A ses grandes heures, elle a fait travailler une partie de la région castelbriantaise, employant jusqu’à 700 salariés. A Issé, commune d’à peine 2 000 âmes au nord de la Loire-Atlantique, Atlas Plastique, devenue entre temps Atlas Innovation, était une fierté locale. Aujourd’hui, ses bâtiments délabrés qui s’étendent sur plus de sept hectares, annoncent le bourg d’une sordide manière. Après avoir mis la clé sous la porte, en 2006, l’usine de plasturgie a laissé derrière elle une dette environnementale : près de 800 tonnes de déchets dangereux auxquels s’ajoute, cerise sur la décharge, la présence dans les sols de métaux lourds comme l’arsenic, de solvants chlorés, de PCB ou encore de substances radioactives.

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L'ancienne usine Atlas Plastique, à Issé, dont les sols sont encore lourdement pollués. / Photo : David Prochasson

Missionnée par l’inspection des installations classées, l’Ademe a investi quelque 700 000 euros en juin 2009 pour mettre le site en sécurité. « Je n’oublierai jamais cette date tellement j’ai été soulagé lorsque les déchets dangereux ont été évacués », confie le maire Michel Boisseau (DVG). Reste, aujourd’hui, la pollution des sols. Une véritable épine dans le pied de la commune qui tente depuis 12 ans de tourner la page. En l’absence d’exploitant solvable pour dépolluer, la mairie a fini par racheter le site en 2017, pour un euro symbolique.                  

Car dans ces zones rurales, au foncier peu disputé, aucun promoteur ne s’était manifesté. Et pour cause : selon le bureau d’études qui a rendu ses conclusions en décembre dernier, la mairie devra débourser la bagatelle de 890 000 euros pour démolir un bâtiment aux toitures en amiante et entre 330 000 et 380 000 euros pour la gestion des pollutions. Soit, au total, l’équivalent du budget de fonctionnement 2018 de la petite commune, qui va devoir chercher des financements avant de lancer ses projets de commerces et d’espaces verts. Et plus que jamais, l’illustration des limites de la doctrine pollueur-payeur…

De l’Amoco Cadiz à Total

pollution sol 1Les pollutions d’Issé sont loin d’être une exception. Mediacités a scruté la base de données du ministère de la Transition écologique, Basol, qui recense les installations classées ayant nécessité une action des pouvoirs publics. La Loire-Atlantique en compte 118. C’est moins que dans le Rhône (180) ou que dans la seule métropole de Lille (163), mais tout de même. Parmi eux, 25 ont été traités et ne nécessitent plus ni restriction d’usage ni surveillance. Les 93 autres présentent des contaminations à des degrés divers dans les sols ou dans les eaux, parfois les deux. « Les recensements suivent logiquement l’histoire industrielle de la région, avec des concentrations à Nantes et Saint-Nazaire », explique Christophe Hennebelle, chef de la division risques chroniques à la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) des Pays de la Loire.                  

Sans surprise, on retrouve donc les grandes industries des bords de Loire : les Chantiers de l’Atlantique à Saint-Nazaire, la raffinerie Total de Donges, la centrale thermique EDF à Cordemais, l’ex-fabricant d’engrais Soferti et le groupe sidérurgique Arcelor Mittal à Indre ou encore KME France (ex-Tréfimétaux) à Couëron. Une quinzaine de garages, stations-services et dépôts pétroliers y sont également recensés, ainsi que des teintureries, dont les produits sont réputés très polluants. Plus surprenant : les sables souillés de pétrole enlevés des plages après le naufrage de l’Amoco Cadiz, en 1978, ont été stockés près du terminal charbonnier de Donges, dans une enveloppe argileuse à même le sol.

Ces données, Mediacités les a compilées dans une carte interactive. Nous avons supprimé les 25 sites libres de toute restriction. Les 93 autres sont regroupés selon trois catégories, en fonction de l’état d’avancement du dossier.

Une gestion des risques en fonction de l’usage

Parmi les composés recensés dans cette base de donnée, tous sont toxiques pour l’environnement comme pour la santé, certains métaux lourds comme l’arsenic et le cadmium ayant des effets cancérigènes. L’exposition à ces polluants a lieu essentiellement par inhalation ou par ingestion, via des légumes contaminés ou un contact avec le sol. « Les enfants, jusqu’à 7 ans, portent beaucoup leur doigt à la bouche, ce qui peut être dangereux lorsqu’ils jouent sur des sols contaminés, explique Jacky Bonnemains, président de l’association écologiste Robin des Bois. Et les poussières de plomb, par exemple, peuvent avoir des conséquences graves sur le développement intellectuel des enfants. » Les polluants les plus dangereux demeurent les PCB, interdits depuis 1987, mais aussi les solvants organiques, très utilisés dans les industries de la chimie, la peinture, la métallurgie ou la plasturgie. Parmi eux : les BTEX (benzène, toluène, éthylbenzène et toluène) et le trichloréthylène (TCE), classés cancérogènes et reprotoxiques.

 

A la cessation d’activité, l’exploitant est tenu de remettre le site en état. Il le fait en soumettant un plan de gestion à l’inspection des installations classées. « C’est rare qu’un terrain soit totalement dépollué. Il reste souvent des traces, souligne Jean-Pierre Gaillard, chef de l’unité départementale de Loire-Atlantique à la Dreal. Notre travail consiste à discuter du niveau de dépollution et à trouver le bon plan de gestion en fonction des usages futurs. » En clair, un site ne sera pas dépollué de la même manière selon qu’il soit voué à accueillir une activité industrielle ou destiné à l’accueil de jeunes enfants. Pour des raisons financières, on définit un niveau de risque acceptable. C’est la raison pour laquelle certains sites comportent des restrictions d’usage, interdisant par exemple l’utilisation de la nappe ou la réalisation de jardins potagers ou de logement en rez-de-chaussée. Une logique contestable, selon Jacky Bonnemains de Robin des Bois. « Que deviendront ces métaux lourds dans 50 ou 100 ans ? Les générations futures auront-elles la traçabilité de ces pollutions ? », interroge-t-il.

L’Île de Nantes face à son héritage industriel

pollution sol 3L’instauration, depuis le 1er janvier, des Secteurs d’information sur les sols devrait améliorer la mémoire des pollutions. Pour l’heure, Basol est loin d’être exhaustif. Pour plusieurs raisons : d’abord, parce que le renseignement des fiches, qui date seulement du début des années 1990, n’est pas la mission principale des inspecteurs des installations classées. Ensuite, parce que certaines pollutions sont trop anciennes pour en avoir conservé la mémoire. « Avant les années 1990, il n’y avait que très rarement une recherche de pollution au moment des cessations d’activité des installations classées », explique Christophe Hennebelle.                  

Sur l’Île de Nantes, il faut exhumer de vieux clichés pour prendre la mesure de ce qu’a été ce secteur avant son réaménagement : un quartier grouillant d’entrepôts, de cheminées, de grues et de cales de navires… Du milieu du 19e à la fermeture du dernier chantier naval en 1987, cet ancien archipel a compté à peu près toutes les industries qui ont forgé l’identité ouvrière de la ville : la construction navale, la métallurgie, le raffinage de sucre ou encore la production d’engrais chimiques, dont Nantes fut une place forte de l’Hexagone. Dans les années 1970, quantité de stations-services et de dépôts de liquide inflammables et d’hydrocarbures s’y sont développées.

Hangar à bananes
Le hangar à bananes, avant...

Quand certains quartiers découvrent leurs vestiges archéologiques, l’Île de Nantes bute sur un os : la pollution de ses sols. Certaines sont connues et ses responsables identifiés. C’est le cas des contaminations sur les anciennes Halles Asltom, qui accueillent le parking des Machines et, depuis peu, la nouvelle école des Beaux-Arts. D’autres le sont moins : les récents programmes immobiliers qui longent le boulevard de la Prairie au duc, des Nefs jusqu’au Hangar à Bananes, ont dû composer avec cet aléa. Parfois, les pollutions se révèlent plus importantes que prévu, retardant, de fait, les projets. Le Palais des sports en a fait les frais en 2016. Lors de sa rénovation, le diagnostic complémentaire a révélé la présence de plomb, d’hydrocarbures et de composés volatils dans ses sols. Et pour cause : l’enceinte sportive a été bâtie dans les années 1970 sur l’emplacement de l’ancienne décharge municipale. La même qui s’étendait jusqu’au Tripode, cet immeuble dynamité en 2005 en raison de l’amiante qu’il renfermait.

Nantes est un cas d’école des pollutions en milieu urbain. Pour anticiper les problématiques de contamination des sols, la Samoa, l’aménageur chargée, depuis 2003 et jusqu’en 2037, du projet de l’Île de Nantes, a fait appel au Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM). La mission de cet établissement public : cartographier les sources potentielles de pollution et optimiser la gestion des terres excavées avec une méthodologie adaptée. « Notre travail doit pouvoir permettre d’anticiper les coûts liés aux pollutions et d’adapter le projet d’aménagement en fonction des connaissances », explique Cécile Le Guern, ingénieure de recherche au BRGM.

Des opérations coûteuses

pollution sol 2Au terme d’un travail de compilation d’archives, le BRGM a mis à jour sa base de données des industries historiques, Basias. Elle recense désormais près de 200 sites potentiellement pollués sur l’Île de Nantes. A cela, s’ajoutent des remblais de mauvaise qualité. « Après les comblements de la Loire, l’île a été rehaussée, parfois avec des matériaux et déchets industriels », explique Cécile Le Guern. Selon le BRGM, à moins d’un mètre de profondeur, 42 % des remblais sont jugés « douteux » et contiendraient des scories, c’est-à-dire des traces de métaux, ou des matériaux comme du bitume.

Les opérations de dépollution peuvent s’avérer longues et surtout coûteuses. « On vérifie les risques sanitaires, mais l’impact est surtout économique », souligne Mathilde Andrieu, chargée de gestion des terres polluées à la Samoa. Selon le type de pollution et les nombreuses techniques de traitement des sols, les coûts varient de 20 à 1000 euros la tonne de terre traitée. La société d’économie mixte n’a pas communiqué sur le sujet, mais on peut aisément chiffrer la facture annuelle en millions d’euros. « Ce qui sauve l’Île de Nantes, c’est le prix du foncier », appuie Cécile Le Guern. En clair, ici, contrairement à Issé, la dépollution en vaut la chandelle pour un promoteur.                  

Pour s’assurer que chaque projet sorte de terre, la Samoa a mis en place ses propres règles. « C’est une spécificité de l’Île de Nantes : lorsqu’on récupère la maîtrise foncière d’un terrain avant de le revendre à un opérateur immobilier, on le conserve jusqu’au début des travaux. Ce qui nous permet de définir le plan de gestion des terres avec le promoteur, explique Mathilde Andrieu. Les surcoûts sont ensuite partagés à 50-50% entre la Samoa et le promoteur. » Un dispositif qu’elle poursuit sur le prochain chantier majeur de l’île, le quartier Sud Ouest qui verra la réalisation du futur CHU mais aussi de logements, de trois parcs, avec le transfert des installations ferroviaires sur le site Nantes Blottereau. Et là encore, les sols de la gare de l’Etat ont vu transiter quantité de marchandises, charriant leur lot de pollution aujourd’hui enfouie.