Vingt-cinq ! Voilà, officieusement, le nombre d’employés qui, lassés ou forcés, quitteraient chaque mois la clinique privé du groupe Le Confluent. Sur un an, quasiment un tiers du personnel (1 176 personnes en tout) serait ainsi remplacé aux ex-Nouvelles cliniques nantaises (NCN), comme on appelait l’établissement jusqu’en 2016. Révélé à Mediacités par une source interne, cet important turn-over s’avère néanmoins difficile à vérifier. Murée dans le silence, la direction s’y refuse, tandis que la section CFDT locale, ultra-majoritaire dans l’établissement, s’en dit « incapable ».

Reste néanmoins une certitude : alors qu’un discret projet de vente se profile depuis un an, comme nous le révélions en début d’année, le climat social au sein du Confluent est particulièrement lourd. Mercredi 23 mai, une manifestation à l'appel de la CFDT a rassemblé plus de 150 salariés devant l'un des bâtiments de la clinique. Plus inquiétant : entre 2014 et 2016, le nombre de jours d’arrêt maladie a presque doublé, passant de 13 187 à 21 787 par an, selon un document émanant de la direction que nous nous sommes procuré. Derrière le clinquant d’un nouveau service ambulatoire ou la quatrième place du palmarès des meilleures cliniques de France établi par Le Point en 2017, « l’hôpital privé » de Rezé semble craquer de toutes parts.                           

Le bâtiment du Confluent, les ex-Nouvelles cliniques nantaises / Photo: Thibault Dumas

Bâti depuis 2003 en regroupant plusieurs petites cliniques privées nantaises, le groupe Confluent loue pourtant sur son site Internet son « modèle de gouvernance qui garantit proximité, réactivité et pertinence ». Mais en interne, le message ne prend plus. Dès 2016, la CGT fustigeait dans un tract l’équipe dirigeante. « (…) Entre le bâtiment où vous gérez et le bâtiment où nous soignons, il n'y a pas qu'un parking, il y a univers entier de distance, écrivait le syndicat minoritaire. Un univers de divergence, d'incompréhension, d'absence de confiance, de doutes, de mauvaise image (...) » Depuis, la situation a encore empiré. Pressurée, une partie du personnel s’inquiète de la dégradation de ses conditions de travail, comme de la considération portée aux patients.

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« Il est pas encore descendu le macchabée ? »

« Dès que vous sortez du rang, ils vous y ramènent. Et s’ils n’y arrivent pas, ils se mettent à plusieurs autour de vous pour vous étouffer ». Le phrasé tranquille contraste avec la dureté du propos. En dix ans de maison, Antoine* a vu progressivement se dégrader les rapports avec une direction devenue au fil des fusions aussi pléthorique que suspicieuse. « On a désormais plus affaire à des financiers qu’à des humains préoccupés par le personnel ou par les patients, déplore-t-il. D’ailleurs, ces derniers ont changé de statut : on est d’abord passé à la patientèle, puis au client, puis à un numéro. »                           

Dès le bureau d’accueil de la clinique, les consignes sont claires : « La première chose à regarder chez un patient pris en charge c’est sa carte vitale et surtout sa mutuelle, explique un autre salarié. Il faut être sûr qu’il soit en catégorie quatre [niveau de couverture le plus élevé, ndlr] pour lui en mettre un maximum [une vingtaine de services payants sont proposés, ndlr] ».

Régine Darrouzes, déléguée syndicale CFDT qui a longtemps exercé comme aide-soignante, soupire : « Malheureusement, on n’a rien inventé, toutes les cliniques privées font ça. Avec la tarification à l’acte (T2A), on est rémunéré en fonction du nombre d’interventions et non du temps de séjour du patient. En plus, l’État diminue l’aide aux cliniques privées sur certains actes. La direction nous dit qu’elle est obligée de diversifier son offre, comme la concurrence. »

À l’autre bout de la chaîne de soin, quand malheureusement la mort survient, l’impératif de productivité semble aussi l’emporter. « Avant on laissait le corps 24 heures, pour que la famille puisse le voir. Puis ça a été une demi-journée et maintenant quelques heures [ce qui répond aussi à une obligation légale, ndlr]. Il arrive qu’un brancardier amène un nouveau patient alors que la chambre n’est pas encore vide ou qu’un chef de service dise "il est pas encore descendu le macchabée ?" », grince un employé.

Contrats précaires et participation en baisse

Pour les salariés les plus anciens, le changement est particulièrement brutal. Avant la fusion au sein du Confluent, ils exerçaient dans de petites structures comme les cliniques Saint-Damien, Saint-Henry et Saint-Paul, ou le centre Catherine-de-Sienne. Le bureau de la direction - « avec qui ça pouvait être tendu mais de bonne guerre » - se trouvait alors de l’autre côté du couloir. « Un médecin pouvait taquiner les salariés et être proche de ses patients, jusqu’à pleurer sur une épaule après un décès. À l’époque, beaucoup étaient comme ça, profondément humains », regrette un employé qui affiche quinze ans de maison.

Le Confluent - Enquête qualité de vie au travail - Cliquez pour agrandir.

D'après une enquête sur la qualité de vie au travail commandée l'an dernier par la direction des ressources humaines, 69% des salariés affichant entre 11 et 20 ans d'ancienneté dans l'entreprise décrivent le climat social comme tendu. Et 76% de ceux qui sont là depuis 6 à 10 ans font de même...

En toute logique, les chiffres sont moins catastrophiques parmi les employés les plus récents (46%). Pourtant, chez eux aussi, le dépit affleure. Et là encore, le manque d'attention portée aux patients voisine dans la liste des doléances avec les conditions de travail et une précarité institutionnalisée. En une poignée d'années d'exercice au sein de la clinique, Erika* a cumulé pas moins de 100 CDD. Elle est loin d'être la seule. Entre 2014 et 2016, le nombre de contrats signés dans la clinique a explosé, passant de 3520 à 5318, selon un document interne. Moins de 2% sont des CDI (120 embauches en 2016). « Les cadres dirigeants ne s’intéressent qu’à l’argent ou à l’optimisation du travail, sans aucun lien avec ce qui se passe sur le terrain. Aucun. Moi, je n’ai pas le souvenir aux NCN d’une seule décision des "bureaux" qui soit intelligente et qui corresponde aux besoins des personnels. Il y a un gros fossé » témoigne t-elle, en contenant sa colère.

« Je comprends qu’un salarié puisse parler comme ça, car il n’a pas tous les éléments en main, modère Régine Darrouzes, de la CFDT. On a un dialogue social. Par contre, vous dire qu’il est toujours de qualité… Dans 80 % ça fonctionne bien, dans 20 % des cas, mal ».

Un discours qui ne passe pas toujours, notamment auprès de la cohorte de petites mains indispensables au fonctionnement de la clinique, dont les salaires – bien que parfois supérieurs de 20 à 30 euros à ceux pratiqués chez la concurrence – restent peu élevés. « Certains, employés depuis quelques années, gagnent seulement 1120 ou 1140 euros nets », relate Erika. Avec quinze années d’ancienneté, le salaire se situe aux alentours de 1500 euros nets. Cumulés, l’intéressement et la participation, « plutôt corrects » selon la CFDT, s’élevaient à l’équivalent d’un 14e mois pour l’année 2016, avant de tomber à 175 euros bruts l'année suivante. La faute aux résultats moroses du groupe.                           

Flicage à tous les étages

Cette discorde avec une direction qualifiée de « mordante », de « tour de contrôle », « qui décide et ne se discute pas » et vit « dans le culte du secret », déséquilibre chroniquement l’organisation d’un site qui accueille 250 000 patients par an pour environ 300 opérations chirurgicales par jour. Le rythme imposé aux salariés va crescendo.

Les brancardiers, pour ne prendre qu’une illustration, sont passés, en deux ans à peine, d’environ 25 brancardages à effectuer par jour à quasiment 35, soit moins de quinze minutes par acte. Un "record" de 90 a même été enregistré. « Maintenant c’est extrêmement fliqué, témoigne l’un d’eux. Un chef-régulateur vient tout le temps vérifier si l’on ne prend pas deux minutes de pause et regarde chaque jour les chiffres que tu as fait ».

Une supervision qui peut mener aux frontières de la légalité puisque sur le planning informatique interne, dont nous avons obtenu des captures, s’inscrivent noir sur blanc et à la vue de tous les raisons personnelles d’une absence, d’un congé ou d’une récupération d’un salarié. Régine Darrouzes émet une hypothèse : « C’est peut-être, je dis bien peut-être, pour qu’un responsable d’unité puisse savoir qui appeler en cas de manque. Légalement le salarié peut refuser. Il y a plus une intention de bien faire que de mal faire, mais ça reste gênant. »             

Le Confluent - Des informations personnelles de salariés sur le réseau interne

« Pour avoir un peu navigué entre les services, c’est extrêmement compliqué, reprend plus largement Erika, à l’unisson des autres professionnels que nous avons interrogés. Il y a des endroits où il manque des infirmières, d’autres où il n’y a pas assez d’aides-soignants. Quand il manque quelqu’un, on va aller le piquer ailleurs, en ambulatoire par exemple, et les plannings peuvent changer au dernier moment. Ça bricole. »

Le climat se détériore

Un bricolage au sens figuré comme au sens propre. Bien sûr, n’est pas concerné le lourd appareillage de la cancérologie, fleuron d’une clinique qui brigue le titre de « plus grand centre de cancérologie privé de France. » Ce sont plutôt les outils du quotidien, tout aussi indispensables au soin, qui font l’objet des doléances répétées des salariés. En novembre 2016, par exemple, une vingtaine de problèmes matériels figurait à l’ordre du jour d’une réunion entre représentants du personnel et direction. Un syndicaliste soupire : « Ils font des achats sans consulter les soignants. Il y a des pièces entières de matériel qui ne vont jamais servir ». Un aperçu parmi d’autres : un beau matin, il y a deux ans, tout le système informatique a été brutalement changé. La pagaille qui s’en est suivi a duré plusieurs jours, avec mélange de patients à la clef. Tout ça pour qu’un autre nouveau système soit bientôt mis en place.

Même derrière la jolie mise en page de l'enquête "Qualité de vie au travail", la souffrance affleure. Un tiers des salariés du Confluent y ont répondu et la note moyenne donnée à cette qualité de travail est de 5,33 sur 10. Quasiment deux tiers d’entre eux pensent que le climat se détériore depuis trois ans et un quart seulement qu’ils peuvent « s’exprimer sans crainte. » Antoine, précédemment cité, parle déjà au passé du Confluent : « C’est quand même un énorme gâchis. Ici, il y avait une richesse salariale et de compétences énormes. » Lui-même est sur le départ.

*Les prénoms ont été modifiés.

Édition du 25 mai 2018 - 11 heures : Jeudi 24 mai dans la soirée, les 153 médecins actionnaires du Confluent réunis en Assemblée générale ont acté les principe d'une vente de la clinique. Ils détermineront à la fin du mois de juin si celle-si sera partielle (les murs seuls) ou totale (l'ensemble de l'activité). Le groupe rennais Vivalto santé, ainsi qu'une autre société immobilière, seraient déjà sur les rangs.

Une vente qui inquiète

Particularité locale, ce sont 153 médecins-actionnaires qui détiennent ce qui est devenu, acquisition après acquisition, la SAS Hôpital privé du Confluent. Et ils s’écharpent sur son avenir. « Certains passent plus de temps à s’engueuler ou en vacances qu’à opérer ! », rit – jaune – un cadre de l’établissement. Un syndicaliste est encore plus dur : « Ce ne sont plus des médecins-actionnaires mais des cochons-tirelires. »

Un directeur a déjà fait les frais du discret projet de vente des murs, révélé par Mediacités mi-mars et suspendu jusqu’au 7 avril dernier par le TGI de Nantes. Selon nos informations, un gros tiers des médecins-actionnaires, les plus anciens, pousseraient à la vente partielle ou totale (au groupe breton Vivalto Santé). Un petit tiers, composé des plus jeunes, freineraient des quatre fers, tandis que le tiers restant serait indécis. Les dissensions sont telles, que des lettres anonymes ont informé le comité d’entreprise, et donc les salariés, des discussions en cours. Qui sont ses auteurs ? Mystère... Le dernier vote en date, le 26 avril, a rejeté le projet à 60 %. Mais les médecins-actionnaires sont appelles à se prononcer à nouveau lors d’une AG convoquée jeudi 24 mai au soir.

Habituellement plutôt tempérée, la CFDT a d’ailleurs appelé à un rassemblement mercredi 23 mai, qui a rassemblé près de 150 salariés. « L’enjeu pour les salariés c’est ce qui va se passer dans un ou deux mois : vend-on toute la clinique ou les murs seuls ? Est-ce qu’on garde toute notre indépendance ? Sans prendre parti sur aucun projet, notre ligne c’est garder l’indépendance tout en préservant les acquis sociaux que nous avons conquis au fil des années », expliquent les délégués syndicaux Régine Darrouzes et Fabien Hallet. « Si les actionnaires et la direction continuent comme ça, dans deux semaines tout le monde est dans la rue », commente plus crûment une salariée mobilisée.

De son côté, le maire (PS) de Rezé, également présent à la manifestation, s’oppose fermement à toute vente. Dans un communiqué publié le 22 mai, Gérard Allard écrit : « Il s’agit visiblement d’une opération soumise à des logiques financières pour le plus grand bénéfice de groupes hospitaliers privés (…). Les objectifs de solidarité et de santé ne doivent pas se transformer en politique de consommation du soin. Ici comme ailleurs, la santé n’est pas à vendre. »

Mais qu’est ce qui motive ainsi certains dirigeants du Confluent à vouloir vendre tout ou partie de la prestigieuse clinique ? Un élu du comité d’entreprise avance une explication : « Pour moi, c’est vendu par ce qu’ils anticipent le glissement des chiffres. Il ne faut pas oublier qu’en 2026, le CHU s’installe juste en face [sur l’île de Nantes, à un kilomètre à vol d’oiseau, ndlr]. Là, c’est la grosse machine qui débarque et qui risque de bouffer Le Confluent, notamment sur l’ambulatoire. Les murs, c’est donc une roue de secours financière ». Un cadre avance lui une logique plus court-termiste : « Les médecins les plus anciens veulent juste s’offrir sans attendre leur retraité dorée ».

Dans tous les cas, la structure du Groupe Confluent, tel que montée depuis cinq ans, empêchera tout intéressement des salariés à cette vente, contrairement à ce qui est arrivé par le passé. Lors de la cession des terrains du centre Catherine-de-Sienne (racheté puis déménagé aux NCN, à partir de 2010), chaque salarié de cette entité avait touché environ 3 600 euros.

 

À la suite de notre premier article sur le Confluent, publié le 15 mars dernier, nous avons rencontré de nouveaux salariés du Confluent. Comme lors de nos premières interviews, tous ont requis l’anonymat le plus total (à l’exception des deux délégués syndicaux cités), craignant pour leurs conditions de travail, voire leur travail tout court. Leurs prénoms ont donc été modifiés. Si les salariés s’expriment ici longuement, la direction du Confluent reste, quant à elle, murée dans le silence. Après s’être réfugiée derrière « un référé en cours, qui couvre une période de deux mois [jusqu’au 7 avril dernier] pendant laquelle il convient de laisser l’ensemble des acteurs instruire sereinement ce dossier », la direction nous a signifié, par le biais de son service communication et du marketing, qu’elle ne « souhait[ait] pas prendre la parole ». Alors que nous nous sommes rendus à son bureau, le directeur général Bernard Bensadoun a refusé de nous recevoir. Dommage.

Thibault Dumas
Franco-américain, je suis journaliste professionnel à Nantes depuis plus de dix ans, en radio puis en presse écrite, comme pigiste désormais. Je collabore avec Mediacités, édition nantaise, depuis la préparation de son lancement, en 2017. Je n'ai pas de spécialité en tant que telle mais j'enquête plutôt (seul ou en équipe) sur les montages fiscaux (Waldemar Kita, FC Nantes, Manitou, etc), la politique sous toutes ses formes, le social (Le Confluent, Centrale Nantes, Beaux-Arts de Nantes, etc) et un peu d'écologie (déchets, éoliennes de Nozay, etc). Pour me contacter : thibault.dumas@mediacites.fr.