«Vous le savez bien, les cordonniers sont toujours les plus mal chaussés ! » Yann Pénigaud ne sourit qu’à peine. Et pour cause : derrière sa boutade, c’est un véritable malaise social que dénonce le délégué syndical (UNSA) du Service de Santé au travail de la région nantaise ( SSTRN ). Un malaise qui, ironie de l’histoire, touche justement l’organisme chargé de veiller sur la santé des salariés des entreprises...            

Fin mars, le Comité d’hygiène de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) de cette association employant 280 personnes, dont 80 médecins du travail, a commandé une enquête sur les risques psycho-sociaux pesant sur ses salariés, au cabinet Technologia. Celui là même qui avait examiné la situation chez France Télécom après la vague de suicides de 2009.

« Depuis de nombreux mois, nous constatons des souffrances au travail, explique le syndicaliste. Beaucoup de salariés ressentent un manque de sens et de reconnaissance. Et puis, le dialogue interne est tendu. Sans parler des méthodes expéditives pour se séparer des collaborateurs, méthodes dignes des grandes entreprises du CAC40 ».

Chasse aux coûts et direction sous tension

Les premières victimes de ce mal être : les cadres supérieurs. Ces six derniers mois, les départs se sont succédé parmi le comité directeur et ses collaborateurs : deux démissions, un licenciement, un deuxième en cours et un risque planant sur un autre cadre. Quant à ceux qui restent, ils se retrouvent contraints d’imposer des réorganisations et une réduction des coûts à leurs collaborateurs. Bref, tout le SSTRN est ainsi mis sous pression, selon les représentants du personnel dans leur ensemble.

Dans ce climat social brûlant, le CHSCT de l’organisme a convoqué une réunion extraordinaire, le 20 mars dernier. Son compte-rendu, que Mediacités a pu consulter, en dit plus sur les tensions repérées par les syndicats. Invité à s’exprimer, le directeur du SSTRN, Karim Badi, y vise même clairement le président de l’association, Jean Cesbron. Arrivé il y a deux ans avec mission de faire baisser les coûts, ce dirigeant de 68 ans mandaté par le Medef semble "faire le job", à en croire le directeur du SSTRN : « Il y a énormément de changements à mettre en place. Or, une demande d’accélération des projets a été faite par M. Cesbron mais sans échelonnement dans le temps, ni gestion de projet ». Le directeur va même plus loin, livrant des détails: « Cela entraine des difficultés au sein de la direction et du pôle management, liées notamment à la pression temporelle et à l’augmentation de la charge mentale, car les demandes semblent irréalisables dans le temps imparti par le président. »

Devant le CHSCT, Karim Badi affirme même avoir exprimé au président son intention de ne pas poursuivre sa mission au sein du SSTRN. Démission ou rupture conventionnelle qui aurait été refusée par Jean Cesbron. Interrogé par Mediacités, le directeur relativise néanmoins : « Un bon nombre de services de santé au travail à travers la France est concerné par ces difficultés ( en raison notamment d'une récente réforme de la médecine du travail, ndlr ). Si nous avions un autre président, ça se passerait de la même façon. De par la loi, le président représente les employeurs qui paient ce service. Ils sont en droit de faire baisser les coûts. C’est ce que font tous les présidents, mais cette culture du chiffre est dépassée ! »            

Deux suicides qui posent question

Reste que si la situation provoque tant d’émotion en interne, c’est aussi parce que la personnalité du président suscite des inquiétudes. En raison notamment de deux précédentes affaires auxquelles il a du faire face lorsqu’il dirigeait le groupe Novoferm, spécialisé dans la fabrication de portes. Entre 2005 et 2012, deux suicides de salariés, en lien avec leur travail, ont ainsi donné lieu à des enquêtes de la gendarmerie et de la Sécurité Sociale.

Le premier drame concerne le site de Belfort. En 2005,  un informaticien de 54 ans y met fin à ses jours après avoir rencontré des difficultés relationnelles importantes avec Jean Cesbron. Le délégué syndical CFDT, Sylvain Camus, se souvient : « Notre collègue Gilbert subissait reproche sur reproche. A chaque visite de la direction sur le site, il s’en prenait plein la figure, avec l’injonction "il faut que tu démissionnes !". On a aussi retrouvé des mails très explicites. Et puis, un matin, Gilbert n’est pas venu au travail. Un promeneur l’a trouvé pendu dans un bois qu’il affectionnait particulièrement. Ça été un choc pour nous tous. L’enquête réalisée par la Caisse Primaire d’Assurance Maladie a déterminé le caractère professionnel de l’acte suicidaire. La veuve a été indemnisée par l’entreprise ».

Cette dernière confirme : « Le tribunal de la Sécurité Sociale a reconnu le suicide de mon mari comme accident du travail et a condamné l’entreprise pour faute inexcusable de l’employeur. Depuis, je reçois de la Sécurité Sociale une rente trimestrielle correspondant au salaire brut de mon mari ».

En 2012, un second drame secoue l’entreprise Novoferm. Cette fois-ci sur le site de Machecoul, au sud de Nantes. Un cadre supérieur du service logistique fait une première tentative de suicide. Le médecin du travail a beau le déclarer inapte, son avis aurait été contesté par le directeur, Jean Cesbron, rapporte une source. Quelques mois plus tard, le salarié se pendra. De l’avis d’un salarié de Novoferm à Machecoul, « personne n’osait contredire Mr Cesbron. La conséquence : les médecins généralistes de la commune connaissaient bien les salariés de l’entreprise ! ».

Le principal intéressé récuse les accusations

Des accusations lourdes que le principal intéressé récuse. Interrogé par Mediacités, Jean Cesbron refuse d’abord de répondre aux questions sur ces deux suicides. « Je ne vous autorise pas à publier quelque chose là-dessus », lance-t-il, avant de nuancer. « Là, vous me faites remonter des émotions douloureuses. Vous savez, en 20 ans de direction, il y a des accidents de la route, des maladies. J’ai toujours essayé de concilier l’économie et le social. Si vous voulez que votre entreprise marche, il faut le faire avec les salariés. »

C'est ce qu'il semble désormais se passer chez Novoferm. L’arrivée d'un nouveau directeur, Michel Akoum, une semaine après le second suicide, a pacifié les relations sociales. «Le directeur actuel est exigeant mais très respectueux des personnes. Depuis son arrivée, l’entreprise se porte mieux financièrement et les salariés y ont gagné, y compris sur les conditions de travail» affirme Sylvain Camus.

Le directeur du SSTRN, Karim Badi, avait-il connaissance de ce passé « douloureux » du président Cesbron ? « Il m’en a informé dès le début de son mandat. Je n’ai pas jugé et j’ai continué mon travail. Je n’ai aucun autre commentaire à faire. » Du côté du Medef, on soutient son représentant au SSTRN mais aussi au Ceser des Pays de la Loire (Conseil Économique Social et Environnemental), où Jean Cesbron occupe un siège dans la commission… « santé et social ».

Au Medef, on évoque des manœuvres

« Jean Cesbron est un dirigeant réputé. C’est quelqu’un qui sait trouver les équilibres » affirme de son côté Patrick Cheppe, le président du Medef de Loire-Atlantique. « A son arrivée, le SSTRN allait dans le mur. On ne voulait pas augmenter les cotisations des entreprises. Il a donc baissé les coûts, en privilégiant le dialogue. »

Quant à l’enquête sur les risques psycho-sociaux lancée au sein du SSTRN, le président du Medef croit y déceler une manœuvre. « Les élections au sein de l’association ont lieu dans quelques mois. Il se peut que certains veuillent démolir l’image de Jean Cesbron. » Une image que la veuve du premier suicidé de Novoferm n’a pas l’intention de défendre : « Vous m’apprenez qu’aujourd’hui cet homme est responsable de la santé des salariés sur l’agglomération de Nantes. J’en tombe des nues. J’ai d’énormes griefs contre lui. A cause de lui, j’ai vécu l’enfer ».

Les délégués FO du site Novoferm de Machecoul n’ont pas souhaité répondre à nos questions tout comme le nouveau directeur de la société Michel Akoum.

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Diplômé du CFPJ (après une Licence de Communication), j'ai débuté ma carrière dans le groupe Europe 1 (Europe 2, Europe 1), avant d'occuper un poste de journaliste au sein de la rédaction de Radio Fidélité à Nantes. Après une année passée à la rédaction française de Radio Vatican à Rome, j'ai fait un retour à Radio Fidélité en tant que rédacteur en chef jusqu'en avril 2017. J'ai réalisé quelques piges également pour Télénantes, France 3, France Bleu et La Croix. Depuis septembre 2017, je collabore avec Médiacités Nantes et les radios RCF des Pays de la Loire (RCF Anjou, Vendée et Sarthe).