Le 1er mai. Pour les uns, le jour de la fête du travail où l’on offre du muguet et l'on défile clochettes blanches à la boutonnière. Pour d'autres la fin d'une période ayant véritablement rimé avec travail. Tout particulièrement autour de Nantes, où sont produits 85 % du muguet français. 60 millions de brins qu’il faut cueillir, conditionner et envoyer dans toute la France avant qu’ils ne jaunissent et ne se fanent. 60 millions de brins dont la cueillette nécessite 7 000 paires de bras de saisonniers, difficiles à recruter et parmi lesquels on retrouve de plus en plus de migrants roumains, souvent d’origine rom, habitant les nombreux bidonvilles de l’agglomération nantaise .                      

Sur une exploitation traditionnelle de muguet, des travailleurs roumains nettoient les parcelles. / Photo: Armandine Penna

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Brins de muguet par milliers

« Faute d’autres travailleurs disponibles, nous employons beaucoup de main-d’œuvre étrangère, particulièrement roumaine. Peu importe d’où ils viennent dès l’instant qu’ils font bien leur travail », confie au téléphone Jean-Pierre Marchais, 66 ans, dont l’entreprise familiale emploie 500 saisonniers pour la campagne du muguet. Un satisfecit qui ne vaut pas ouverture des portes. Son fils, actuel chef de l’exploitation, préfère que nous ne venions pas sur place au moment de la cueillette. « Tout est en ordre, mais le sujet reste sensible », justifie le père. Même pudeur chez les autres mastodontes du muguet comme l’entreprise Les 3 Moulins, à Saint-Philbert-de-Grand-Lieu, où plus de 1 200 saisonniers se relayent jour et nuit du 19 au 29 avril ; ou le groupement Pomalie, à Machecoul, qui emploie près de 1000 saisonniers durant les quinze jours décisifs qui précèdent le 1er mai. Ni l’une, ni l’autre n’ont eu le temps ou l’envie de nous rencontrer pour discuter du sujet.                      

Les brins de muguet conditionnés partent dans toute la France pour le 1er mai. / Photo: Armandine Penna

Nous aurons plus de chance à La-Chapelle-sur-Erdre, à la Ferme de Belle-Île. Avec ses neuf hectares de clochettes blanches, c’est l’une des plus petites exploitations de muguet du département. Peut-être aussi l’une des plus bienveillantes avec ses saisonniers. Ils sont cinquante à y travailler ce jour là, dont une trentaine de nationalité roumaine. Simon Roynette, le « chef » comme l’appellent ces derniers, a repris cette culture traditionnelle en 2015, en même temps que la ferme où il cultive toute sortes de légumes biologiques. Ce lundi 23 avril, la cueillette des brins est achevée et les salariés d’une semaine s’affairent dans un hangar pour former les petits bouquets parfumés. Dans la bonne humeur, mais sans faiblir.

« Les Roumains travaillent pour survivre, ça change tout », salue le jeune patron venu de Normandie, qui a découvert avec effarement leurs conditions de vie en allant visiter le terrain de Carquefou où vivent la plupart d’entre eux. Il connaît le prénom de chacun et, la majorité parlant mal français, n’hésite pas à leur répéter patiemment les consignes. « Je commence à savoir les pratiquer », sourit celui qui emploie aussi quelques-uns de ces travailleurs en renfort ponctuel le reste de l’année.

A la ferme de Belle-Île (La Chapelle-sur-Erdre), formation des bouquets par des saisonniers embauchés pour une semaine. / Photo: Armandine Penna

Car si le muguet procure une activité temporaire à certains, « ils sont de plus en plus nombreux à travailler régulièrement dans le maraîchage. Dans la plupart des familles, des membres se relaient en alternance avec des périodes de chômage », explique la militante du collectif Romeurope, Nathalie Arnold, qui connaît tous les terrains de l’est de l’agglomération, où « ils se sont installés pour être plus proche des cultures ».

A genoux devant le radis

Les producteurs locaux des radis rouges à bout blanc – leaders français avec 30 millions de bottes par an - peuvent en témoigner. « Sans les Roumains, je n’y arriverai pas. Ils représentent environ 90 % de mon effectif saisonnier », note Dominique Ducoin. Producteur de radis, d’oignons, de persil et de mâche à Carquefou et Petit-Mars, il embauche 42 salariés permanents et près de 80 saisonniers au smic horaire, de mars à octobre. Ce jour de cueillette, une quarantaine de personnes travaillent à genoux sous un grand abri plastique (GAP), sur l’un des sites de l’exploitant. Presque tous sont d’origine roumaine. « Ce sont de vrais bosseurs. Ils ne se plaignent jamais et sont toujours partant pour faire des heures supplémentaires », glisse Laureen Frère, chef d’équipe sur l’exploitation. Dominique Ducoin confirme : « Ils sont plus aguerris au travail que les Français. Pour huit Français embauchés, un seul reste. Chez les Roumains, c’est un sur deux. »

La récolte des radis se fait à genoux sous la protection des grands abris plastiques. / Photo: Armandine Penna

Silviu Anghel, 23 ans, manie des cagettes pendant que sa femme constitue des bottes de douze. « Je travaille ici pendant les huit mois de la saison, mais je ne mange pas de radis », rigole le jeune homme, qui vit en caravane dans un campement du quartier de Malakoff. Il a fait une demande de logement social qui, pour l’instant, n’aboutit pas. « Nos salaires servent à subvenir aux besoins de toute la famille, mes parents, mon fils et mes frères dont l’un est handicapé », explique Silviu qui dit avoir appris le Français entre les rangs de radis. Arrivé là par l’intermédiaire d’un ami du bidonville, il achemine désormais chaque matin d’autres voisins dans sa voiture sept places. « Au terrain, presque tout le monde travaille », assure-t-il. Un peu plus loin, Mariana Patra, 38 ans, confirme. Après trois ans de travail régulier, elle a signé l’an dernier un CDI chez ce même producteur, où œuvrent également son mari et son fils d’une vingtaine d’années. « Nous avons pu acheter une maison », explique fièrement la mère de famille.

« Au moins 70 % des radis de l’agglomération sont récoltés par des Roumains », estime Patrick Cheminant, un autre producteur de Carquefou. Pour sa part, il n’emploie que six saisonniers, dont cinq Roumains, au milieu desquels il travaille lui-même, à genoux. « Il y a 10 ans, le premier jour de la saison, plusieurs Français que j’avais embauchés ne sont pas venus. Des Roumains, suivis par une association, les ont remplacé au pied levé », se souvient le producteur. Une expérience si réussie que, depuis, il travaille presque exclusivement avec les membres - non roms - d’un clan installé depuis longtemps dans un bidonville de Carquefou, près de la voie rapide. « Et les gens pensent qu’ils viennent en France profiter du système et des allocations », tempête le maraîcher. Remerciant ces forces vives providentielles, il salue d’ailleurs la levée des mesures transitoires qui a facilité les démarches pour les embaucher.                      

Silviu et sa femme Maria travaillent huit mois par an chez ce maraîcher de Carquefou, tout en vivant dans un bidonville de Nantes. / Photo : Armandine Penna

Les Roumains comme tous les autres

« Les ressortissants roumains peuvent à présent travailler librement comme tous citoyens européens », confirme Christine Dogbo, juriste à la FNSEA et référente pour l’Adefa (Association départementale pour l’emploi et la formation en agriculture) sur l’emploi saisonnier. Du travail dissimulé ? « Il y a en a peut-être, mais nous n’en avons pas connaissance : les patrons nous appellent pour être en règle. » Les CDD saisonniers à terme imprécis – avec une date d’embauche mais pas de date de fin –, utilisés parfois pour les travaux avec aléas climatiques, restent minoritaires. Ils sont, de toute façon, tout à fait légaux . Pas non plus d’entourloupes au niveau des salaires : ils démarrent normalement au SMIC pour un emploi saisonnier tout simple et augmentent avec la qualification du poste.                      

« Ce sont des métiers offrant des premiers emplois sans expérience mais qui permettent ensuite d’évoluer », assure Eric Tesch, chargé de mission à la Fédération des maraîchers nantais. Si certaines productions emploient de nombreux travailleurs d’origine roumaine, il n’y a pour autant pas de filière communautaire. Les entreprises du maraîchage sont ouvertes à tous. »

« Roumanie, Bulgarie, Pologne, Kosovo, Maroc, Mali, etc. Le brassage est énorme, ils viennent vraiment de tous les pays », complète le président de la Fédération des maraîchers nantais, Philippe Retière, soulignant que le maraîchage se distingue dans le monde agricole par « son volet social ». « Nous les intégrons par nécessité vu l’énorme déficit de main d’œuvre auquel nous faisons face, augmentant avec la baisse du chômage sur le bassin. L’enjeu est de fidéliser cette main d’œuvre saisonnière, vivier où l’on va détecter de vrais envies et compétences… et peut-être nos futurs CDI. » La Fédération a même mis en place des cours de français.

Au milieu de ses employés, Patrick Cheminant, propriétaire d'une exploitation à Carquefou. / Photo: Armandine Penna

Plein le dos

Les habitants précaires des bidonvilles de l’agglomération ont compris qu’ils pouvaient se saisir de cette opportunité pour gagner enfin quelques revenus et ouvrir des droits (MSA, CAF…), un peu comme une passerelle. « Pour ces personnes qui ne maîtrisent pas souvent la langue et pour qui l’accès à l’emploi est difficile, le maraîchage offre clairement un premier boulot en France, explique Marie Lemaître, chargée d’insertion de familles migrantes de l’Est à l’association Une famille un toit (Ufut). Mais aujourd’hui beaucoup veulent en sortir car ils se détruisent le dos et la santé. » D'autant que certains ont déjà commencé à s’user très jeune dans les champs de maïs roumains…                      

Si les conditions de travail se sont améliorées en France grâce à l’appui de la mécanique et à la protection des grands abris plastiques, ces métiers demeurent durs physiquement. « Le maraîchage comporte des risques liés à la manutention de charges, aux postures – les bras en l’air pour les tomates ou penchés en avant pour le muguet, la mâche et les radis – ou aux mouvements répétitifs », décrit Françoise Baussin-Rabouin, médecin chef de la Mutualité sociale agricole 44-85. Et si « la pénibilité est la même pour tous », les conditions de vie difficiles des habitants des bidonvilles, auxquelles s’ajoute un renoncement aux soins par manque de moyens et de sensibilisation, les rend plus fragiles.

Nelu, en France depuis 2005, travaille depuis 10 ans chez ce producteur de radis de Carquefou. / Photo: Armandine Penna

En sortir

Petré Iancu, 40 ans, rencontré sur le bidonville de la Papotière à Nantes, rentre tout juste de son travail chez un producteur de l’est nantais. Aujourd’hui en CDI, ce migrant rom est une agence de recrutement à lui tout seul. « Quand mon patron ou un autre de son groupement me dit qu’il a besoin de 40 personnes pour dans une semaine, je trouve des volontaires : la famille, les amis puis les autres », explique dans un très bon français le travailleur devenu chef d’équipe et homme de confiance. Il a un appartement HLM mais repasse presque chaque jour dans le bidonville où vivent les siens, dont beaucoup travaillent dans le maraîchage, mais peu en CDI comme lui.

Devenu conducteur de tracteur, il n’a pas de problème de hernie comme son frère embauché chez le même producteur. Pour autant, lui qui maîtrise assez la langue pour envisager une formation, aimerait bien sortir des champs. « Moi qui faisait les poubelles pour manger, j’ai progressé et avancé grâce à un super patron. Maintenant, j’aimerais quelque chose de moins dur. »