Une berline de la police municipale garée le long du trottoir et deux agents postés sous l’enseigne du McDonald’s. Il règne, ce lundi 22 novembre, une étrange ambiance sur la place Gabriel-Péri. Étrange car calme. Depuis la démonstration de force de vendredi dernier [lire plus bas], des hommes en uniforme font le siège du cœur de la Guillotière, que beaucoup continuent de désigner par son ancien nom de « place du Pont ». Pour combien de temps ?

Rixes, vols, incivilités et même coups de feu… Depuis des mois, pas un jour ne passe sans que la presse lyonnaise chronique le chaos dans lequel serait plongé Gabriel-Péri. A raison ? Depuis des semaines, Mediacités s’est immergé sur la place, devenue synonyme de polémiques politiciennes et de descentes de policiers, pour rencontrer et raconter ceux qui y passent, y travaillent - pas toujours légalement - et y vivent. Écouter aussi d’autres voix que celles qui recouvrent le débat inflammable du devenir de « la Guill’ ».

Retour il y a quelques semaines, un mardi à 17 heures. Autrement dit, à l’heure de pointe sur la place Gabriel-Péri. Les biffins sont là. Certains ont étalé des pantalons à vendre sur des cartons récupérés dans les poubelles des alentours. D’autres marchandent des casseroles ou des appareils photos bas de gamme. Plus loin encore, des paquets de pâtes et des conserves attendent les clients.

Autour de ce marché de fortune gravitent les vendeurs de cigarettes, Algériens pour la plupart. C’est le cas d’Azzedine, qui n’a pas vingt ans, arrivé de Constantine le mois dernier. « J’aimerais bien travailler chez Uber, comme les autres, lance-t-il en désignant les coursiers qui attendent leur commande devant le drive du McDonald’s, mais il faut que je m’achète un vélo, alors en attendant… » Son commerce lui rapporte-t-il ? La question le fait sourire. « On vend une cartouche par jour, à cinq euros le paquet… » Soit 50 euros au total. Sur cette somme, combien termine dans sa poche ? Il élude. « De toute façon, on est trop pour que ce soit rentable, sourit-il. Regarde autour de toi. »

Un tramway ouvre ses portes à l’arrêt « Guillotière - Gabriel-Péri ». Étudiants et travailleurs se déversent sur le trottoir. « Marlboro, Marlboro » : des dizaines de vendeurs les accostent. Le tout crée une mêlée d’une densité rare, vibrante et bouillonnante. C’est pour cette densité, ce carrefour, que d’autres accourent ici, comme Fouad, débarqué à Lyon depuis trois jours après un passage infructueux en région parisienne. « J’aime le mouvement », commente l’Algérois en s’excusant pour son français pourtant impeccable. Il est là pour voir du monde, trouver des contacts et tisser un réseau, en attendant une activité. « Bon, parfois je croise des gens qui font un peu peur », lâche-t-il. Il détourne le regard : « Mais au moins je ne suis pas seul. »

« Quelqu’un a volé des bonbons ! »

Hors présence policière, flotte sur « la place du Pont » quelque chose d’électrique. Un équilibre précaire où tout peut vite basculer à cause d’un simple regard de travers. Ce jour-là, une bagarre éclate avec le vigile du Casino. « Quelqu’un a volé des bonbons ! », plaisante un vendeur de cigarettes. Pour calmer tout ce petit monde prêt à s’écharper, un groupe de quatre ou cinq hommes intervient. Médiation. Le calme revient. Début novembre, la direction du Casino a annoncé que le magasin baisserait dorénavant ses rideaux dès 17 heures (au lieu de 19h30). Le McDonald’s d’à-côté a, lui, carrément décrété une fermeture anticipée à 15 heures tous les jours.

L’un des « médiateurs » à être intervenu à la sortie du supermarché, c’est Medhi. « Les beaux yeux de la place » comme on l’appelle ici. Medhi ne veut pas s’attarder sur son parcours : « Si je commence à te raconter ma vie, on est encore là ce soir ! » Tout juste évoque-t-il un quotidien partagé entre Lyon et l’Espagne, des logements qui changent souvent, en sous-location généralement, en squat plus rarement… Une vie de galère ? « C’est ta vision, réplique-t-il. Moi c’est ma vie, je suis libre. On est heureux comme ça. »

Démonstration de force

Depuis des mois, Gabriel-Péri fonctionne comme un écosystème impénétrable et autonome, sur lequel les acteurs locaux semblent n’avoir aucune prise. Du moins, jusqu’à vendredi dernier. Le 19 novembre, 130 agents des polices municipale, nationale et douanière débarquent simultanément en milieu d’après-midi, alors que la nuit précédente, trois fourgons de CRS occupaient le terrain comme Mediacités a pu le constater. Place nette.

La démonstration de force (de l’ordre) se double d’un coup politique. Flanqué du procureur de la République, Nicolas Jacquet, et du préfet du Rhône, Pascal Mailhos, Grégory Doucet tient sur place une conférence de presse. Le maire de Lyon joue à la Guillotière une partie de son mandat. L’écologiste qui a promis de « faire de la place Gabriel-Péri un espace vraiment public pour tous » entend répondre, ce jour-là, à ceux qui l’accusent de laxisme et d’angélisme. Ses opposants politiques comme les riverains de la place.

Le 21 octobre dernier, une partie d’entre eux ont manifesté aux côtés de commerçants « exaspérés ». « On veut des actes », scandent alors certains, quand d’autres slogans réclament « de l’ordre » ou « de la sécurité pour les policiers ». Dans la foule, les témoignages d’incivilités flirtent avec la xénophobie. Porte-voix des riverains excédés, Nathalie Balmat, présidente du collectif « La Guillotière en colère » s’est jointe au cortège. À coup de messages provocants sur les réseaux sociaux et de photos chocs, des dépôts sauvages d’ordures dans les rues notamment, son mouvement s’est transformé en caisse de résonance des maux du quartier, sans s’encombrer de nuances. « Si on veut être entendu, il faut créer le buzz, défend Bertrand Boyer, membre du conseil de quartier de la Guillotière et du collectif. Mais les militants de "La Guillotière en colère" ne sont pas tous réacs… »

Bertrand Boyer
Bertrand Boyer. Photo : J.Simoes.

« Depuis quelques années - cinq, peut-être six ans -, la densité est devenue trop forte »

Bertrand Boyer habite à proximité immédiate de « la place du Pont » depuis 2011. Il s’y est installé précisément pour son animation. « Mais depuis quelques années - cinq, peut-être six ans -, la densité est devenue trop forte, confie le riverain. On ne peut même plus traverser la place, même pas pour accéder au Casino ! » Il évoque aussi des actes de violence de plus en plus récurrents et, selon lui, de plus en plus graves. « On est passé des bagarres aux battes de base-ball et dernièrement aux coups de feu ! », lance-t-il.

Sans pour autant s’alarmer : Bertrand Boyer refuse de céder à l’impatience. Il voit même d’un bon œil les ateliers de concertation menés par la ville de Lyon depuis près d’un an. « Il y a eu un changement complet de l’état d’esprit des élus après les municipales. On se trouve face à des gens qui ont envie de faire participer les citoyens, mais également de régler les problèmes que nous vivons au quotidien », loue-t-il, à rebours des discours fréquemment relayés.

Place du Pont – Gadagne
La place du Pont. Photo : Musée Gadagne.

Dans son programme électoral, Grégory Doucet s’était engagé à « réaménager la place Gabriel-Péri ». Il la promettait plus inclusive, apaisée et solidaire. Un an après son élection, le 30 juin 2021, lors d’une grande réunion publique organisée sur le destin de la place, le maire est pris à partie par des riverains en colère. Il réaffirme malgré tout, à cette occasion, sa volonté de préserver l’identité historique d’un lieu « fort de sa multi-culturalité ». Mais son approche holistique peine à voir le jour. Et sur Gabriel-Péri, ce sont désormais les CRS qui occupent régulièrement le terrain.

Pour Marie-France Antona, membre fondatrice du centre social Bonnefoi, côté 3e arrondissement, mais aussi de l’association La place du Pont, l’option sécuritaire ne peut tout simplement pas fonctionner à terme. Elle brocarde également les méthodes de « La Guillotière en colère ». Le collectif « participe à une hystérisation dangereuse du débat, en prenant des accents très "zemmouriens", blâme-t-elle. Si on se laisse enfermer dans sa propre émotion, on risque de ne plus réellement comprendre la complexité des choses. »

Marie-France Antona
Marie-France Antona. Photo : J.SImoes.

« Ce qui se passe aujourd’hui c’est un débordement qui correspond à l’identité même de l’endroit »

Marie-France Antona anime des balades urbaines dans le but de faire découvrir la Guillotière historique. Pour elle, l’informel et la multitude font partie intégrante de l’histoire de la place Gabriel-Péri. C’est là que s’est élevé le premier pont sur le Rhône. Porte d’entrée dans la ville de Lyon, le quartier se veut riche en populations étrangères et migrantes depuis toujours. « Ce qui se passe aujourd’hui c’est un débordement qui correspond à l’identité même de l’endroit. On est sur un lieu de passage et de manifestation. Ça a toujours été une place effervescente, jamais le square tranquille où l’on vient promener ses enfants et jouer au ballon », décrit-elle. Autrement dit, les images de synthèse véhiculées par la mairie dans son plan de requalification de la place, où cyclistes, trottinettes et chibanis se croisent en toute quiétude, la laissent sceptiques…

« Ce qu’on envisage, c’est une place sur laquelle il soit plus facile de circuler, défend la maire (EELV) du 7e arrondissement Fanny Dubot. Il y aura toujours du monde mais moins de trafics grâce à un vrai travail coordonné entre la police et la justice et plus d’animations socio-culturelles. » Reste qu’il sera difficile de concilier l’identité interlope du lieu avec un usage familial. Et le visage déserté de la place depuis l’opération de police du 19 novembre contredit pour le moment le discours optimiste de l’élue.

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Place Gabriel-Péri, lundi 22 novembre 2021. Photo : J.Simoes.

Marie-France Antona met également en garde contre la tentation de croire que l’aménagement urbain réglera tous les problèmes. « C’est comme cette histoire de démolition du Clip [le double immeuble en verre, côté 3e arrondissement]… Avant ce bâtiment, il y avait le Prisunic, et encore avant, la brasserie de la Guillotière, rappelle-t-elle. En un siècle, on a construit trois édifices qu’on a détruit ou qu’on veut détruire parce qu’on projette des fantasmes sur ce quartier sans le comprendre réellement. » Si on en croit la cofondatrice du centre social, ces différents bouleversements ont surtout créé de l’instabilité. « Entreprendre à nouveaux de tels travaux tuerait pour de bon les commerces alentours, ouvrant la voie à de juteuses opérations immobilières », prédit-elle.

« Il faudra bien le détruire un jour ce Clip, lui rétorque Jean-Yves Sécheresse. C’est la seule manière de dégager de l’espace et de redessiner une vraie place. » L’ancien adjoint à la sécurité de Gérard Collomb, élu du 7e arrondissement, se dit aussi convaincu de la nécessité de repousser l’arrêt de tramway situé devant le Casino de l’autre côté du cours Gambetta : « Trop de passages sont concentrés sur un espace pas plus grand qu’un terrain de basket ! » L’option est toujours discutée entre la mairie de Lyon, le Sytral (le syndicat des transports en commun) et la Métropole. « Facile à dire, réagit Fanny Dubot, mais cela pose des questions en termes de coûts et de réseaux. Et si on déplace l’arrêt sur le cours de la Liberté, il faudra abattre des arbres. »

Un des derniers espaces informels

En attendant les grands travaux, Gabriel-Péri reste un des derniers espaces informels d’une ville qui a connu d’importants programmes de requalification ces dernières décennies (Confluence, Gerland, Part-Dieu…). « Par ricochet, cela a un impact sur d’autres quartiers, croit Anthony Plasse, directeur de "Pause Diabolo", centre d'accueil et d'accompagnement à la réduction des risques des usagers de drogues (Caarud), situé rue Villeroy. Une ville, c’est une entité organique. Quand on la transforme, tout se transforme. A Part-Dieu par exemple, on avait différents lieux de consommation [de drogues], permis par de nombreuses alcôves et autres renfoncements. Ils ont disparu ces dernières années, mis à plat par les différents travaux du quartier. » Même évolution à Perrache et à la Confluence. « Ce n’est qu’une hypothèse, insiste le directeur du Caarud, mais ce n’est pas fou de penser que les habitués de ces lieux se retrouvent désormais à Gabriel-Péri. »

La consommation de drogues revient constamment dans les plaintes des riverains. Vendredi 15 octobre, lors des derniers ateliers organisés par la ville de Lyon pour imaginer des aménagements légers sur et aux abords de la place, commerçants et habitants évoquent sans cesse le sujet. On leur propose de retirer les places de stationnement en épi sur le cours Gambetta ? « C’est une bonne chose pour éviter le réassort des dealers, mais comment fait-on pour se garer près de chez nous ? » Installer des bancs ? « Vous n’y pensez pas ! Ça sera la même merde (sic) qu’à Mazagran [autre place de la Guillotière, réputée pour être un lieu de deal et de consommation de drogues] ! » Dans l’assemblée, sans filtre, un homme propose carrément « de lâcher une bombe ».

La violence des propos de certains met beaucoup d’autres mal à l’aise, lassés par l’instrumentalisation politique des problèmes qu’ils vivent au quotidien. « Moi je l’aime cette place, glisse un habitant du cours Gambetta pendant l’atelier du 15 octobre, mais il faut admettre qu’on est complètement dépassé aujourd’hui. »

Même son de cloche du côté des commerçants de Gabriel-Péri que nous avons interrogés au cours de notre enquête. Tous disent venir au travail la boule au ventre. Ils énumèrent la litanie désormais habituelle de faits divers : arrachage de sacs à main, vols de téléphone, agression à coup de cutter. « C’est le chaos, lance un serveur employé dans un bar non loin de la place, qui ne souhaite pas apparaître dans notre article. Il y a toujours eu un peu de trafics mais là, on n’en est plus au shit et aux cigarettes. Ça vend du Rivotril [un anxiolytique de la classe des benzodiazépines], des trucs qu’on utilise en psychiatrie. » Ceux qui le peuvent ferment tôt, à la tombée de la nuit, quand l’animation retombe sur la place, que l’ambiance se fait plus lourde.

Anthony Plasse
Anthony Plasse. Photo : J.Simoes.

« Benzodiazépines, antiépileptiques… L’usage de ces médicaments entraîne des effets confus, difficiles à maîtriser »

« La consommation de benzodiazépines, d’antiépileptiques et de psychostimulants est un phénomène croissant, confirme Anthony Plasse, dont les équipes réalisent des maraudes sur la place. Or ce sont des médicaments qui désinhibent grandement, réduisent nos barrières sociales, cognitives et psychologiques. Ils favorisent le passage à l’acte. Un héroïnomane ne va pas plaire à tout le monde s’il s’injecte sur le perron d’une porte mais globalement il va piquer du nez et ne va pas trop vous embêter. L’usage de ces médicaments entraîne à l'inverse des effets plus confus, difficiles à maîtriser. »

En lien avec la mairie, le Caarud tente actuellement d’identifier le nombre de personnes concernées par ces addictions. « Si on a un noyau dur de personnes en difficulté, avec des problèmes d’hébergement et de santé, on pourra construire une réponse, un suivi social. Si on est sur un flux en renouvellement, ça sera beaucoup plus compliqué », s’inquiète Anthony Plasse. « Les médicaments qui tournent à la Guillotière sont des produits très complexes au niveau du sevrage car sans produits de substitution, poursuit-il. Il faut continuer de les prendre, mais dans une consommation supervisée, ce qui, à l’heure actuelle, est un protocole qui n’existe pas. »

Pour le directeur du centre « Pause Diabolo », il est indispensable de connaître l’histoire de ces individus. Bien souvent, leur addiction a commencé avant leur migration, pour supporter la misère sociale dans leur pays. « A la fin des années 1990, nous avons vu arriver les réfugiés de la guerre civile algérienne, se souvient Marie-France Antona, désormais on a les harraga. »

Le mot désigne ces jeunes migrants du Maghreb qui, faute de perspective, quittent leur pays par désespoir. Ceux-là n’ont pas de liens avec les anciennes familles algériennes de la Guillotière, donc aucun réseau de solidarité. « Ce sont des électrons libres, totalement livrés à eux-mêmes, continue Marie-France Antona. On les voit déambuler sur la place sans que personne ne prenne le temps de parler avec eux. » Cette solitude est manifeste parmi les vendeurs de cigarettes, dépendants d’un réseau qui les dépasse, qui les fournit et les endette, comme lorsqu’ils se font confisquer leur marchandise par la police.

Travailleurs étrangers uberisés

Moussa N’Diaye est chercheur spécialiste en droits humains. Lui appelle à ouvrir les yeux sur la précarité dans laquelle sont enfermés les usagers de la place. « Il s’agit souvent de gens déboutés du droit d’asile, qui sortent de la minorité ou qui n’ont pas été reconnus comme mineurs isolés. Ils se retrouvent sans papiers, donc dans l’incapacité de travailler et d’accéder à un logement de manière autonome », détaille l’universitaire qui démarre une thèse à Lyon-2 sur l’exploitation des étrangers par les plateformes ubérisées. « Certains sont en sous-traitance, c’est-à-dire qu’ils travaillent pour le compte d’un autre livreur Uber, explique Moussa N’Diaye. Ils se font exploiter, ont des horaires de travail extensibles, aucune protection sociale. Mais sans cette activité, ils n’ont rien. »

Même diagnostic pour les vendeurs du marché informel. « La majorité des articles trouvés là-bas sont des objets volés, il ne faut pas se voiler la face. Mais cela occupe tout un groupe social qui, autrement, serait beaucoup plus désœuvré, en proie aux différentes addictions », affirme Moussa N’Diaye. Le chercheur exhorte les pouvoirs publics à trouver des solutions innovantes : « Si on explose le marché informel, où iront ces gens ? »

Moussa N’Diaye
Moussa N'Diaye. Photo : J.Simoes.

« Si on explose le marché informel, où iront ces gens ? »

C’est tout l’objet de la réflexion en cours, si l’on en croit la maire du 7e arrondissement. Aucune décision n’a encore été arrêtée sur le marché informel, mais la proposition de le légaliser avait suscité la polémique au printemps dernier. « Institutionnalisation de la misère » et « capitulation » des écologistes, avaient alors dénoncé leurs opposants LR. « Nous devons construire des propositions adaptées aux différents publics présents sur cette place, répond aujourd’hui Fanny Dubot. Mais on ne va pas proposer à un trafiquant de cigarettes de légaliser son activité. On n’a jamais dit cela ! En revanche, certains vendent des choses qu’ils ont chez eux ou des plats préparés maison. Ces activités sont plus évidentes à encadrer. » « Ce marché, s’il devait prendre forme, ne pourrait se tenir au même endroit », prévient toutefois la maire.

Vingt-deux personnes interpellées

Depuis l’opération de vendredi dernier, le marché s’est comme volatilisé. Ce 19 novembre, 22 personnes ont été interpellées : cinq pour vente à la sauvette de cigarettes et d’opiacés, deux pour port d’arme prohibé, deux autres pour recel de vol et trois dans le cadre de procédures douanières. Neuf étrangers en situation irrégulière ont aussi été arrêtées par la police aux frontières. Interrogée sur le sort de ces neufs migrants (ont-ils reçu une obligation de quitter le territoire français ? Ont-ils été placés au centre de rétention administrative de Lyon ?), la préfecture n’a pas répondu à nos questions.

La séquence ne cadre pas vraiment avec l’innovation politique et sociale prônée, au fil de ses ateliers, par la majorité écologiste. « On peut constater qu’on est dans une répression bête et méchante, ou alors on peut penser qu’on essaie de maintenir un climat propice au démarrage d’autres projets, analyse Anthony Plasse, du Caarud. Pour nous, c’est compliqué de travailler sur un terrain qui atteint un niveau trop élevé d’instabilité. »

Recrutée il y a près de deux mois et placée sous l’autorité directe du maire de Lyon, une directrice du plan d’actions Gabriel-Péri, est chargée de coordonner les nombreux acteurs qui interviennent sur la place. Ce poste ad hoc a été confié à Anne-Laure Chantelot, ancienne directrice de l’emploi et de la cohésion sociale de l’intercommunalité Est ensemble (qui regroupe des communes de Seine-Saint-Denis dont Bagnolet, Bobigny, Bondy, Les Lilas, Montreuil ou Noisy-le-Sec). Celle qui multiplie les rencontres sur le terrain, sans s’aventurer dans les médias, est plutôt bien accueillie par le tissu associatif. Parce qu’elle n’est pas lyonnaise ? « Depuis toujours, les Lyonnais projettent leurs fantasmes sur cette place, constate Marie-France Antona. Comme je le dis souvent, ce quartier aurait besoin d’une bonne psychanalyse. »

Cet article est le résultat d’un travail d’immersion sur la place Gabriel-Péri et au sein des ateliers mis en place par la ville de Lyon. Il est constitué à la fois d’entretiens informels, qui tissent une toile de fond pour saisir le climat social dans lequel se déroulent les discussions, et d’entrevues plus longues, destinées à approfondir certains points – historiques et sociaux notamment. Notre ambition était d’aller plus loin que la couverture quotidienne du sujet, et de révéler les complexités à l’œuvre sur cette place, à hauteur de femmes et d’hommes.

Nous avons demandé à nous entretenir avec Anne-Laure Chantelot, directrice du projet de requalification de la place Gabriel-Péri dès le début de cette enquête. Le service presse de la ville de Lyon nous fait savoir que ce ne serait pas réalisable dans les délais impartis.

Cet article concerne la promesse :
« Réaménager la place Gabriel-Péri, à la Guillotière »
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