population ». Sous les tweets d’Emilien, les témoignages d’anciens de l’IEP qui disent avoir été eux-mêmes victimes de racisme s’accumulent. Des étudiants décident de prendre les choses en main en créant dans la foulée « Sciences People of colour », branche antiraciste de Pamplemousse, l’association féministe de Sciences Po. Mais l’initiative est très mal vue par la direction, racontent des étudiants sous le couvert de l’anonymat.

« Deux d’entre nous ont été convoqués par le comité de direction, on ne savait pas du tout pourquoi, racontent-ils. Ils se sont retrouvés devant une dizaine de personnes de l’administration, des profs, Renaud Payre… On leur a reproché d’avoir créé « Sciences People of colour » sans en avoir informé le comité au préalable, ainsi que l’emploi du terme "racisé". L’utilisation de ce mot aurait terni l’image de Sciences Po… »

Ce n’est pas la première fois que les militants de Pamplemousse se frottent au patron de l'école. En novembre 2018, une association de l’IEP invite pour une conférence le député des Pyrénées-Atlantiques Jean Lassalle, avec l’autorisation de Renaud Payre. L’événement fait bondir les étudiants féministes : l’élu est accusé par plusieurs femmes de harcèlement et d’agression sexuels (il a d’ailleurs reconnu certains faits). « Comment, après cela, ne pas douter de la sincérité du directeur quand il assure vouloir prendre à bras le corps les problèmes de violences sexuelles ? », interroge Rose*, impliquée, à l’époque, au sein du collectif Pamplemousse.

Renaud Payre justifie la tenue de cette conférence au nom du « pluralisme ». Il ne regrette pas son choix : « Le pluralisme, il faut qu’on le garde dans notre établissement. C’est majeur ». À Sciences Po Lille et Sciences Po Bordeaux, où Jean Lassalle devait se rendre après Lyon, ses conférences avaient été annulées.

L’idée de cet article est liée à mon parcours étudiant. Journaliste pigiste pour divers médias, je découvre, il y a quelque mois, que Renaud Payre concourt aux élections métropolitaines du Grand Lyon. Cette candidature ne me laisse pas indifférente : le chef de file de « la Gauche unie » fut, à Sciences Po Lyon, mon professeur en analyse des politiques publiques. Or le discours qu’il défend dans la campagne électorale contraste, me semble-t-il, avec la gestion de l’IEP que j’avais connue. D’où mon envie de comprendre un peu mieux cette personnalité complexe.

Entrée en première année de master journalisme à Sciences Po après une licence à Lyon 2, à l’époque des mobilisations contre la loi Travail, j’ai été frappée par le faible militantisme des étudiants de l’IEP. Comparativement à celle de l’université, l’ambiance y était aseptisée et, paradoxalement, apolitique. Plusieurs étudiants m’avaient alors confié se tenir à l’écart des mobilisations de peur que le directeur ne les prenne en grippe. En cours, je découvrais pourtant un Renaud Payre sympathique, à l’écoute et très bon pédagogue, loin de l’homme autoritaire dépeint par certains. J’assistai à ses cours avec un réel plaisir. Puis il y eut sa fameuse interview dans L’Ecornifleur, comme raconté plus haut, l’assemblée générale avortée avec des étudiants enfermés dans leur propre amphithéâtre et d’autres anecdotes encore…

La récolte de témoignages et d’informations pour cet article s’est révélée laborieuse, impactée par le confinement mais surtout par le climat de peur qui règne derrière les murs de l’IEP. Sur la vingtaine d’étudiants actuellement scolarisés, de professeurs et de personnels administratifs contactés, ils sont une moitié à avoir catégoriquement refusé de me parler. Ceux qui ont accepté le principe de l’interview ont, pour la plupart, réclamé de s’exprimer sous le couvert de l’anonymat. Quant à Renaud Payre, il a parfaitement joué le jeu, se montrant réactif à ma demande d’interview et répondant avec naturel et une apparente franchise à mes questions. Très sympathique de prime abord, il est arrivé qu’il s’enflamme, au cours de notre entretien, sur certains sujets comme le budget des 70 ans de l’IEP ou sa candidature à la Métropole. Il est resté évasif sur d’autres comme le financement de la Public Factory et de la chaire soutenue par des entreprises privées.