Ils ont mitonné un dispositif aux petits oignons : là, des tracteurs armés de bras à vapeur pour désinfecter les sols ; ici, une ruche de bourdons pour remplacer la pollinisation manuelle des tomates… Cette année, les maraîchers nantais ont rejoint la programmation des MuscaDétours, manifestation habituellement dévolue à la mise en valeur du vignoble. Avec une promesse : montrer au public les techniques alternatives de production. « C’est une formidable opportunité de réconcilier les citadins avec les maraîchers », explique le directeur de la Fédération, Antoine Thiberge. Et le voilà, sous les serres de La Chapelle-Basse-Mer, qui égrène les performances du département. Leader national pour la production de mâche, de radis ou de poireaux primeurs, le secteur emploie 2500 équivalents temps plein. Ce qu’Antoine Thiberge dit moins, en revanche, c’est que le maraîchage, comme la vigne qui s’étire plus à l’ouest, est particulièrement gourmand en produits chimiques comparé à sa très faible emprise (1 % de la surface agricole du département). Dans ces communes du sud-Loire, entre les serres et les rangées de ceps, les pesticides font toujours partie du décor. De ses coulisses, tout du moins.

C’est ce que démontrent les données de la Banque nationale des ventes distributeurs (BNV-d) que révèle Mediacités. En apparence, l’évolution des ventes de pesticides agricoles dans le département est flatteuse : de 2008 à 2016, elle a connu une baisse de 19 % en moyenne lissée. Un signe positif. Sauf que la Loire-Atlantique reste en haut du classement des départements les plus gourmands en produits phytosanitaires. Que cette baisse masque de fortes irrégularités. Et qu’elle est liée à la diminution considérable d’une seule substance : le metam-sodium . Sans elle, la baisse, dans le département, n’est plus que de 6 %, en moyenne lissée. Loin, très loin des objectifs de réduction de 50 % à l’horizon 2018, fixés par le plan gouvernemental Ecophyto en 2008.

 

Des substances dangereuses remplacées par d’autres substances dangereuses

 

Le gouffre entre ces objectifs et la réalité est d’autant plus béant que, pour remplacer le metam-sodium, les maraîchers ont recours à d’autres substances, moins pondéreuses, c’est-à-dire moins lourdes et moins denses, mais tout aussi dangereuses : le dazomet ou la napropamide, des herbicides dont l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation (Anses) a reconnu la forte écotoxicité, ou encore le metobromuron, classé cancérogène par ce même organisme. « Le metam-sodium est un gaz qui nettoie tout, explique un maraîcher converti en bio. Pour le remplacer, ils sont obligés de mettre plusieurs types de produits, qui sont parfois encore plus nocifs. » Plus nocifs, mais moins pondéreux, et donc moins visibles… Les chiffres de la BNV-d révèlent aussi que les ventes de plusieurs molécules à la toxicité établie ont fortement augmenté. Les quantités vendues de prothioconazole et de chlorothalonil, qui entrent dans la composition de produits « susceptibles de provoquer le cancer », ont été multipliées par trois et par cinq entre 2008 et 2016. Autre augmentation notable : celle du boscalid ou du chlortoluron, deux substances que l’on retrouve en quantité « hors norme » dans certains cours d’eau du département.

 

Le glyphosate en tête du classement

Il y a aussi des produits dont les quantités stagnent… et notamment le glyphosate. Toujours largement en tête des produits les plus vendus en France, la fameuse substance du désherbant star de Monsanto, le Round-Up, a connu en Loire-Atlantique un léger passage à vide de 2008 à 2012, avant de repartir de plus belle jusqu’en 2014. Cette molécule utilisée autant dans la vigne que dans le maraîchage, les céréales ou chez les particuliers, est passée de 122 tonnes vendues en 2008 à 116 tonnes en 2016.

 

En parallèle, des produits dangereux ont tout de même vu leurs ventes chuter fortement, comme ceux à base de folpel ou de mancozebe. Quand à ceux qui disparaissent des ventes… c’est tout simplement qu’ils ont été interdits, à l’image des herbicides à base de diuron ou d’isoproturon. Reste un simple constat : en 2008, 315 substances différentes ont été vendues en Loire-Atlantique. En 2016, il y en avait encore 308…

Sur le champ de bataille contre les phytos

« A ceux qui nous disent que le monde agricole est avant tout un formidable pollueur, nous répondons qu’on ne les a pas attendus pour bouger, déclarait Jacques Lemaître, président de la Chambre d’Agriculture de Loire-Atlantique, lors d’une réunion à Clisson en octobre. Nous ne travaillons plus comme nous le faisions il y a 20 ans (…) Il y a une volonté et un engagement du monde agricole pour aller dans cette voie-là. » Et le président de conclure : « A condition qu’on nous en laisse le temps. »

Du temps, il s’en est pourtant écoulé depuis les débuts de la lutte anti-pesticides. Neuf ans, déjà, depuis le lancement d’Ecophyto, le plan national de réduction des phytosanitaires. Certes, sur le terrain, « il n’a vraiment démarré qu’en 2010 » et non en 2008, comme le précise Myriam Laurent, animatrice Ecophyto pour les Pays de la Loire. Mais son bilan reste tout de même décevant. Au niveau national, en 2014, l’usage agricole de pesticides a augmenté de 9,4 % par rapport à 2013. Augmenté – et pas baissé ! – alors que le plan prévoyait des objectifs de réduction de 50 %… De la com’ que cet objectif là ? Peut-être, si l’on en croit Elisabeth Boisseleau, responsable du Pôle santé et végétaux à la Direction régionale de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt (Draaf) : « 50 %, c’était un slogan. Mais annoncer un tel chiffre a permis de mettre tout le monde autour de la table. » Maigre satisfaction.

Qu’en est-il en Loire-Atlantique et, plus largement, en Pays de la Loire ? Difficile à dire. Comme le reconnaît Myriam Laurent, « depuis 2012, on ne dispose d’aucun chiffre ». A défaut, les porteurs du programme s’enorgueillissent de certaines réussites. Les Pays de la Loire sont ainsi n°1 en France sur le nombre de fermes DEPHY . Et d’autres indicateurs sont au vert, comme le nombre de « certiphytos », ces permis d’utilisation de pesticides délivrés après une formation obligatoire. « Sur le terrain, on sent que ça bouge. Les gens sont conscients qu’il faut changer les pratiques », affirme Hervé Jocaille, chef de projet Plan Ecophyto à la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal). Ultime preuve que la Loire-Atlantique est l’un des « bons élèves » d’Ecophyto : la création de l’OAPP, un observatoire d’achat des produits phytosanitaires unique en France puisqu’il s’intéresse cette fois aux acheteurs de pesticides et plus seulement aux vendeurs. Le hic ? Ses derniers chiffres remontent à 2012.

C’est d’ailleurs souvent comme ça… Même en Loire-Atlantique, le volontarisme des premières années Ecophyto semble quelque peu enlisé. « C’était décevant parce qu’on constatait que la consommation de phytos ne baissait pas, se souvient Myriam Laurent, un brin amère. Voire qu’elle augmentait d’une année sur l’autre… » Depuis, le dispositif est entré dans une nouvelle « phase », avec l’adoption d’un nouveau plan, en 2015. « Mais la remise en route est très lente », glisse Myriam Laurent. De fait, après deux ans d’attente, la feuille de route régionale Ecophyto 2 devrait être signée en décembre. Avec des objectifs revus à la baisse : la baisse de 50% des pesticides utilisés attendra 2025, soit sept ans de plus que ce qui était initialement prévu.

Chez un vendeur de produits phytosanitaires, en Loire-Atlantique / Photo: David Prochasson
Chez un vendeur de produits phytosanitaires, en Loire-Atlantique / Photo: David Prochasson

Les contrats territoriaux, le bras armé de l’Agence de l’Eau

De toute façon, il n’y a pas qu’Ecophyto. La vraie lutte contre les pesticides, c’est l’Agence de l’Eau Loire-Bretagne qui la mène, au nom de la restauration de la qualité des eaux. Son outil de prédilection dans ce combat ? Les « contrats territoriaux », sortes de feuilles de route adaptées aux spécificités du terrain, à l’échelle de bassins versants des différents cours d’eau. A hauteur de 500 000 euros par an en moyenne pour la Loire-Atlantique, « l’agence finance des animations collectives, du conseil individuel, des diagnostics d’exploitation, ou des études, d’aménagement, détaille Bernadette Doret, sa directrice. S’y ajoutent des aides individuelles aux agriculteurs pour l’acquisition de matériels ou la mise en place des mesures agro-environnementales, gérées par les conseils régionaux ».

Dernier-né de ces contrats, celui signé à la mi-octobre avec la filière viticole du vignoble nantais. Une grande première. A la clé, 753 000 euros pour amener 400 vignerons à réduire d’au moins 25 % la quantité de phytos, et notamment d’herbicides, utilisée d’ici à 2020. Au-delà, ce nouveau plan doit, une fois de plus, « mobiliser les viticulteurs, explique Alain Treton, responsable de la filière viticole pour la Chambre d’agriculture des Pays de la Loire. Il faut répondre à la pression de la société. »

 

Sur le terrain, les agriculteurs font doucement évoluer leurs pratiques

Les vignerons du Muscadet sont de fait souvent visés, lorsque l’on aborde le sujet des pesticides… Pourtant, « la filière régionale est plutôt en avance sur le sujet », souligne Myriam Laurent, l’animatrice Ecophyto. Un sentiment confirmé par d’autres interlocuteurs… qui oublient de préciser que le dynamisme est surtout concentré sur l’Anjou. Dans le Layon ou le Saumurois, par exemple, le désherbage total des vignes va être interdit par les cahiers des charges. Dans le vignoble nantais, quinze années de grave crise économique aggravées par les deux derniers millésimes désastreux, ont repoussé aux calendes grecques ce genre d’initiative. Clairement, « l’urgence est dans la survie », souffle un vigneron, pas dans la réduction des pesticides.

Ce qui ne veut pas dire qu’il ne se passe rien. Signe d’un petit élan, la surface de vignes bio est passée de 2 % à 7 % du vignoble entre 2009 et 2016. Sur le terrain, nombre de viticulteurs cherchent activement des alternatives à la chimie : travail des sols pour réduire les herbicides, techniques de confusion sexuelle pour limiter les doses d’insecticides, etc.  De petits pas, encore loin d’être généralisés. « Je ne connais pas d’autre méthode », fait valoir Carmen Suteau, vigneronne élue à la Chambre d’Agriculture 44.

Peut-être. Mais certains trouvent le temps long. « Si on veut progresser, il faut investir des moyens sur la recherche et le développement, explique Vincent Lieubeau, vigneron à Château-Thébaud. Pour le moment, il n’y a pas assez d’alternatives. » Membre de l’association Générations Futures et auteur d’Un pacte toxique, Christian Pacteau va plus loin. « Le plan Ecophyto entretient l’idée qu’on peut diminuer l’usage des pesticides sans remettre en cause les deux autres piliers de l’agriculture actuelle, que sont les semences à haut rendement et les engrais. Il n’y a pas un paysan pour croire ça. Ce qu’il faut, c’est un changement complet de conception de l’agriculture. » Mais pendant qu’agriculteurs et militants environnementaux débattent des techniques et des modèles pour réduire la dépendance aux phytos, la pollution, elle, continue de s’accumuler dans le département, notamment dans les cours d’eau.

Un rayon pesticide dans une jardinerie - Photo: Eaux et Rivières de Bretagne (DLG)
Un rayon pesticide dans une jardinerie – Photo: Eaux et Rivières de Bretagne (DLG)

Qualité de l’eau : la pire région de France

Pour mémoire, les Pays de la Loire sont « la région de France où la situation est la plus dégradée », avec seulement « 11 % des cours d’eau en bon état », indique Bernadette Doret. Les pesticides ne sont pas seuls en cause, mais les « pollutions diffuses » sont officiellement dans le radar de l’Agence de l’Eau sur ce bassin très agricole. Si on zoome, douze bassins sont classés comme « très prioritaires »… dont plusieurs sur le département de Loire-Atlantique : la Sanguèze et ses affluents, la Grande Maine, la Petite Maine, le Blaison, la Ciboule, Les Robinets…

Deux exemples parmi d’autres, mais des plus alarmants : les bassins de la Goulaine et celui de la Sèvre nantaise, tous deux au cœur du vignoble. Pour le premier, « le suivi des pesticides montre une contamination importante de l’ensemble des cours d’eau sur l’année 2014 », avec des concentrations en pesticides huit fois supérieures au seuil de « mauvaise qualité », peut-on lire dans un rapport d’étude de 2015, commandité par le syndicat mixte Loire et Goulaine. Quant au bassin de la Sèvre nantaise, on y a relevé en 2015 des dépassements de seuils de plusieurs substances dangereuses pour l’homme comme pour l’environnement.

Alarmants, ces résultats ne disent pourtant pas tout. « On ne trouve que ce que l’on cherche », glisse l’ingénieur Sébastien Renoux, qui collecte les données pour la Sèvre nantaise. Alors qu’il existe plusieurs centaines de molécules, ce genre de test - plutôt coûteux (« 400 euros » en moyenne) - n’est réalisé que pour une poignée d’entre elles… Autre indicateur préoccupant : la qualité des eaux souterraines de Loire-Atlantique. Selon les données compilées par le site data-pesticides, les concentrations en pesticides, même si elles tendent à baisser dans la durée, s’y maintiennent à des niveaux élevés, supérieurs à la moyenne nationale. Bien loin des seuils qui permettent de fournir de l’eau potable sans un traitement approprié.

Au robinet, le consommateur en fait les frais

Résultat, la majorité des sources d’eau potable du département, superficielles ou souterraines, doivent être traitées contre les pesticides. Au robinet, c’est le consommateur qui paye la note. Dans la métropole nantaise, par exemple, les traitements au charbon actif nécessaires à l’élimination des molécules coûtent chaque année 600 000 euros, hors taxes, coût de maintenance et de main d’œuvre. A Machecoul, l’ancien syndicat départemental, Atlantic’Eau, qui diluait jusqu’à présent l’eau de la nappe avec celle de l’usine de Basse-Goulaine, va investir 1,3 millions d’euros dans une usine de traitement.

Selon une estimation de l’UFC-Que Choisir, près de deux millions d’euros, en moyenne, seraient engloutis chaque année pour débarrasser les eaux départementales des pesticides, Un surcoût qui, selon l’association, devrait être mieux réparti, à défaut d’être évité. « Les consommateurs paient 88 % de la redevance pollution, contre 7 % pour les agriculteurs. Or ces derniers sont responsables de 70 % des pollutions, peste Jean Bourdelin, de l’antenne nantaise. C’est l’inverse du principe pollueur-payeur. » Une fois traitée, l’eau distribuée au consommateur, n’en demeure pas moins de bonne qualité, selon l’Agence régionale de santé.

L’air et la biodiversité trinquent

Il n’en va pas de même, bien sûr, pour la biodiversité. Bien que très peu étudiés à l’échelle locale, les dégâts des pesticides ne font pas de doutes pour les spécialistes. « Un poison est un poison. Et il n’agit pas que sur l’espèce que l’on cible mais sur l’ensemble de la chaîne alimentaire », explique Christian Pacteau, représentant pesticides de la Ligue de protection des oiseaux en Vendée. Pour lui, les pesticides ont aussi des effets indirects. « En éliminant une plante, on fait disparaître une cohorte d’invertébrés qui lui est propre et les ressources alimentaires qu’elle produit. Or, une grande quantité d’oiseaux dépend pour se nourrir des plantes adventices et des invertébrés. »

Autre effet mal connu des pesticides, celui sur la qualité de l’air. « C’est une thématique qui monte », avertit François Ducroz, ingénieur d’Air Pays de la Loire. En 2004, cette agence a mené des analyses dans le Muscadet, à Vallet et à Briacé. Les résultats montrent que durant les périodes de traitements de la vigne (d’avril à fin juillet, environ), des pesticides sont bien présents dans l’air respiré, jusque dans les bourgs de ces communes. « Presque autant qu’au niveau des vignes », précise François Ducroz. On en saura bientôt plus : à partir de 2017, et pendant trois ans, de nouvelles mesures auront lieu au niveau du lycée agricole de Briacé, dans le cadre du projet CASDAR Repp’Air. L’objectif ? « Trouver des leviers d’action pour limiter la présence des pesticides dans l’air ». Parallèlement, un programme national démarrera au printemps 2018, pour observer « l’exposition des populations ».

Attirail de protection pour l'épandage de pesticides. / Photo: David Prochasson
Attirail de protection pour l’épandage de pesticides. / Photo: David Prochasson
 

Des maladies invisibles

Il faut bien cela. Car jusqu’ici, les pathologies liées aux pesticides demeurent souvent invisibles. Ces cinq dernières années, la caisse locale de la Mutualité sociale agricole (MSA) n’a reconnu dans le département que neuf maladies professionnelles en lien avec une exposition. Au Centre de consultations des pathologies professionnelles, seuls cinq dossiers sur les 800 enregistrés chaque année, concernent une exposition aux pesticides. Un bon signe ? Pas sûr. Les médecins, qui ont l’obligation de déclarer les maladies du travail à la Sécurité sociale, peuvent, en cas de doute sur l’origine de la pathologie, s’adresser à ce service du CHU de Nantes. Dans les faits, ils le font très peu. « Soit mes confrères n’ont aucun doute sur l’origine de la maladie, soit ils ne pensent pas à faire appel à nous », se désole le chef du service Dominique Tripodi. « Les médecins, parce qu’ils n’en ont pas le temps, soignent sans se poser de questions sur l’origine des symptômes », explique Christian Bonnaud. Ce généraliste à la retraite, ancien vacataire à l’université de Nantes, a initié l’an dernier un séminaire de formation sur la santé et les pesticides auprès de ses confrères vendéens et nantais. Faute de participants, la formation a été annulée…

L’aveuglement de la Génération Monsanto

Rendre visible le sujet, c’est tout le sens de l’Alerte des médecins sur les pesticides, lancée en 2013 par le docteur Pierre-Michel Périnaud. En Loire-Atlantique, 23 docteurs ont signé le texte. Mais le milieu médical, dans son ensemble, demeure peu sensibilisé. « Cette invisibilité des pathologies est médicale – un cancer ressemble à un cancer – mais aussi sociale, écrivait en 2013 Pierre-Michel Périnaud, dans la revue professionnelle Pratiques. A la différence des malades de l’amiante, les travailleurs concernés par les pesticides ne revendiquent pas l’origine professionnelle de leurs affections. » Et contrairement à d’autres régions, aucun agriculteur, ici, ne porte l’étendard pour défendre la cause. L’association nationale Phyto-Victimes, née pour faciliter les démarches de reconnaissance des maladies professionnelles, n’a d’ailleurs quasiment pas traité de dossiers issus de la région nantaise depuis sa création en 2011.

Certains professionnels tentent tout de même d’alerter leurs confrères. Rémi Bonnet, vigneron à la Chapelle-Heulin, en bio depuis 2005, dénonce sans fard les dérives de sa génération, qu’il appelle « la génération Monsanto ». Lui-même a développé une tumeur au cerveau en 1998. Il y voit un lien direct avec son utilisation de produits chimiques pendant 20 ans. Sa colère, sans langue de bois, résonne pourtant dans le vide. « Personne ne veut le voir, je suis l’oiseau de mauvais augure… »

Peut-être a-t-il raison. Dans son expertise de 2013, bilan de 30 ans de littérature scientifique, l’Inserm montre qu’il existe un lien entre une exposition professionnelle et certaines pathologies : la maladie de Parkinson, les cancers de la prostate et du sang (lymphome non hodgkinien et myélomes multiples). L’étude suggère également une augmentation significative du risque de morts fœtales et de malformations congénitales chez l’enfant dont la mère a été exposée aux pesticides pendant la grossesse. Dans la plupart des cas, la dose fait le poison, ce qui explique que les agriculteurs et dans une moindre mesure les riverains soient les premiers concernés par des excès de pathologies. Surtout, comme l’a démontré l’Irset, dans des travaux publiés en septembre, le mélange de certaines de ces molécules perturbatrices du système hormonal – ce qu’on appelle l’effet cocktail – peut multiplier leur toxicité par 10 voire par 1000 chez l’Homme.

La lente prise de conscience des riverains

Chez les voisins des exploitations agricoles, l’inquiétude se manifeste par intermittence. Mais, une fois encore, le silence est d’or. En 2016, le collectif Landreau Infos Pesticides s’était constitué en réaction à des épandages de pesticides à proximité d’une école. En février dernier, la préfecture prenait un arrêté pour limiter les traitements à proximité des établissements fréquentés par des personnes vulnérables. Depuis, les parents d’élèves, tout comme la mairie du Landreau, restent discrets et refusent toute communication avec la presse. Une autre famille du Pays de Retz, qui fait part de nausées et de maux de tête lors d’épandages de metam-sodium et de glyphosate, ne veut pas trop en dire non plus. « On s’est arrangé avec le voisin maraîcher. »

Ces dernières années, des conflits récurrents ont ainsi empoisonné les relations entre agriculteurs et riverains. « On sent un vent d’agressivité qui monte dans des communes où les nouveaux habitants ne connaissent pas forcément le monde agricole et considèrent les viticulteurs comme des tueurs », considère Jérôme Marchais, maire de Vallet et responsable d’une boutique de distribution de pesticides à usage viticole. Les édiles jouent souvent le rôle de pacificateur. « On a réuni, au cas par cas, la chambre d’agriculture autour des riverains et des agriculteurs concernés pour qu’ils s’entendent, précise Jean-Pierre Marchais, adjoint à l’agriculture à Saint-Julien-de-Concelles. La population a bien compris que les viticulteurs devaient traiter et les deux parties se sont mises d’accord pour que les épandages interviennent à des périodes limitant la gêne. »

Ces arrangements désamorcent souvent les tensions, réduisant, au passage, les plus contestataires au silence. Qui plus est dans des communes rurales, où le tapage ne fait pas bon ménage avec la tranquillité des habitants. La plupart des riverains identifiés au cours de cette enquête comme ayant connu des conflits ont refusé de s’exprimer. Plusieurs maires du vignoble comme la députée, Sophie Errante (LRM), n’ont pas souhaité, non plus, répondre à nos sollicitations. « Contrairement à la région bordelaise, la Loire-Atlantique est très en retard sur la prise de conscience des risques. Ici, il n’y a aucune discussion sur le sujet », estime Stéphane Cottineau. Cet avocat nantais, qui travaille étroitement avec l’association Phyto-Victimes, dit recevoir chaque mois un à deux riverains à son cabinet ou au téléphone. « Ils font la démarche mais ne donnent jamais suite, de peur des conséquences sur les relations de voisinage. »

De son côté, la Chambre d’Agriculture a pris conscience de l’enjeu de la communication. Des petites vidéos et plaquettes expliquant les traitements de la vigne ont été diffusées en mai 2017. Un petit pas en forme de révolution pour la Chambre, qui rompt peu à peu avec le stratégie du « Circulez, y’a rien à voir ! ». Mais cette ambiance tendue ne devrait pas s’améliorer de sitôt : au rythme actuel, il faudrait, selon nos calculs, plus de 30 ans pour atteindre l’objectif des 50 % de réduction en Loire-Atlantique… De quoi faire douter même des convaincus de la médiation… Ainsi, cet expert, qui travaille depuis longtemps dans le domaine, en Loire-Atlantique : « Ça fait 25 ans que je réalise des diagnostics sur la qualité des cours d’eau, que je monte des dossiers avec des stratégies. Sur les pollutions diffuses, c’est de l’énergie gaspillée. Ces réunions, où on réunit des agriculteurs pour dire “Qu’est-ce qu’on fait ?”, ça ne marche pas. Et c’est de l’argent public gâché. Pour moi, ça passe par des réglementations. Fermons les robinets ! »

 

bidule pesticide 1

 

Poursuivez votre lecture en découvrant notre carte de la France toxique, ainsi que nos enquêtes sur la consommation de pesticides en Pays de la Loire, ainsi que dans les régions Auvergne-Rhône-Alpes, Hauts-de-France, et Occitanie.

 

En coulisses : d’où viennent les chiffres de Mediacités ?
«Je commençais à en avoir assez de répondre non», explique Laurent Coudercy, responsable du services Données de l’Agence française pour la biodiversité. Ce fonctionnaire basé à Orléans était régulièrement sollicité pour donner accès à la BNV-d, soit la Banque nationale des ventes des distributeurs de produits phytosanitaires, dont sont issus les chiffres publiés par Mediacités. Qui lui demandait ? Des militants environnementaux, des entreprises, des collectivités, syndicats des eaux, etc. Et régulièrement, il devait leur expliquer que ce n’était pas possible…
Fait surprenant, il assure n’avoir jamais reçu de demande de journalistes, avant celle de Mediacités. Il faut dire qu’il a fallu attendre quatre mois, envoyer une vingtaine de mails et autant d’appels téléphoniques, harceler (poliment) deux services communication, remonter via moult services obscurs pour obtenir seulement les coordonnées de ce monsieur. C’était en septembre 2017, et nous aurions pu obtenir la même fin de non-recevoir que les autres. Mais à ce moment-là, tout venait de changer pour la BNV-d…
Car pendant l’été, la CADA, a tranché. D’un coup de plume, le 6 juillet, la Commission d’accès aux documents administratifs a réglé son compte à l’argument de “secret industriel et commercial” mis en avant par les distributeurs et le lobby des pesticides, depuis la création de la BNV-d, en 2009. Cette base de données a été conçue à l’origine pour permettre le calcul de la redevance pour pollutions diffuses et la traçabilité des ventes des produits phytosanitaires, selon le fameux principe du “pollueur-payeur”. Mais au nom de l’intérêt général, et dans le cadre fixé par le Code de l’Environnement, toutes les données recensées depuis 2008 ont été libérées.La CADA a été saisie par Etienne Dervieux, retraité breton et bénévole au sein d’Eaux et Rivières, une association ayant déjà fait ployer Monsanto… Le militant, un expert des données sur les pesticides basé à Vannes, a décidé de tenter le coup. « Nous avons fait une demande, c’est relativement facile, et voilà… », sourit Etienne Dervieux. Les données de la BNV-d sont donc désormais en ligne, téléchargeables sur le site data-Eau-France. Les chiffres sont déjà venus enrichir le “visualiseur” de données sur les pesticides d’Eaux et Rivières, un outil incroyable qui combine 1 milliard d’infos chiffrées sur ce sujet hautement sensible en Bretagne…Ils devraient intéresser plus largement, tant cette “banque nationale des ventes des distributeurs de produits phytosanitaires”, n’est rien de moins que « le meilleur outil qu’on ait pour évaluer l’utilisation des phytosanitaires en France », selon Laurent Coudercy.On y trouve pour chaque année plusieurs types d’informations : les substances vendues dans chaque département, leur poids en kilos, le type de distributeur, etc. Ces chiffres permettent ainsi de connaître avec précision la quantité de glyphosate ou de n’importe quelle autre des 500 substances vendues, dans chaque département, depuis 2008.
Ces données ne sont toutefois pas parfaites… Premier biais à garder en tête : elles sont déclaratoires. Plus gênant encore, ce sont de simples chiffres de ventes et la BNV-d ne dit rien des acheteurs des produits phytosanitaires, ni de la façon dont ils s’en servent. Difficile alors d’en tirer des conclusions définitives. Difficile aussi de calculer des ratios à l’hectare de surface agricole utilisée, puisqu’on sait que ces produits ont été achetés dans un département mais pas s’ils y ont été utilisés. Enfin, la BNV-d ne montre rien non plus des phytos achetés à l’étranger, notamment dans les régions frontalières. Bref, la BNV-d n’est pas un miroir de l’état des pratiques agricoles. C’est un outil imparfait, qui plus est compliqué à lire. Mais c’est aussi un des seuls dont on dispose.

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Point final.

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