Olivier* le confie sans détour : en ce moment, il boit un peu trop. « Je prends aussi des calmants pour m’aider à dormir, quand les insomnies sont trop fortes, ajoute-t-il. Et je suis loin d’être le seul… » Olivier travaille à l’hôpital Lyon-Sud. Infirmier en réanimation. L’alcool et les cachets pour tenir, pour oublier, pour relâcher la pression ? « Un peu tout cela à la fois », rétorque le soignant, laconique.

C’est un tabou. Alors que la crise du Covid-19 entre dans sa soixantième semaine, la consommation de substances psychoactives serait en hausse parmi le personnel hospitalier d’après les témoignages de divers professionnels recueillis par Mediacités. Comme le symptôme d’une souffrance aiguë chez ceux qui se battent « en première ligne » contre le virus depuis plus d’un an. « Ce sont des choses assez privées, les gens n’en parlent pas forcément », glisse un délégué CGT des Hospices civils de Lyon (HCL), mal à l’aise face à nos questions.

En l’absence de statistiques récentes, difficile de mesurer l’évolution de la prise de substances psychoactives - alcool, cannabis, opiacés ou autres anxiolytiques - par les agents hospitaliers. En mai 2020, Santé publique France publiait une étude sur la consommation d’alcool et de tabac dans la population générale : 11% des répondants interrogés affirmaient boire davantage depuis le déclenchement de la crise sanitaire et 25% avoir diminué leur consommation. Mais ces chiffres datent du premier confinement…

« Quand une infirmière vient vous dire qu’elle a besoin de boire lorsqu’elle rentre chez elle, ça vous remue ! »

« La consommation d’alcool et de calmants à l’hôpital, ça existait avant le Covid-19, souligne une représentante CFDT du personnel des HCL, qui souhaite garder l’anonymat. Mais, sur le terrain, on constate une augmentation assez nette. » La syndicaliste redoute que les cas actuellement signalés ne soient que la partie émergée de l’iceberg. « Pour le moment, les professionnels sont dans l’action. Mais lorsqu’on sortira de cette crise, on vivra un moment de dépression très compliqué, alerte-t-elle. Quand une infirmière vient vous dire qu’elle a besoin de boire lorsqu’elle rentre chez elle, ça vous remue ! »

Lors d’un comité technique d’établissement des HCL, le 15 décembre dernier, les représentants du personnel ont évoqué le cas d’un agent rayé de la fonction publique à l’issue d’un conseil de discipline. En cause : son addiction à l’alcool. « Nous étions bouleversés, se rappelle un délégué CGT. Nous estimions que nous n’avions pas tout mis en œuvre pour aider cette personne. Il faut savoir que lorsqu’on est viré de la fonction publique, on se retrouve sans indemnités. C’est dur et cela entraîne d’autres difficultés… »

Dans la foulée de ce conseil, les syndicats ont demandé aux HCL de déployer un plan de prévention et de prise en charge globale des personnels souffrant d’addictions au sens large (tabac, cannabis, alcool…). La mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca), sous l’autorité du Premier ministre, plaide depuis plusieurs années en ce sens, considérant que l’entreprise peut être un acteur clé dans ce combat.

Si les responsables syndicaux nous ont rapporté que des discussions étaient engagées, les Hospices civils de Lyon, contactés au cours de notre enquête, n’avaient aucun élément à nous communiquer. Sollicités à titre comparatif, l’Infirmerie protestante et l’hôpital de Villefranche n’ont pas donné suite à nos demandes d’interviews. « Il est important que nous aidions les personnes victimes d’addictions afin d’éviter les fautes professionnelles : les retards, les erreurs ou les absences non justifiées », plaide l’élu CGT précédemment cité. Sauf que pour proposer un suivi médical, il faut bien évidemment que l’agent soit volontaire. Ce qui n’est pas toujours le cas.

Accès aux médicaments

Marc Loriol, sociologue, est spécialiste du stress professionnel et des conditions de travail des personnels hospitaliers. Ce chercheur au CNRS rappelle que la consommation d'alcool et la prise de médicaments ne sont pas considérées comme des moyens de régulation acceptables des difficultés rencontrées à l’hôpital. « C’est pour cette raison qu’on a affaire à des formes de résistance très honteuses et individuelles. Elles ont un coût psychique assez important à cause du caractère peu avouable de ces pratiques », observe-t-il.

Une enquête de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) sur les addictions en France en temps de confinement, publiée en septembre dernier, révèle qu’en dépit d’une stabilité globale, les consommateurs les plus réguliers de tabac et d’alcool ont maintenu ou intensifié leurs consommations. L’OFDT note également que les substances psychoactives dont la consommation a le plus augmenté sont les médicaments psychotropes, anxiolytiques et hypnotiques notamment. « Ce qui est intéressant avec les médicaments, c’est qu’à l’hôpital les soignants y ont facilement accès », souligne Marc Loriol.

Le sociologue poursuit : avant la crise sanitaire, les pharmacies hospitalières avaient mis en place un système de récupération des médicaments non consommés par les patients, à la fois pour des raisons économiques et de sécurité. Ce contrôle s’est relâché depuis l’irruption du coronavirus. « Les pharmacies ont décidé qu’il fallait éviter au maximum la circulation des objets entre les services de soins, parce qu’ils pouvaient être contaminés. Donc les médicaments non consommés peuvent plus fréquemment se retrouver gérés en interne comme cela se faisait il y a encore vingt ou quarante ans », note-t-il.

« La mort, on a appris à l’accepter, mais on ne s’y habitue jamais »

Dans son rapport sur l’usage des médicaments de ville (délivrés sur ordonnance par un médecin généraliste ou un psychiatre en cabinet) en France durant l’épidémie de Covid-19, l’agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé révèle de son côté que les professionnels de santé courent un risque plus important de conséquences défavorables pour leur santé mentale. Les raisons avancées ? Les longues heures de travail, le risque d'infection, les pénuries d'équipements de protection, la solitude, la fatigue physique et la vie de famille perturbée.

« On a des anciens de réa qui connaissent le service sur le bout des doigts, mais aussi des jeunes très dynamiques qui craquent au bout de quelques mois », témoigne Rémy*, infirmier en réanimation à l’hôpital Edouard-Herriot. Le soignant pointe les nombreux arrêts maladie qui se succèdent depuis l’hiver dernier, mais aussi les demandes de formation et de mises en disponibilité… « Chacun cherche une porte de sortie, confie l’infirmier. Ce n’est pas étonnant : les équipes de réanimation n’ont eu aucun répit depuis l’automne dernier. » Le fameux « pallier élevé » des courbes d’hospitalisations…    

« Nous avons eu beaucoup de renforts en octobre-novembre, se souvient Rémy. Puis les blocs ont rouvert, les renforts sont partis. De notre côté, nous sommes restés à 50% de patients Covid. Ce qui nous a conduits à ne prendre que les malades les plus graves parce que nous n’avions plus la place pour accueillir les autres. » Autrement dit, des soins plus techniques et un besoin de concentration accru. « La mort, on la voit beaucoup, on a appris à l’accepter, mais on ne s’y habitue jamais, confie l’infirmier. Lorsqu’on va chercher quelqu’un au fond du gouffre, qu’on réussit à le ramener, qu’on le suit durant plusieurs semaines et qu’il part quand même, cela finit par nous marquer. La charge psychologique qui pèse sur nous est énorme. »

Les services de « réa » occupés à 90%

Dans le Rhône, les indicateurs épidémiologiques (le fameux « taux d'incidence ») sont à la baisse : au 30 avril, on dénombrait 309 cas positifs au Covid-19 pour 100 000 habitants dans le département ; 327 cas positifs dans la seule métropole de Lyon. La pression hospitalière reste ceci dit élevée. Le taux d'occupation dans les services de réanimation des Hospices civils de Lyon frôle les 90% (244 lits installés contre 139 en base initiale) avec plus de la moitié des patients (56%) hospitalisés à cause du coronarivus.

> Ci-dessous la courbe des patients Covid-19 dans les services de réanimation des HCL depuis mars 2020 :

Courbe-reanimation-3mai
Données communiquées par les Hospices civils de Lyon.

Identification aux patients

A l’épuisement et à la lassitude, s’ajoute le fait que les soignants gèrent aujourd’hui des patients bien plus jeunes que lors des précédentes vagues. Conséquence d’un variant anglais plus contagieux et de la vaccination des plus anciens. « La moyenne d’âge a baissé de 10 ans en réanimation !, s’exclame Rebecca*, une aide-soignante qui officie dans ce service à Edouard-Herriot. La tranche d’âge se situe désormais entre 40 et 60 ans. Ce sont des parents qui peuvent avoir des enfants relativement jeunes. C’est dur moralement parce qu’on se dit aussi que cela peut nous arriver. »

Cette identification plus forte des soignants à leurs patients rend parfois difficile la nécessaire prise de recul des personnels hospitaliers avec leur mission. Ce qu’on appelle dans le jargon « le niveau d’engagement », qu’on discute entre soignants, dans les salles de soins à l’abri des regards, n’est pas toujours facile à trouver. D’autant plus que les instants de pause, de temps morts, tous ces moments de sociabilité entre collègues, ont été écrasés par la surcharge de travail et la réorganisation brutale du fonctionnement de certains services.

Afin de traiter et de prévenir ces difficultés, les Hospices civils de Lyon ont renforcé, dès le mois de novembre, le dispositif de soutien psychologique destiné à ses agents. Par un mail envoyé à l’ensemble des équipes, le centre hospitalier indiquait la possibilité d’obtenir des prises en charge individuelles auprès de psychologues cliniciennes et de conseillères en conditions de travail. Emails et numéros de téléphone mis à disposition. Une plateforme d’écoute a également été mise en place par l’établissement psychiatrique du Vinatier.

LIVE Vinatier

A en croire les responsables du personnel, ces lignes n’ont pour autant pas croulé sous les appels. « J’ai interrogé toutes les sections de la branche publique du Rhône, raconte l’élue CFDT citée plus haut, et les soignants ne sont pas du tout réactifs, quel que soit leur établissement d’origine. » Pour elle, il y a une méconnaissance du travail et de la confidentialité pratiquée par les psychologues. « Une ligne téléphonique, c’est aussi très impersonnel », déplore Olivier, infirmier en « réa » à Lyon-Sud. Comme beaucoup d’autres, lui a préféré faire appel à un professionnel de son choix.

« Les applaudissements, ça remontait le moral. Aujourd’hui on dirait que les gens sont indifférents à notre sort »

Si ces cellules d’écoute ne sont que peu utilisées - les Hospices civils de Lyon n’ont pas souhaité nous communiquer le nombre d’appels reçus -, c’est aussi, dénoncent certains, parce que la réponse est inadaptée. « Avant de traiter les symptômes il faudrait peut-être traiter la cause, blâme Rémy. Or la cause on la connaît : il y a trop de travail et pas assez de personnel. On pourra avoir tous les psychologues du monde, si on retourne dans le même bourbier le lendemain c’est inopérant. » L’infirmier se dit particulièrement inquiet pour un collègue de travail, de retour après deux mois d’arrêt maladie pour burn-out. « Comment va se passer son retour dans les conditions actuelles ? », questionne-t-il.

« On nous a totalement oublié ! », déplore Rebecca, qui se souvient des nombreuses mobilisations et des dons, notamment des paniers repas, reçus pendant le premier confinement. « Les applaudissements, ça remontait quand même le moral, se souvient-elle. Aujourd’hui on dirait que les gens sont indifférents à notre sort. »

Pour Marc Loriol, au cours de la première vague, les soignants étaient sur ce que le sociologue appelle « une ligne de crête émotionnelle ». Tout en étant confrontés à de grandes difficultés, en termes de matériel et de personnel, leur mission n’avait jamais été aussi reconnue par l’ensemble de la société et faisait tout à fait sens pour chacun. « L’investissement engagé par les agents hospitaliers était soutenu par l’idée que les pouvoirs publics avaient enfin pris conscience des difficultés quotidiennes des hôpitaux publics, en déficit depuis trop d’années, et qu’ils allaient changer leur conception des dépenses de santé. Puis on s’est rendu compte avec la deuxième et troisième vague que ces espoirs n’ont pas été tenus », analyse le chercheur. Malgré les dernières annonces du Premier ministre sur la revalorisation des salaires des agents paramédicaux, les conclusions du Ségur de la santé restent amères pour beaucoup d’entre eux.    

« Résignation forcée »

« C’est le problème d’être sous le feu des projecteurs de manière aussi violente pendant des phases courtes, ajoute Rémy. Les gens finissent par se lasser. Mais c’est la même chose au sein de l’hôpital. Lorsqu’on dit à nos cadres que nos conditions de travail sont dégradées, ils nous répondent que c’est la crise pour tout le monde ! Cette résignation forcée nous mine psychologiquement : on se dit que si rien n’a bougé à la faveur de cette crise sanitaire, rien ne changera jamais. » Or, plusieurs travaux de sciences sociales révèlent que si les addictions sont souvent considérées comme des dérives individuelles, elles peuvent aussi se vivre comme une protection contre une perte de sens au travail, une désillusion par rapport à l'idéal du métier et des conditions de travail difficiles.

Sur ce dernier point, les choses frémissent aux Hospices civils de Lyon. « La direction générale nous a demandé de cibler les services et les unités dans lesquels les taux de rotation et les arrêts maladie sont supérieurs à la norme, confie un représentant du personnel qui perçoit du côté de la direction actuelle une réelle volonté d’identifier les causes du malaise – management inadapté, sous-effectif chronique, matériel défectueux – et d’y remédier. 

« Difficile de dire à quelle vitesse les mesures seront mises en place, indique notre interlocuteur, mais au moins il existe un dialogue et un agenda social. » En attendant, des équipes de réanimation, accompagnées par les syndicats CGT, SUD et FO, préparent une journée d’action le 11 mai pour revendiquer une réelle reconnaissance de la spécificité de leur métier et des embauches à Edouard-Herriot. Dans le vaisseau amiral des HCL, après celles de Covid-19, la « réa » doit faire face à une vague de départs.

* A la demande des interlocuteurs, les prénoms suivis d’un astérisque ont été modifiés.

Comment les soignants encaissent-ils, psychologiquement, l’épidémie du Covid-19 ? En lien avec des infirmières, des aides-soignantes et des responsables du personnel depuis le début de la crise sanitaire, nous avons ressenti, au fil de nos entretiens pour de précédents articles, que leur moral s’effritait peu à peu. L’amertume et le désespoir devenaient de plus en plus présents. Et puis, un jour, une représentante du personnel nous a confié  qu’elle constatait une augmentation de la consommation d’alcool parmi ses collègues. Son témoignage nous a poussés à vouloir comprendre ce qu’il se passait parmi les équipes hospitalières sur la brèche depuis un an.

En raison du caractère sensible des sujets abordés, l’enquête a été complexe à mener. Les syndicats sont peu prolixes sur ce thème et les soignants eux-mêmes ne souhaitent pas toujours s’étendre sur des pratiques de peur d’être stigmatisés. Si certains, parmi les plus jeunes, ont accepté de nous parler, c’est avant tout pour faire la lumière sur des conditions d’exercice « très dégradées » depuis longtemps, d’autant plus insupportables en période de crise.

Les échanges avec les Hospices civils de Lyon ont par ailleurs été succincts. Contacté plusieurs fois au cours de l’enquête, par mail et téléphone, l'hôpital lyonnais a fini par nous répondre qu’il n’avait aucun élément à nous communiquer sur le sujet.


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Planche BIDULE CORONA – Copie