Il y a sept mois, Mediacités révélait l’existence d’un malaise profond au sein de la médecine du travail de Nantes. Après avoir repéré des signes de souffrance au travail, le Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) de cette association employant 300 personnes, dont 80 médecins du travail, commandait une enquête sur les risques psycho-sociaux pesant sur ses salariés. Cet audit est achevé. Il sera présenté aux membres du conseil d’administration fin janvier. Mediacités a pu se procurer une copie de ce document interne, qui lève le voile sur des pratiques qui engendrent des lourds dégâts psychologiques chez les salariés.

« Une ambiance insoutenable au quotidien », « des conflits importants », « des humiliations publiques, des menaces et autres marqueurs d’un système managérial défaillant », « un sentiment de négation de l’individu »… Le tableau social dépeint par Technologia fait froid dans le dos. Ce cabinet indépendant (celui-là même qui avait examiné la situation chez France Télécom après la vague de suicides en 2009) a décortiqué les réponses au questionnaire envoyé aux 300 salariés du SSTRN ainsi qu'au 36 entretiens réalisés au sein de l’établissement. Les conclusions sont unanimes : l’état de tension permanent au sein de l’équipe dirigeante se répercute sur un certain nombre de salariés.       

Souffrances
Extrait de l'audit du cabinet Technologia sur le SSTRN

ambiance
Extrait de l'audit du cabinet Technologia sur le SSTRN

C’est au 4ème étage du siège, rue Linné, celui de la direction, que se concentrent les critiques. 64% des membres de la direction/coordination/CODIR estiment que leur vie professionnelle à une incidence négative sur leur santé : insomnies, perte de poids, pleurs, dépression… les dégâts psychologiques sont très nombreux. Et finissent parfois jusqu’à provoquer des départs « brutaux ».

Licenciements
Extrait de l'audit du cabinet Technologia sur le SSTRN

Un management perçu comme abrupt, voire maltraitant

Mais comment s’explique ce climat délétère ? Pour une part à cause des modifications successives de l’organisation du travail qu’a du mettre en place le SSTRN ces dernières années, pour répondre à la série de réformes du système de santé français. Mais ces contraintes extérieures ne sont pas seules responsables, souligne le cabinet Technologia. Son enquête pointe notamment « un mode de management perçu comme abrupt voire maltraitant ». Un comble pour un établissement en charge, entre autres, de la prévention de la maltraitance au travail dans l’agglomération nantaise !

critiques direction
Extrait de l'audit du cabinet Technologia sur le SSTRN

Mis en cause par de nombreux collaborateurs dans cet audit, le directeur général, Karim Badi, n’aura pas à affronter sa présentation fin janvier. Il a démissionné en octobre et dirige depuis quelques jours le CMIE (Centre interentreprises de santé au travail), à Paris. Comme nous le révélions en mai dernier, il s’était auparavant dédouané auprès du CHSCT en invoquant la pression que faisait peser sur lui le président du SSTRN, Jean Cesbron. Une pression que confirme l’audit, qui reproche également à Jean Cesbron une tendance à s'impliquer trop régulièrement dans la marche opérationnelle de l'association, marchant ainsi sur les plates-bandes de son directeur général.

Représentant du MEDEF, le président, par ailleurs membre de la commission « Santé, social » du CESER (Conseil Economique Social et Environnemental des Pays de la Loire) a imposé à son ex-directeur de réorganiser le service dans des délais très courts. « Une demande d’accélération des projets a été faite par le président du conseil d’administration sans échelonnement dans le temps, ni priorisation des projets, ce qui a pu entraîner des difficultés au sein de la Direction et du pôle management pour mettre en place ces nombreux projets dans des délais ressentis comme courts », note le document. La personnalité controversée et le passé de Jean Cesbron, présentés dans notre précédente enquête, avait suscité également quelques interrogations.

« Prise en charge des situations de souffrance au travail», «mise en place d’indicateurs de suivi de l’absentéisme», «renforcement des marques de reconnaissance»… Le président et son conseil d’administration vont désormais pouvoir piocher dans la longue liste de préconisations intégrées à l’audit pour s’attaquer à ce chantier social au sein du SSTRN. On note déjà une première avancée : « La tension sociale est retombée depuis que les salariés ont été entendus par le cabinet Techonologia. Ça leur a fait beaucoup de bien de déverser le mal être qu’ils avaient en eux », témoigne Yann Pénigaud, délégué syndical (UNSA). De quoi espérer que les cordonniers ne soient bientôt plus les plus mal chaussés.

Karim Badi n’a pas souhaité répondre à nos questions et Jean Cesbron n’a pas répondu à notre demande d’interview. Yann Pénigaud, délégué syndical (UNSA) est le seul à avoir accepté de nous parler et de se voir citer dans cet article. Pour éviter toute confusion, nous tenons donc à préciser qu'il n'est pas à l'origine de la fuite de ce rapport confidentiel. Ce n'est pas lui qui nous a fourni ce document. Si tel avait été le cas, nous ne l'aurions bien évidemment pas cité afin de lui éviter toute mesure de rétorsion.

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Diplômé du CFPJ (après une Licence de Communication), j'ai débuté ma carrière dans le groupe Europe 1 (Europe 2, Europe 1), avant d'occuper un poste de journaliste au sein de la rédaction de Radio Fidélité à Nantes. Après une année passée à la rédaction française de Radio Vatican à Rome, j'ai fait un retour à Radio Fidélité en tant que rédacteur en chef jusqu'en avril 2017. J'ai réalisé quelques piges également pour Télénantes, France 3, France Bleu et La Croix. Depuis septembre 2017, je collabore avec Médiacités Nantes et les radios RCF des Pays de la Loire (RCF Anjou, Vendée et Sarthe).