Comme un jeu de dominos… L’abandon, le 29 octobre 2020, de la fusion des universités Lyon-1, Lyon-3, Jean-Monnet Saint-Etienne et de l’École normale supérieure de Lyon en une vaste Université de Lyon (UDL), aussi appelé projet Idex, met aujourd’hui en péril la Fondation pour l’Université de Lyon. C’est ce que révèle un document interne et confidentiel auquel Mediacités a eu accès [lire plus bas]. De fait, cette structure, présidée à l’origine par l’industriel Alain Mérieux, a perdu une de ses raisons d’être : favoriser et accompagner la naissance d’une méga-université lyonno-stéphanoise. Mais cette fondation qui a brassé, en dix ans, 55 millions d’euros, est aussi à l’initiative du Centre d’entrepreneuriat, destiné aux étudiants du territoire, ou des fameuses Jéco, les « Journées de l’économie » qui réunissent chaque année, à Lyon, économistes de renom, chefs d’entreprise et responsables politiques.           

Avec l’échec de l’Idex, les principaux financeurs de la Fondation pour l’Université de Lyon pourraient stopper dès l’an prochain leurs contributions. Toutefois, les difficultés ne datent pas d’octobre dernier comme nous l’avons découvert au fil de notre enquête. Mediacités a retracé l’histoire de cette institution « très lyonnaise », ironise un enseignant-chercheur, qui mêle philanthropie et jeux d’influence, argent public et financements privés.

Who’s Who local

D’une fusion à l’autre : la Fondation pour l’Université de Lyon est née, en 2012, du rapprochement entre deux structures historiques, la Fondation scientifique de Lyon et du Sud-Est et la Fondation Rhône-Alpes Futur. Pilotée par Alain Mérieux, patriarche du groupe BioMérieux et 13e fortune de France, elle s’adjoint rapidement le soutien financier d’entreprises qui pèsent à Lyon : CIC, Caisse d’Epargne Rhône-Alpes, Groupe Seb, Sanofi ou encore, sans surprise, l’Institut Mérieux. La Métropole de Lyon complète ce tour de table. Le but ? Créer des ponts entre l’innovation universitaire et les acteurs économiques tout en encourageant les logiques de fusion universitaire à l’œuvre depuis 2007. La fondation ambitionne d’initier un dynamisme à même d’attirer talents et investissements.

Lorsque l’Université de Lyon se structure en communauté d’établissements (Comue) en 2014, organe qui préfigure la méga-fusion abandonnée six ans plus tard, Alain Mérieux y voit une belle réussite pour la fondation. Dans un entretien donné à La Tribune en 2015, l’industriel livre sa vision de ce que devrait être l’avenir du site universitaire Lyon-Saint-Etienne : un pôle tourné vers la recherche et l’innovation et doté d’un fort pouvoir de rayonnement international. Dans ces plans, la Fondation pour l’Université de Lyon se veut un puissant outil d’influence.      

Son conseil d’administration a des airs de Who’s Who local. S’y côtoient des représentants des entreprises fondatrices, comme Éric Cotte, directeur général du CIC Lyonnaise de Banque, ou Marie-Josée Quentin-Millet, directrice générale déléguée de Sanofi Pasteur, et des « personnalités qualifiées » comme Cécile Barrère-Tricca, cheffe d’établissement, à Lyon, de l’Institut français du pétrole (IFP) devenu « IFP Energies nouvelles » ou Ghislaine Torres. Cette dernière, active dans l’univers des start-up (administratrice de Femmes business angels ou de l’incubateur Les Premières), est aussi suppléante du député MoDem du Rhône Cyrille Isaac-Sibille. Élue municipale à Sainte-Foy-lès-Lyon, cette chimiste de formation a été pressentie, à l’automne dernier, pour devenir la référente départementale de La République en marche.

Ce cénacle est présidé par Bernard Bigot, haut fonctionnaire passé par le cabinet du ministre de l’Éducation nationale Luc Ferry et ancien président de l’École normale supérieure de Lyon (2000-2003). Lui aussi chimiste, cet ancien directeur général du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives dirige aujourd’hui le controversé projet Iter. Bernard Bigot a succédé à Alain Mérieux en 2015 à la présidence (bénévole) de la Fondation pour l’Université de Lyon. Mais le clan Mérieux garde un pied au sein de l’institution avec la présence d’Alexandre Mérieux, actuel PDG de BioMérieux, qui siège au comité d’orientation stratégique, aux côtés, entre autres, de l’essayiste Nicolas Baverez, collaborateur du libéral Institut Montaigne. Dès 2006, ce think tank prônait, dans un rapport, le regroupement d’universités françaises en vue de peser dans les classements internationaux.           

55 millions d’euros en dix ans

Pour agir sur le monde universitaire lyonnais, la fondation s’est munie de deux leviers. D’une part, elle chapeaute, en tant que fondation abritante reconnue d’utilité publique, un grand nombre d’autres fondations, 28 pour être précis : Gaïa, Blaise Pascal, Neurodis… D’autre part, elle pilote des projets emblématiques pour le compte de l’UDL : accueil et accompagnement des chercheurs étrangers via le programme Ulys, diffusion de la culture de l’entrepreneuriat chez les étudiants à travers le bien-nommé Centre d’entrepreneuriat. Comme évoqué plus haut, la Fondation pour l’Université de Lyon est également à l’initiative du grand raout des Journées de l’Économie (Jéco).

En dix ans, elle a collecté pas moins de 55 millions d’euros à 60% auprès de fonds privés, les 40% restants provenant de subventions publiques. Cette somme a permis d’accompagner le développement de 3 800 projets entrepreneuriaux, de réunir 58 000 participants cumulés aux Jéco ou encore d’accueillir 400 chercheurs étrangers chaque année, vante la structure. Voilà pour les chiffres. Car au-delà, le bilan de la fondation est diversement jugé par les universitaires et les enseignants-chercheurs interrogés par Mediacités.

Premier grief : tous ces efforts et cet argent dépensé pour le rayonnement, la mutualisation et l’innovation de l’UDL n’ont pas permis d’éviter le fiasco de la fusion universitaire et la perte des fonds de l’Idex. Soit un manque à gagner de 600 000 euros de subventions qui entraîne l’abandon du programme Ulys (financé à 100% par le label Idex à hauteur de 307 800 euros) et qui manqueront au Centre d’entrepreneuriat (financé à 12% par l’Idex, à hauteur de 262 764 euros). Mais les conséquences de cet échec ne s’arrêtent pas là.

D’après un document interne dont Mediacités a eu connaissance, la Fondation pour l’Université de Lyon serait aujourd’hui dans l’obligation de prendre un certain nombre de mesures drastiques afin de « préserver l’avenir de la structure à court terme » : augmenter les frais de gestion versés par les fondations abritées (qui apprécieront !) et réduire les charges. Six des 44 salariés de la structure sont en cours de licenciement. Les frais de personnel de la fondation s’élèvent à un million d’euros par an (sur 1,3 million d’euros de charges annuelles).

Toujours d’après ce document, les postes de direction se taillent la part du lion. Ils se partageront 566 000 euros en 2021, soit plus de 50% des dépenses dévolues à la masse salariale totale. Leur nombre n’est pas précisé. Contactée à plusieurs reprises par Mediacités, la directrice générale de la fondation, Cécile Cassin, n’a pas répondu à nos demandes. Au sein des universités lyonnaises, où l’échec de l’Idex est encore loin d’être digéré, ces chiffres passent mal. « On a délégué à la fondation des missions que l’UDL aurait pu mener, dénonce un agent de la Comue. Il y a sans doute des choses qu’on peut plus facilement réaliser dans le privé mais cela donne le sentiment que des gens se sont placés là pour se tailler des gros salaires. »

Or la Fondation pour l’Université de Lyon va devoir réduire la voilure. Son équilibre budgétaire repose pour moitié sur des frais de gestion (reversés par les fondations abritées en échange des économies de gestion que celle-ci leur fait gagner) et pour l’autre moitié sur la contribution pluriannuelle des fondateurs et des partenaires stratégiques. Ces derniers, qui s’engageaient à l’origine pour des périodes de trois ans, n’ont accepté pour la plupart d'entre eux de renouveler leur contrat que pour l’année 2021 en cours.

« Les chefs d’établissement sont en train de s’écharper »

Selon son plan stratégique pour 2021, la fondation indique vouloir initier les conditions d’un « rebond ». Ce n’est pas gagné… « En ce moment, l’enjeu est de récupérer une manne financière et de porter une nouvelle coordination de site dans le cadre du 4e programme d’investissements d’avenir,  confie un enseignant-chercheur de Lyon-1, mais personne n’y croit vraiment. La Comue n’a plus voix au chapitre depuis l’abandon de la fusion et les chefs d’établissement sont en train de s’écharper. »            

Pour l’heure, selon nos informations, la Métropole de Lyon poursuivrait son engagement auprès de la Fondation pour l’Université de Lyon (de l'ordre de 100 000 euros par an). Contacté pour confirmation, Jean-Michel Longueval, le vice-président chargé de l’enseignement supérieur et de la recherche, n’a pas donné suite à nos sollicitations.  Pas certain que cela suffise toutefois à rassurer les autres contributeurs de la structure comme Seb, Sanofi et l’Institut Mérieux dont les engagements ne vont pas au-delà de 2021. Le manque à gagner, pour l’an prochain, pourrait atteindre les 400 000 euros.

La douche froide de Biovision

Le déficit de confiance dans le projet de refonte du site universitaire n’est pas né hier. Il s’est creusé au fil de ces dernières années, au rythme des échecs et revirements successifs de la Comue. En février 2018, Lyon-2 apprend en conseil d’administration qu’elle est tenue à l’écart du périmètre de l’Université de Lyon en gestation. En juillet de la même année, la cour d’appel administrative annule les élections du conseil d’administration de l’UDL. En juin 2019, c’est au tour de l’Insa (l'école d'ingénieurs) de fragiliser l’édifice en quittant le projet de méga-université. Autant de coups durs pour la Fondation pour l’Université de Lyon qui se sont combinés avec l’arrêt de plusieurs projets, dont l’emblématique Biovision. Sa dernière édition date de 2017.  

Vitrine scientifique et événementielle, Biovision rassemblait, à l’occasion d’un forum international, universitaires, représentants de la société civile et industriels autour des grands enjeux sociétaux liés à la santé. Au fil des années, l’événement a compté sur la présence de personnalités reconnues telles qu’Alain Fischer, professeur d'immunologie et président du conseil d'orientation de la stratégie vaccinale, Françoise Barré-Sinoussi, prix Nobel de médecine en 2008, ou encore Philip Campbell, ancien rédacteur-en-chef de la prestigieuse revue scientifique Nature. Ce rendez-vous était un des rares événements à réunir les mondes académique, économique et institutionnel. En bref, une réussite incontestable pour la fondation, dans la droite ligne des objectifs qu’elle s’était donnés [voir le document ci-dessous].

ImageFondationUDL
Présentation de la Fondation pour l'Université de Lyon. Document FpUL.

Biovision était aussi un lieu de rencontre privilégié entre start-ups et investisseurs. Ses organisateurs souhaitaient imposer le forum comme l'un des premiers découvreurs de talents biotechs et medtechs en France et en Europe. La crise du coronavirus et la course au vaccin contre le Covid-19 a mis en lumière la créativité et le poids incontestable des sociétés de biotech à travers le monde, de l’allemande BioNtech à l’américaine Moderna. À la baguette de Biovision, Didier Hoch, président du comité Sciences de la vie et Santé au Medef. Ce médecin a gravi les échelons de la branche pharmaceutique de Rhône-Poulenc avant de devenir président du directoire de Sanofi Pasteur MSD de 2000 à 2010.

Membre fondateur de la Fondation pour l’Université de Lyon, Sanofi fait partie de ces partenaires qui songent aujourd’hui à stopper leur contribution au fonctionnement de la structure. Un comble alors que sa représentante, Marie-José Quentin-Millet, y occupe le poste de trésorière… « De la part d’entreprises telles que Sanofi, nous sommes clairement dans un rapport intéressé, décrypte un ancien administrateur de l’UDL. Lorsque ces dernières offrent 100 000 ou 50 000 euros à la fondation, ils se disent qu’ils les récupèreront via la recherche académique réalisée dans les laboratoires qui auront bénéficié des subventions de l’Idex. Avec la suppression de la dotation, pas étonnant qu’elles se désengagent. » Contacté, Sanofi n’a pas répondu à nos sollicitations.

Lorsque Biovision s’arrête définitivement en 2019, c’est la douche froide en interne. « A un moment donné, tout le monde a voulu tirer avantage de cet événement, explique un ancien participant qui souhaite conserver l’anonymat. Les industriels voulaient l’orienter vers quelque chose de plus pro-business, les scientifiques souhaitaient conserver une forme de colloque. » Des divergences stratégiques que personne ne souhaite évoquer aujourd’hui – l’ancien directeur de Biovision, Christophe Dercamp, nous a clairement indiqué son refus de s’exprimer à ce sujet – qui mettent à jour les difficultés de la Fondation pour l’Université de Lyon à fédérer les mondes économique, académique et politique.

« Sans vouloir être injuste, si on fait le bilan des réussites de la fondation, que reste-t-il aujourd’hui ? Le Centre d’entrepreneuriat ? Les Journées de l’économie ? C’est assez maigre ! », cingle un membre du personnel de l’UDL, qui se désole d’un immense « gâchis de temps, d’énergie et de talents ». Comme un symbole du déclin de la structure, le départ, en juin dernier, de la directrice du mécénat Sophie Rerole n’a pas été remplacé depuis. Un (autre) comble pour une fondation dont le premier objet est de collecter des dons !

Impénétrable et secrète. « La Fondation pour l’Université de Lyon, c’est la Comue au carré ! », s’amuse un chercheur de l’UDL. Difficile en effet d’entrevoir l’étendue des diverses ramifications de cette structure et son pouvoir réel sur la politique universitaire du territoire. Grâce à un document destiné à usage interne, malencontreusement envoyé à des destinataires extérieurs à la fondation et que Mediacités a récupéré, nous avons pu lever en partie le voile sur son fonctionnement et ses difficultés depuis la perte de l’Idex.

Face à la mauvaise passe qu’elle traverse, la Fondation pour l’Université de Lyon se mure dans le silence. Contactée à plusieurs reprises au cours de notre enquête, la directrice générale (également directrice de la communication de l’UDL) Cécile Cassin n’a pas répondu à nos messages. Même silence du côté du groupe Sanofi. Sollicité via la Fondation Mérieux, Alain Mérieux, « actuellement en déplacement », n’a pas donné suite à nos sollicitations. 

Du côté de la Métropole de Lyon, le vice-président Jean-Michel Longueval (PS), administrateur de la fondation, n’a répondu ni à nos appels, ni à nos messages. Contrairement à ce qui avait été convenu, David Kimelfeld, ancien président de la collectivité au moment de l’arrêt de Biovision, ne nous a jamais rappelés. La dernière édition du forum en 2017 avait été financée par le Grand Lyon à hauteur de 450 000 euros, sur un budget de 975 000 euros.