C’est un paradoxe : la crise du Covid-19 a mis à terre l’activité de Lyon Saint-Exupéry - -70% de trafic en 2020 - mais jamais les alertes sur la sûreté de l’aéroport n’ont été aussi nombreuses et inquiétantes… Depuis un an [lire l’encadré En coulisses], Mediacités a recueilli les témoignages d’une dizaine d’agents chargés du contrôle des passagers, des bagages cabines et de celles en soute. Leur mission : s’assurer qu’aucun objet interdit - ciseaux, couteau, engin explosif, etc. - ne soit embarqué en vol. Tous redoutent de « laisser passer quelque chose ». En cause d’après eux : la pression exercée pour « aller plus vite ».

Jusqu'en 2019, la sûreté de « Saint-Ex » était confiée à un seul prestataire, une entreprise spécialisée dans la sécurité des biens et des personnes. En octobre de cette année-là, un nouvel appel d'offres divise le marché en deux. APFS, filiale d’Atalian, un groupe spécialisé dans le nettoyage industriel qui s'est diversifié dans la sécurité, obtient le lot des Postes d'inspection filtrage (PIF). Il s’agit des agents qui contrôlent le flux passagers et les bagages cabine. De son côté, Hubsafe, filiale depuis 2017 du groupe généraliste de services aux entreprises Samsic, obtient celui des Postes d'accès routiers d'inspection filtrage (Parif), chargés d’inspecter les bagages en soute. Les salariés lyonnais de Seris Airport Services, titulaire du marché jusqu’alors, sont transférés à ces deux sous-traitants.

La nouvelle organisation s’avère-t-elle plus efficace ? Rien n’est moins sûr. Dès février 2020, quatre salariés rencontrés dans un café des environs de l’aéroport nous confient leur inquiétude. « On fait de la dissuasion, on ne fait pas de la sûreté, assure alors l'un d'entre eux. On ne nous donne pas les moyens de faire correctement notre boulot. » La suite démontre qu'ils ne sont pas les seuls à le penser...

Pendant plus d’un an, selon les documents consultés par Mediacités, les représentants du personnel d’APFS, la société chargée du contrôle des passagers, tentent d’alerter leur direction. Jusqu’à tirer franchement le signal d’alarme dans une lettre envoyée le 6 avril dernier. « Madame la directrice, nous vous écrivons aujourd’hui pour dénoncer de nombreuses anomalies et pressions exercées dans un métier qui nécessite pourtant la plus grande vigilance afin (...) de garantir une sécurité infaillible aux passagers, s’émeuvent-ils. Vous n’êtes pas sans savoir (vous avez été alertée à plusieurs reprises par les DS [délégués syndicaux]) que les conditions de travail ainsi que l’ambiance sur les postes ne cessent de se dégrader (...). Les pressions récurrentes et quotidiennes que nous subissons sur le terrain ne rendent que plus difficiles nos missions avec toutes les responsabilités qu’elles impliquent. »

« Débit » de passagers

Une semaine auparavant, dans un communiqué intersyndical adressé aux salariés d'APFS, les représentants du personnel expliquent que la « direction justifie cette situation sur le terrain par la crise sanitaire et par la commande du client [Aéroports de Lyon, autrement dit Vinci ] en nous imposant un débit portique élevé, sans prendre en considération les contraintes de notre métier ». L’explication figurait déjà noir sur blanc dans le procès-verbal du comité social et économique du 24 février 2021, approuvé par la direction d’APFS. « Le client a des exigences importantes sur le débit, il souhaiterait un passage de 150 passagers à l’heure », indique ce document.          

AeroportControle

Pour l'aéroport, augmenter le nombre de voyageurs fouillés à l'heure permet de diminuer le temps d'attente des passagers, un des critères mis en avant pour évaluer « la bonne performance  » du gestionnaire de Saint-Exupéry. Selon un document confidentiel présenté par Vinci Airports aux actionnaires d'Aéroports de Lyon lors du dernier conseil de surveillance du 26 mars [voir ci-dessous], avec « un débit » de 110 passagers par heure, le temps d'attente moyen est - très précisément ! - de 4,72 minutes.

ConseilSurveillance
Document présenté en conseil de surveillance d'Aéroports de Lyon.

« Ce qui rapporte ce n'est pas la sûreté, c'est le nombre de passagers au portique, commente un ancien salarié du secteur, passé par l'aéroport de Lyon. On parle de "débit" en réunion, pas de sûreté, et Vinci ne fait pas dans la dentelle. Mais tous les aéroports sont en mode "il faut gagner de l'argent". »

Interrogé sur cet objectif de 150 passagers par heure, Vinci Airports nous a adressé par mail [lire En coulisses] cette réponse : « Les objectifs de fluidité, visant à limiter le temps d’attente des passagers au PIF, répondent à un objectif de sûreté, en évitant les zones de concentration de personnes, tout en participant à l’amélioration de l’expérience passagers. » Autrement dit, augmenter « le débit » ne nuirait pas à la sécurité ?

« Aller vite et le faire bien cela ne fonctionne pas pour la sûreté aéroportuaire »

« Cette pression sur le débit n'existait pas avant, avec l'autre prestataire, assure un salarié à Mediacités. Cela pousse les gens à commettre des erreurs. » « Je préfère être licencié que laisser passer quelque chose, poursuit-il. Aller vite et le faire bien cela ne fonctionne pas pour la sûreté aéroportuaire. » « Chaque agent doit prendre le temps nécessaire pour analyser les bagages, tout en restant cohérent », répondait, le 24 février dernier, en comité social et économique (CSE), la direction d'APFS. Pas de quoi apaiser l’exaspération de ses salariés…

Le 6 avril, les représentants du personnel revenaient à la charge dans une lettre en demandant que cessent « toutes pressions sur nos collègues avec la menace de sanctions disciplinaires lorsqu’ils exercent leurs missions d’agent de sûreté et non d’agent de rapidité !! ». Des menaces que réfute l'entreprise dans la réponse qu'elle nous a envoyée par mail [à lire en intégralité ci-dessous].

Trafic en hausse, effectifs en baisse

Au sein d’Aéroports de Lyon, gérée par Vinci Airports, la situation des salariés de la sûreté est connue, témoigne un salarié de l’exploitant qui nous a contacté suite à nos dernières enquêtes : « On leur demande toujours plus, dans une ambiance agressive, c'est humainement difficile et ils sont en sous-effectif. » D'après les éléments en notre possession, dès l’obtention du marché en octobre 2019, APFS s'est privée de 50 contrats à durée déterminée de l’ancien prestataire. En novembre 2019, un délégué syndical CFTC alertait sa direction. « Nous sommes clairement en manque d'effectifs », écrivait-il dans un mail également adressé à plusieurs salariés du groupe Atalian et envoyé en copie à l'avocat des élus du CSE et à l'inspection du travail du Rhône.

Dans sa réponse, la directrice d’APFS Lyon balaie les reproches. « Le besoin opérationnel à ce jour ne nécessite pas l’embauche de 50 CDD, affirmait-elle à l'époque. Ces mesures qu’avait prises notre prédécesseur étaient certainement motivées par des besoins qu’ils rencontraient quand ils étaient détenteurs du marché, ce qui n’est plus d’actualité. » Vraiment ? À la fin de 2019, le trafic à Saint-Exupéry était pourtant en pleine croissance : +6,4 % entre 2018 et 2019.

Quelques mois plus tard, en janvier 2020, c’est la CGT qui, à son tour, réclame le recrutement de CDD estimant qu’un « grand manque d'effectifs, mais surtout d'épuisement, se fait ressentir sur le terrain ». En février, un autre délégué syndical prévient la direction : « Nos collègues sont au bord de la rupture. »

StEX CONTROLE

Depuis, la crise sanitaire a provoqué la chute du trafic aérien et les effectifs affectés à la sûreté sont passés de 224 en septembre 2020 à 199 en janvier 2021. Comme tous les salariés de l'aéroportuaire, ceux d'APFS sont en activité partielle, avec des salaires maintenus à 70% du salaire brut lorsqu'ils sont au chômage. A ce dispositif s'ajoute le non-renouvellement des CDD, le gel des embauches et « les salariés sont incités », selon les termes d'un accord signé en décembre [lire plus bas], à prendre leurs congés « lorsque l'activité est inférieure à 30 % ». Mais en concentrant l'activité sur un seul terminal, la baisse du trafic aérien n'a pas soulagé les équipes. En témoigne ce point à l'ordre du jour d’un CSE qui s’est tenu ce mardi 27 avril 2021 : « Malgré les alertes du planificateur sur le sous-dimensionnement des équipes, rien ne bouge. »

Des salaires qui diminuent

Sur le tarmac, la situation semble également difficile pour les 140 salariés chargés du contrôle des bagages en soute. En témoigne, là aussi, l'ordre du jour du CSE d’Hubsafe Rhône-Alpes, le 13 avril dernier : « Depuis un moment nos collègues subissent une pression de plus en plus insupportable de la part du client [Vinci]. Pouvez-vous intervenir auprès d’eux afin que cela cesse rapidement (la situation devient très tendue) ? »

« Depuis que Samsic [la maison-mère d’Hubsafe] est arrivé on resserre tout, bien avant que le Covid arrive. C'est économies, économies, économies », raconte un salarié. Exemple ? « Avec l'ancien marché, le temps de trajet entre le parking et le poste était rémunéré. Les parkings du personnel sont très loin, il faut un quart d'heure pour rejoindre le poste, témoigne-t-il. Avant, on nous rémunérait ces quinze minutes, maintenant c'est huit minutes, et même cinq minutes pour certains. »

Dans le contexte de la crise sanitaire, les syndicats (CGT, CFDT, CFTC, CFE CGC) ont signé en décembre dernier un accord d'aménagement du temps de travail que nous avons pu consulter. Il revient notamment sur le délai de prévenance pour modifier les plannings. « Auparavant, lorsqu'un planning était modifié moins de quarante-huit heures à l'avance, les heures ajoutées au planning étaient majorées de 10 euros par heure, nous explique un délégué syndical. Désormais la majoration n'intervient qu'à partir de la deuxième heure effectuée. » Interrogé sur ce point, Samsic se retranche derrière le principe « d’équité entre les salariés ».

Depuis la signature de cet accord, la direction et les représentants des salariés font de la pédagogie : une comptable tient une permanence chaque semaine pour expliquer aux agents pourquoi leur salaire a baissé. En échange Hubsafe s'engage à « s’interdire tout plan de sauvegarde de l’emploi [PSE - la formule officielle pour désigner un plan social] ». Cependant, « lorsque le seul volet du PSE est un plan de départs volontaires, l’interdiction prévue ci-dessus ne s’applique pas. Cette interdiction ne s’applique pas non plus aux ruptures conventionnelles collectives », précise l'accord.

« Je suis dépité par cette situation, se désole un élu du personnel joint par Mediacités, qui a le sentiment de ne pas avoir eu le choix. L'accord a mis à mal nos acquis. » « On aurait dû refuser de signer mais on a pensé que la préservation de l'emploi était essentielle, abonde un autre. On est déjà en sous-effectif, si le trafic reprenait on ne pourrait pas suivre ! »

« La sûreté devrait être confiée à l'État et non soumise à un marché »

Pour ce représentant des salariés, c'est clairement la privatisation d'Aéroports de Lyon, en 2016, qui est à la source des difficultés : « J'ai connu la gestion avec la CCI [Chambre de commerce et d’industrie], on a senti la différence avec le privé. Maintenant, c'est l'enfer. La sûreté devrait être confiée à l'État et non soumise à un marché. Qui dit marché, dit budget. » Et concurrence acharnée, dans un secteur qui n’est plus réservé à une poignée de spécialistes. « Maintenant on a des sociétés discount polyvalentes, prêtes à tout pour prendre un marché », déplore un salarié. Nombre de professionnels évoquent une « sûreté low cost » soumise à « une guerre des prix » entre prestataires.

« Derrière, les entreprises font pression sur les effectifs et reviennent sur les acquis sociaux. Quand il y a une pression sur les prix, il faut bien se rattraper quelque part ! », conclut un ancien agent de la sûreté aéroportuaire qui a suivi de près l’attribution des deux marchés en 2019. Un salarié d’Hubsafe prévient : « Voilà où on en est. Les passagers finiront tôt ou tard par le ressentir… »

Des caméras pour surveiller… les agents des portiques de l’aéroport ?

Un autre sujet vient envenimer les relations entre la direction d'APFS et ses salariés : un projet  de déploiement de la « vidéo-protection », à compter de mai 2021, présenté lors d’un comité social et économique, le 6 avril dernier. Dans une lettre envoyée à la direction d'APFS, l'avocat des élus du personnel rappelle au sous-traitant que l'utilisation d'un système de caméras à des fins de surveillance du personnel est interdite, et que, tel que le projet a été présenté, les missions précisées dans ce déploiement « consisteront donc nécessairement en une analyse, sous différents angles, du travail de vos salariés, lesquels seront de fait surveillés ».

Sans réponse de la direction d'APFS, l'avocat des élus du CSE a écrit au préfet du Rhône ce lundi 26 avril. « La convention [entre APFS et Aéroports de Lyon] mentionne que votre arrêté […] devra être mis à jour pour permettre sa signature », souligne-t-il. Par conséquent, l'avocat indique au représentant de l’Etat que ses « clients se tiennent à [sa] disposition pour [lui] exposer plus amplement les risques que cette convention ferait courir aux salariés ». Si les élus du personnel affirment ne pas avoir reçu de réponse de leur direction, APFS assure que « des engagements ont été pris afin de fournir un cadre légal rassurant les salariés inquiets en cas de dérives liées aux modalités d’utilisation des images ».

Cette enquête a débuté en janvier 2020, suite à nos révélations sur le malaise social au sein d’Aéroports de Lyon depuis que Vinci Airports en est l'actionnaire majoritaire [lire : Aéroport Lyon Saint-Exupéry : malaise social derrière les beaux discours de Vinci]. Quelques jours après notre précédente publication, nous avons été contactés par des salariés de la sûreté aéroportuaire souhaitant révéler leurs conditions de travail. Après une première rencontre en février 2020, nous avons ensuite recueilli plusieurs témoignages par téléphone, au fil de l'année 2020 et depuis le début de l’année 2021, et pris connaissance de nombreux documents internes.

Nous avons contacté les entreprises APFS (Atalian), Hubsafe (Samsic) et Aéroports de Lyon (Vinci Airports) une semaine avant notre bouclage. Nos questions, détaillées, leur ont été transmises le mercredi 21 avril. Voici leurs réponses, en intégralité :

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Isabelle Jarjaille
Journaliste indépendante​ depuis 2011​, j'enquête sur la gestion des services publics par le privé et son impact sur les finances publiques.​ ​Mon livre enquête "Services publics délégués au privé, à qui profite le deal ?" est sorti le 27 mars 2018​. ​Je suis également en charge du cours Techniques d'enquête en licence Info Com à l'IUT de Lannion et je porte un projet d'éducation aux médias dans deux lycées agricoles. Je suis membre du bureau du Club de la presse de Bretagne, pour promouvoir les médias et ceux qui les font au quotidien : les journalistes, notamment les pigistes.