La chasse aux hérons est ouverte. Officiellement, le projet d'Arbre annoncé à 35 millions d'euros et destiné à prendre racine dans le jardin extraordinaire de la carrière Misery, est sur les rails. A l'automne, le conseil métropolitain a voté une enveloppe supplémentaire pour les études préparatoires de 1,48 million d'euros, portant le total à 4,4 millions d'euros. Il a accepté aussi la réalisation d'un premier héron géant pour 2,8 millions. Alors, avec plus de sept millions d'euros déjà engagés, peux-t-on encore suspendre le vol du héron, voir le renvoyer dans son nid ? Selon les principaux challengers de Johanna Rolland aux prochaines municipales, oui.

Candidate LREM, Valérie Oppelt assure qu'elle « n'enterre pas le projet », mais cache à peine son agacement devant la désinvolture de ses concepteurs, Pierre Orefice et François Delarozière : « Ils ont demandé aux élus de voter sans devis et sans études préalables, et sans même un devis sur le coût des études prélables ! C'est pourquoi il a fallu voter une rallonge en octobre 2019 ». S'ajoute à cela, selon Valérie Oppelt, un manque de transparence sur les comptes de la Machine, « qui n'est plus du tout de notre époque ». 

Hérons à petit pas, tapons les entreprises

Si l'Arbre doit se faire, ce sera pour  « 35 millions d'euros de budget total, sans dépassement envisageable », assène la candidate LREM, qui sait pourtant que plus personne ne prend ce chiffre au sérieux. « Il circule depuis plus de 15 ans et ne repose sur aucune analyse approfondie », renchérit Julien Bainvel, élu LR et pilier de la liste de Laurence Garnier, qui dénonce également le mythe des trois tiers : un tiers d'argent de la métropole, un tiers d'argent nantais, un tiers de mécénat d'entreprise, versé à un fonds de dotation. « Avec la déduction fiscale accordée aux entreprises, en dernière analyse, l'Arbre aux hérons serait financé massivement par de l'argent public ».

Emmené par Margot Medkour, le groupe “Nantes en commun.e.s” demande un « moratoire » mais parle concrètement d'enterrer le dossier, en rompant avec la logique qui sous-tend l'Arbre aux Hérons. « Ce projet est caractéristique d'une politique de réalisations prestigieuses visant à accroitre l'attractivité de Nantes, ce qui n'est pas notre priorité, assène Arthur Créhalet, porte-parole de la liste. Nous pensons qu'il est temps de redonner du pouvoir et des moyens aux associations de quartier en matière de culture et d'animation. La ville a décollé, la politique d'attractivité a fonctionné. Nous ne sommes plus dans les années 1990 ».

Lâché par EELV

Plus délicat encore pour la majorité sortante, sa composante EELV ne veut plus de l'Arbre et campe sur une ligne proche de Nantes en commun.e.s. « L'Arbre aux hérons s'inscrit dans cette idée fixe d'attractivité de Nantes et de sa métropole, une stratégie qui date déjà de plus de vingt ans ! », martèle sa candidate, Julie Laernoes. « Nantes n’a plus de problèmes d’attractivité. Nantes a des problèmes liés à son attractivité », insiste la candidate écolo, qui pointe également « les incertitudes lourdes » sur le plan financier et sur le plan technique. Un arbre plus petit, moins cher ? « Non. Être responsable aujourd’hui, c’est définir des priorités, et donc, accepter des renoncements si c'est nécessaire ». Et c'est un refus « non-négociable ».

Un coup de bluff pour engager les négociations avec les socialistes dans la perspective de la prochaine mandature ? « J'en doute, analyse un élu métropolitain. Je crois que les Verts nantais sont vraiment devenus allergiques à la politique culturelle descendante, sur le mode des élites créatives qui éclairent le peuple. Il pourrait y avoir un rapprochement avec Nantes en commun.e.s sur ce point précis. Et électoralement, c'est peut-être payant. Le tissu culturel nantais s'agace de voir toujours les mêmes acteurs capter les gros budgets depuis vingt ans. Les papes de la culture ont dépassé la soixantaine, à Nantes. Margot Medkour est plus jeune que le Géant de Royal de Luxe... »

Le même élu appelle la Machine à publier enfin des comptes détaillés (ce qu'elle n'a pas fait depuis 2011), « ne serait-ce que pour garantir que l'argent versé par Calais est bien allé au Dragon de Calais (lire notre enquête) et l'argent nantais a des projets nantais ».

Serrage de vis sur l'exception culturelle

Un nouveau délai, des renégociations, quelques trimestres de retard ? L'Arbre en a connu d'autres, mais le contexte change. Si les municipales n’ont pas raison de lui, le coup de grâce pourrait venir d'une note de la direction des affaires juridiques du ministère des Finances, mise à jour début 2020 et transmise à la Commission européenne. Elle fait le point sur ce qui est permis dans le cadre de l'exception culturelle, telle qu'elle est définie par l'article R2121-3 du code de la commande publique. Celui-ci dit que l'acheteur peut passer un marché « sans publicité ni mise en concurrence préalables » lorsque l'objet est « la création ou l'acquisition d'une œuvre d'art ou d'une performance artistique unique ».

Cette disposition est la clé de voûte de vingt ans de partenariat entre la ville de Nantes et l'association La Machine, ou, pour le dire autrement, entre deux hommes, François Delarozière et Pierre Oréfice (lire nos précédentes enquêtes). Ensemble, ils conçoivent des projets enthousiasmants. Quand les projets sont avalisés, la ville de Nantes les confie à un fournisseur exclusif, l'association loi 1901 nommée La Machine, dirigée par François Delarozière, à qui on doit déjà l’Éléphant et le Carrousel des Mondes Marins. Les créations sont ensuite exploitées par la société publique Les Machines de l'île, dirigées par ...Pierre Oréfice. Co-créateurs, les deux amis toucheraient des royalties sur la billetterie et les produits dérivés de l'Arbre aux hérons, s'il voyait le jour.

Souvent décrit comme du copinage légalisé, ce système dérogatoire aux règles de la concurrence est scruté depuis des années par la Commission européenne, qui aimerait que la France en précise les contours pour éviter les abus. C'est ce que fait la note précitée. Exception culturelle et absence de mise en concurrence, oui, mais seulement si « aucune solution de remplacement raisonnable » n'existe et s'il n'y a pas eu de « restriction artificielle des caractéristiques du marché », en le définissant trop précisément, par exemple... L'acheteur doit aussi justifier « que les prestations artistiques n’auraient pu être exécutées par d’autres opérateurs avec des compétences et des moyens techniques ou artistiques équivalents pour des résultats comparables », ce qui est potentiellement problématique.

Un opportun changement de statut du fonds de dotation

Certes, personne ne peut contester à Pierre Oréfice et François Delarozière la paternité de l'Arbre aux Hérons. Mais quand un architecte dessine un bâtiment, il n’en choisit pas le constructeur. L'association La Machine est-elle vraiment la seule à pouvoir concrétiser l'idée ? La question se pose. Pour enfoncer le clou, la note cite quelques jurisprudences (page 7). Une collectivité n'a pas pu expliquer pourquoi une « sculpture monumentale devant être implantée sur le domaine public » devait absolument être confiée à tel artiste. Une fontaine commandée, « du fait de son caractère original, exigeait de la part des constructeurs des compétences particulières et un talent artistique », mais le tailleur de pierre choisi n'était pas le seul à pouvoir la réaliser...

L'exception culturelle est si solidement ancrée dans les habitudes nationales qu'il faudra un peu de temps pour que les changements de doctrine se concrétisent. Toutefois, il est permis de penser que la fenêtre de tir se réduit. Soit l'Arbre est lancé très rapidement. Soit il ne se fera jamais. Le fonds de dotation de l'Arbre aux Hérons, qui encaisse l'argent des mécènes, a d’ailleurs pris les devants. Suite à une délibération du conseil métropolitain du 4 octobre 2019, il va devenir « Fonds de dotation de l'arbre aux hérons et du jardin extraordinaire ». Quatre mots en plus, en apparence superflus : inauguré en septembre 2019, le jardin est quasiment achevé et n'a pas mobilisé des sommes considérables (1,5 million d'euros). En fait, ce changement dans les statuts borde juridiquement les dons des entreprises. Un fond de dotation doit respecter son objet social. S'il utilisait l'argent à tout autre chose, l'administration pourrait remettre en cause la légitimité de la déduction accordée aux mécènes. Au cas où l'Arbre tomberait prématurément, ces derniers peuvent donc désormais se rassurer : il restera le jardin...

>>> Retrouvez toutes nos enquêtes sur les Machines de l'île :

https://www.mediacites.fr/nantes/dossier/machines-de-ile/