Dans les documents récapitulant les missions des élus nantais au cours des dernières années (lire notre article ici), quelques lignes ont tout particulièrement piqué la curiosité de Mediacités. Elles concernent la participation de cinq élus de la majorité à un salon organisé chaque année au mois de septembre près de Paris : l’Espace Collectivités.

Depuis plus de 35 ans, ce salon réunit « dans la convivialité et avec efficacité les entreprises au cœur de la vie économique française, les décideurs, élus et acteurs institutionnels qui font vivre notre pays », nous explique son site internet. Concrètement, cet événement rassemble les stands de 250 entreprises, familières des marchés publics passés avec les collectivités locales. On y trouve le gratin des secteurs de l’eau, de l’immobilier, de l’assainissement ou encore de la valorisation des déchets (Bouygues, Engie, Veolia, Vinci, Suez…)

On aurait donc pu imaginer y retrouver les élus nantais chargés de l’urbanisme ou des grands travaux. Eh bien non ! D’après les documents que nous avons pu consulter, on pouvait croiser dans ses travées, entre 2016 et 2018, Aymeric Seassau, adjoint à la maire chargé de la lecture publique et des médiathèques ainsi que les conseillers municipaux Nathalie Blin (intégration et à la citoyenneté des étrangers), Jean-Jacques Moreau (animation sportive, sports universitaires et scolaires), Robin Salecroix (vie étudiante et logement des jeunes) ou Katell Favennec. Bref – et c’est ce qui a justement surpris Mediacités –, des élus ayant pour point commun d’appartenir au groupe communiste de la majorité municipale.

Plus de 7 000 euros de dépenses en trois ans

En trois ans, seuls les élus PC ont demandé le remboursement de leur déplacement et de leur hébergement lors de ce salon, pour un montant total d’un peu plus de 7 000 euros. Alors, qu’est-ce donc que cet « Espace Collectivités », chasse gardée d’un seul groupe politique, pourtant bien loin – idéologiquement – des multinationales qui y exposent ? « Il regroupe les partenaires privés, les opérateurs des collectivités, répond l’adjoint Aymeric Seassau, par ailleurs secrétaire départemental du PC. Cela me permet d’échanger sur les grands chantiers du département avec des opérateurs. J’ai pu par exemple discuter de l’éolien offshore, du port, etc. » Même réponse, ou presque, pour le conseiller municipal PC, Robin Salecroix, chargé de la vie étudiante : « Sur le logement des jeunes, ce salon est pour moi un moment d’échanges et de débats ».

Certes. Mais une autre raison moins avouable conduit les élus communistes nantais à apprécier tout particulièrement « Espace Collectivités ». Ce salon se tient en effet au Parc des expositions du Bourget, à 600 mètres à peine de là où la Fête de l’Humanité plante chaque année sa scène et ses stands... aux mêmes dates. Les déplacements payés par les contribuables nantais à l’ « Espace Collectivités » permettent donc aux élus communistes de profiter de la même occasion de la fête de L’Huma. Un heureux hasard ? Pas tout à fait.

Une société très proche du PCF

Car les liens entre « Espace Collectivités » et le parti communiste relève d’une longue et vieille histoire d’amour… et d’argent. Le salon est organisé par la société événementielle Idélia, basée à Montreuil (ville gérée par le PCF depuis le début du siècle dernier, hormis une parenthèse verte entre 2008 et 2014). Créée en 1995 par des proches du parti, Idélia n’a jamais quitté le giron communiste. Le PDG actuel, Olivier Mathis, a été premier adjoint du maire PC de Stains et figure dans l'actionnariat de Public Imprim, un imprimeur proche des collectivités communistes, comme l'avait montré une précédente enquête de Mediacités. Quant au secrétaire général, Jean Lavielle, son nom est associé à une affaire de malversation financière. Cet ancien président de la CCAS d'EDF-GDF (les œuvres sociales de l'entreprise) a été condamné en 2014 pour avoir détourné des fonds de la CCAS au profit du parti communiste et de la CGT, via la société… Idélia .                

Les liens étroits entre l’Espace Collectivités et la fête de l’Humanité avaient d’ailleurs été dévoilés au grand jour lors des audiences du procès du financement du parti communiste, en 2000. Le tribunal correctionnel s’était alors attardé sur le salon, « haut lieu du trafic d’influence », selon l’acte d’accusation. Il sert en tout cas d’antichambre aux élus communistes souhaitant participer à la Fête de l’Huma. « C’est vrai, l’Espace Collectivités permet aux élus qui viennent à la Fête de l’Humanité de venir rencontrer des partenaires. », admet Olivier Mathis, le PDG d’Idélia, en s’empressant d’ajouter que « toutes les tendances politiques sont représentées parmi les 15 000 élus et cadres présents au salon. »

Les heureux hasards du calendrier

Une « ouverture politique de façade » selon un ancien élu communiste de Loire-Atlantique. « Clairement, la grande majorité des participants sont des proches du PC, explique-t-il à Mediacités. Pour les cadres du parti, c’est l’occasion de rencontrer les leaders des marchés publics. Pour les autres, ils y passent quelques minutes ou pas du tout et vont surtout à la Fête de l’Huma. »

Un témoignage accrédité par le cas nantais : seuls les élus communistes se déplacent à l’Espace Collectivités, de leur propre chef et sans compte-rendu de leur travail pour la mairie. Nous pouvons même affirmer que certains élus nantais, figurant pourtant sur la liste des remboursements de frais, n’ont pas arpenté les allées d’Espace Collectivités. Et pour cause : ils étaient à Nantes aux mêmes dates, où ils exerçaient même leurs tâches d’élus municipaux…

Des allégations rejetées par Aymeric Seassau : « Les remboursements de frais ne concernent que le déplacement sur l’Espace Collectivités. Ce salon est indépendant de la Fête de l’Humanité. Nous profitons de ce salon pour aller à la Fête de l’Humanité, point ! » Et si l’Espace Collectivités ne se tenait pas au même moment que la fête de l’Humanité ? « Nous irions également ! », lance-t-il. Aucun risque que cela n’arrive…

Fin 2018, lors d'un conseil municipal, les élus de la minorité formulent à Johanna Rolland la demande suivante : obtenir la liste des déplacements effectués par les adjoints et conseillers municipaux cette année là et les frais qu'ont occasionnés ces voyages. A Mediacités, nous nous sommes alors dit que s'il était intéressant d'étudier ces voyages sur une année, ce le serait encore plus sur l'ensemble du mandat. Nous avons donc sollicité le service presse pour obtenir cette liste sur les années antérieures. Notre demande a été acceptée et nous avons reçu plusieurs séries de fichiers pdf recensant ces  frais de mission. Leur analyse a donné lieu à un autre article, consultable sur Mediacités.

Sur les cinq élus communistes nantais concernés par ces remboursements de déplacement sur l’Espace Collectivités, deux seulement ont répondu à notre demande d’interview : Aymeric Seassau et Robin Salecroix. Les autres (Jean-Jacques Moreau, Nathalie Blin et Katell Favennec) n’ont pas donné suite. Entre 2016 et 2018, la délégation des élus communiste nantais à l’Espace Collectivités était composée de quatre élus. Etonnamment, cette année, seuls deux élus ont participé au salon : Aymeric Seassau et Robin Salecroix, les deux mêmes qui ont accepté de nous parler

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Diplômé du CFPJ (après une Licence de Communication), j'ai débuté ma carrière dans le groupe Europe 1 (Europe 2, Europe 1), avant d'occuper un poste de journaliste au sein de la rédaction de Radio Fidélité à Nantes. Après une année passée à la rédaction française de Radio Vatican à Rome, j'ai fait un retour à Radio Fidélité en tant que rédacteur en chef jusqu'en avril 2017. J'ai réalisé quelques piges également pour Télénantes, France 3, France Bleu et La Croix. Depuis septembre 2017, je collabore avec Médiacités Nantes et les radios RCF des Pays de la Loire (RCF Anjou, Vendée et Sarthe).