Bâtiments immenses, couloirs interminables, ambiance impersonnelle… Difficile de ne pas se sentir un peu perdu en arrivant, à Bron, à l’hôpital Femme Mère Enfant. « Rien que pour venir en consultation, il faut trouver le parking, le bâtiment, c’est un parcours du combattant ! », reconnaît Diamantina Clamote, sage-femme coordinatrice des urgences gynéco-obstétricales et de la salle d’accouchement. Et pourtant ! Malgré cet abord un peu froid, les patientes se pressent au portillon de cet établissement des Hospices civils de Lyon (HCL) réputé pour son excellence et son classement en niveau 3, plus haut niveau technique pour l’accueil de la prématurité.

« L’HFME » enregistre chaque année environ 4 600 naissances. Un chiffre qui fait de l’hôpital la plus importante maternité de l’agglomération lyonnaise et, au-delà, de la région Auvergne-Rhône-Alpes, et qui entretient sa réputation d’usine à bébés à l’heure où de plus en plus de patientes aspirent à un accouchement plus physiologique [lire plus bas]. « Tous les jours, je reçois des courriers de patientes désespérées qui n'ont pas pu s'inscrire », confie Jérôme Massardier, gynécologue-obstétricien (qui a assuré l'intérim à la tête du service jusqu'à l'arrivée, en septembre dernier, du professeur Cyril Huissoud, en provenance de la maternité de la Croix-Rousse). Le médecin fait état de 180 demandes hebdomadaires dont seulement la moitié sont acceptées.  

HFME-2
A l'Hôpital Femme Mère Enfant des Hospices civils de Lyon. Photo : NB/Mediacités.

Pour faire le tri, les HCL ont tout automatisé. « Les femmes doivent s’inscrire en ligne, via un formulaire détaillé où elles renseignent leurs antécédents médicaux et obstétricaux. Si leur grossesse est identifiée comme pathologique par le logiciel, elles obtiendront un premier rendez-vous. Dans le cas contraire, les places sont rares », détaille Christine Duvernois, sage-femme coordinatrice du service de grossesses pathologiques. Pour les heureuses élues, la sélection se poursuit à la première rencontre : « Soit la pathologie est suffisamment grave pour justifier un suivi chez nous et les femmes sont prises en charge par des gynécologues-obstétriciens dès le quatrième mois, soit le suivi en libéral est jugé suffisant et on ne les accueillera qu’à partir du huitième mois », reprend la coordinatrice.

Dans tous les cas, aucune ne pourra y suivre de préparation à la naissance ni même réaliser de visite préalable de la maternité, toutes deux supprimées depuis 2017. « L’augmentation de l’activité nous a conduit à faire des choix et on a préféré privilégier les consultations et le suivi médical des patientes », justifie Noëlie Vey, sage-femme coordinatrice des suites de couches.

« Moi je souffrais, je paniquais, j’avais besoin d’une connexion avec un être humain.  Personne n’avait de temps pour ça »

Mais c’est surtout au moment de l’accouchement que se révèle l’organisation fordiste de la maternité. « C’est un véritable travail à la chaîne, prévient Lydie*, qui y a travaillé plusieurs mois en 2020. Quand une dame se présente, elle va d’abord être accueillie par des aides-soignantes, puis son état sera évalué par la sage-femme des urgences. Si l’accouchement n’est pas imminent, elle ira en salle de pré-travail, gérée une sage-femme du service d’accueil, jusqu’à quatre centimètres de dilatation. Elle sera alors enfin prise en charge par l’équipe de salle d’accouchement. La plupart vont donc voir défiler au moins quatre personnes différentes, c’est très insécurisant. »

Cette valse de soignants revient souvent dans le récit de patientes qui ont eu une expérience difficile à « HFME ». « Les sages-femmes de l’accueil était polies mais distantes, on sentait bien qu’elles étaient là pour passer la main. Sauf que moi je souffrais, je paniquais, j’avais besoin d’une connexion avec un être humain.  Personne n’avait de temps pour ça », raconte Maeva, qui a accouché à Bron en octobre 2019.

La course aux 5000 accouchements

Il faut dire que durant des années, l’hôpital Femme Mère Enfant n’a eu de cesse d’augmenter son activité. « A son ouverture en 2008, on comptait 3000 naissances par an, soit l’équivalent de l’activité de la maternité Édouard-Herriot dont l’HFME a pris la suite. Puis les équipes de l’ancienne maternité de l’Hôtel-Dieu nous ont rejoint et on est monté à 4000. S’est alors posée la question d’atteindre les 5000 accouchements, un objectif fantasmé par toutes les grandes maternités. Il a rapidement été abandonné faute de moyens humains et de locaux adaptés », confie un cadre supérieur de santé sous le couvert de l’anonymat.

En 2017, la maternité n’en était toutefois pas si loin. « Cette année-là, on a frôlé les 4800 accouchements, se souvient douloureusement Noëlie Vey, tout en fonctionnant à moyen constants. Je me suis dit qu’on était arrivés à nos limites, qu’au-delà, il en allait de la sécurité des patientes. Ça a eu un impact négatif sur la qualité de vie au travail. » Rapidement, le nombre de naissances se stabilise (4633 en 2020) mais l’ambiance ne s’améliore pas par pour autant : augmentation des consultations à la médecine du travail, démissions, burn out.

Alertée, la direction des HCL tente alors plusieurs changements au sein de l’équipe d’encadrement et met en place des instances de consultation pour favoriser le dialogue interne à la maternité. En vain. Un cabinet indépendant réalise finalement un audit managérial sur la qualité de vie au travail à l’automne 2020. Il met à jour des difficultés relationnelles et de gestion d’équipe, et aboutit au départ d’une cheffe de service et d’une sage-femme coordinatrice.

« On encourage les sorties précoces, dès quarante-huit heures de vie du bébé »

Malgré ces évolutions, l’accueil des patientes à l’HFME reste un numéro d’équilibriste. « Même pour les grossesses pathologiques, il nous arrive très régulièrement de ne pas avoir de lits disponibles, déplore Christine Duvernois. On passe notre temps à faire du Tétris pour trouver des places dans les autres services ou renvoyer chez elles des patientes stabilisées. » Même son de cloche en suites de couches, où un poste de « bed manager » a même été créé pour optimiser le turn-over : « Chaque fois que l’état de santé de la mère et de l’enfant le permettent, on encourage les sorties précoces, dès quarante-huit heures de vie du bébé, avec un accompagnement par une sage-femme à domicile, même si les équipes ont parfois le sentiment de presser des mamans qui auraient eu besoin d’un jour de plus », relate Noëlie Vey.

Contre toute attente, la pandémie de Covid-19 a contribué à apaiser la situation. Pendant la première vague, les pères n’étaient pas autorisés à entrer dans la maternité. « Ils laissaient leur femme enceinte à la porte et rencontraient leur bébé quelques jours après, dans le hall de l’hôpital, se souvient Noëlie Vey. Aujourd’hui, on autorise un visiteur par jour, mais la fratrie est toujours exclue, résultat, les femmes n’ont qu’une envie : rentrer chez elles le plus vite possible. »  

Ré-humaniser la naissance

Les bonnes volontés ne manquent pourtant pas pour améliorer le vécu des patientes. « Nous avons à cœur de remettre la sécurité psycho-affective des mères et des bébés au centre de nos prises en charge, au même titre que la sécurité médicale », assure Diamantina Clamote. Pour faire oublier sa réputation d’usine à bébés, la maternité a deux grands projets dans les tuyaux.

Le premier, en discussion depuis plus d’un an, vise la réorganisation des urgences, souvent pointées du doigt par les patientes, comme en témoigne Margaux, qui y a été accueillie plusieurs fois entre 2017 et 2021 : « La prise en charge est excellente mais on voit bien que les soignants sont débordés. Ils courent d’une patiente à l’autre, l’une toute contente venue pour accoucher, l’autre en pleurs parce qu’elle est en train de faire une fausse couche. Il m’est même arrivé d’avoir une femme à côté de moi suite à un viol. »

L’objectif serait alors de dissocier urgences obstétricales et urgences gynécologiques, afin de personnaliser l’accueil. Cette réorganisation permettrait aussi de répondre au manque d’accès aux soins en gynécologie. « Dans la métropole, quand les patientes saignent ou ont des douleurs pelviennes, elles ont très peu d’endroits où aller, d’autant que les gynécologues de ville sont de moins en moins nombreux », rappelle Diamantina Clamote.

« On se sent encore démuni pour accompagner certains projets de naissance »

Autre projet phare, HFME promeut une prise en charge plus « physiologique » de la naissance, notamment via le développement de la péridurale ambulatoire – celle-ci permet aux patientes de rester mobiles durant le travail – ou le recours aux analgésies non médicamenteuses, telles que l’hypnose. Jusqu’ici l’accouchement à l’hôpital de Bron restait particulièrement standardisé, reproche Lydie. « On fait tout le temps la même chose : examen vaginal toutes les heures, accouchement sous péridurale. Je n’ai jamais vu de matériel physiologique – monitoring sans fil, suspension, tapis au sol – utilisé en salle d’accouchement. La seule innovation concerne l’accouchement sur le côté, que certaines sages-femmes pratiquent en étant persuadées d’être à la pointe de la physio », ironise la soignante.

Diamantina Clamote tempère vivement le propos. « Mais c’est vrai qu’on se sent encore démuni pour accompagner certains projets de naissance, concède-t-elle. Une femme qui souhaite par exemple accoucher sans péridurale a idéalement besoin du soutien continu d’une sage-femme, ce qui est rarement possible compte tenu de nos effectifs. » Une lacune que l’établissement semble décidé à combler.

« Cela correspond à une forte demande de nos patientes, mais aussi de nos équipes. Nous voulons montrer que la technique et la physiologie ne sont pas incompatibles, qu’on peut avoir besoin d’accoucher en niveau 3 à cause d’une pathologie ou pour se sentir rassurée mais vouloir tout de même un accouchement aussi naturel et physiologique que possible », promet Jérôme Massardier. Depuis mars, le médecin a constitué depuis mars dernier des groupes de travail interprofessionnels pour avancer sur le sujet.

* Le prénom a été modifié

À suivre...

Pendant plusieurs semaines, Mediacités consacre une série d'articles au thème de la naissance. Rendez-vous mercredi 3 novembre prochain pour une enquête consacrée à l'engouement pour les accouchements physiologiques. 

A lire déjà sur Mediacités :