Lundi 17 mars, la famille Lungu, migrants roumains d’origine rom, a regardé le discours d’Emmanuel Macron à la télévision, comme 35 millions de personnes en France, ce pays où ils vivent depuis plus de 10 ans. « On est en guerre contre le virus ! »  répète Amalia, la plus à l’aise de la famille avec le français. Depuis début mars, après des années passées sur le bidonville de La Neustrie, à Bouguenais, non loin de l’aéroport, ils habitent désormais en HLM à Vertou. En fin de semaine dernière, adultes et enfants ont bravé l’interdiction de déplacement pour revenir sur le terrain nettoyer leurs caravanes laissées vacantes. « On veut les maintenir propres pour venir y fêter l’anniversaire des enfants avec tous nos proches quand le coronavirus sera fini », espère Amalia. En attendant, ils se disent bien contents de vivre désormais dans un vrai logement, avec « des robinets pour se laver les mains ». Et inquiets de savoir quand les enfants vont pouvoir aller dans leur nouvelle école près du HLM. Ils devaient y faire leur rentrée lundi 16 mars, le jour où tous les élèves ont dû rester à la maison…                

Attestations

Ioana, une sœur de la même famille, vit quant à elle toujours à plein temps dans le bidonville de La Neustrie, avec son mari et ses quatre enfants. Sans toilettes, ni eau courante – il faut aller la pomper à une borne incendie située à 500 mètres -, entourés de tas de rebuts et de chats errants. « On va chercher encore plus d’eau que d’habitude pour se laver les mains. Et chacun reste dans sa caravane », décrit-t-elle, avant de concéder que « c’est difficile d’empêcher les enfants de jouer avec leurs copains. » « Mais pour l’instant, il n’y a aucun malade sur le terrain », assure-t-elle, précisant que « des gens sont venus distribuer les papiers pour qu’on puisse aller chercher à manger sans se faire arrêter ».

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Sur le bidonville de La Neustrie, à Bouguenais, Ioana et Amalia vont chercher de l'eau à une borne à incendie située à quelques centaines de mètres. / Photo : Armandine Penna

Toute la semaine dernière, professionnels et bénévoles des associations se sont coordonnés pour leur distribuer affiches sur les gestes barrières et attestations de déplacements, traduites en roumain. « Seuls ceux qui ont un travail avaient eu des attestations de leurs patrons. Les autres, sans information ni imprimante, ont commencé à avoir pas mal d’amendes », détaille Nathalie Arnold, bénévole de l’Ufut (Une famille un toit) et membre de Romeurope, qui vient de faire le tour de sept terrains. Andréa, jeune mère de 18 ans qui vit dans un bidonville sur l’Ile de Nantes, explique : « Je me suis fait interpeller par la police quand j’allais chercher de l’eau. Depuis je cours avec mes bidons pour ne pas avoir une amende que je ne peux pas payer. » Pour ceux de son clan qui ne travaillent pas chez les maraîchers, pour ramasser radis et concombres, finie la manche, finie la ferraille…               

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Ioana et Amalia doivent sortir pour chercher de l'eau à une borne à incendie située à quelques centaines de mètres du bidonville. / Photo : Armandine Penna

Protection

« Globalement, l’inquiétude vient plus du risque d’amende et de savoir comment trouver des revenus et à manger que du risque de contamination. On se pose parfois la question de savoir si les gens ont vraiment pris conscience de ce qui se passe », interroge Cécile Coutant, responsable des Forges. Cette association de médiation sociale a pris fin 2019 le relais de Médecins du monde (MDM) pour faire de la médiation en santé sur les terrains dits d’insertion et sur quelques terrains « illicites », principalement auprès des personnes avec des problèmes complexes de santé. Pendant 15 jours, les médiatrices des Forges, dont l’une est roumanophone, ont fait de la prévention de visu. Elles gardent à présent le contact par téléphone via des personnes ressources. « Notre objectif est de maintenir le lien, expliquer pourquoi il faut se laver les mains souvent avec du savon, rassurer, apporter des éléments de compréhension. »

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Sur le bidonville de La Neustrie, à Bouguenais Ioana et Amalia font chaque jour la lessive à la main. / Photo : Armandine Penna.

« Le message commence à passer », assure Nathalie Arnold de l’Ufut. Quand elle a commencé elle aussi à sensibiliser les habitants des bidonvilles au coronavirus, il y a 15 jours, beaucoup lui riaient au nez. A ses conseils sanitaires, ils répondaient qu’ils étaient « protégés par Dieu ». Un discours distillé par les pasteurs évangélistes officiant dans les églises de fortune construites sur les terrains. « Mais dans l’est de la France, l’épidémie est partie d’un rassemblement évangéliste… Ils ont compris qu’ils ne sont pas plus protégés que les autres. » Les églises ont de toute façon dû fermer.

Raccordement

Reste la promiscuité. Comme dans ce groupe de quelque 90 caravanes entassées sur le terrain privé d’un ancien entrepôt à Vertou, après une expulsion intervenue le 11 mars alors que l’épidémie avait commencé. Et surtout le problème de l’accès à l’eau. A l’instar des habitants d’un petit bidonville du nord de Nantes, près de Port la Blanche, qui doivent faire six kilomètres en voiture pour aller en chercher. « Mais ça bouge dans le bon sens, il y a une vraie mobilisation en direction des plus vulnérables », salue Nathalie Arnold. Un bien pour un mal : la crise sanitaire a consolidé autour des bidonvilles une bonne volonté collective que la mise en place d’une MOUS (maitrise d’œuvre urbaine et sociale) avait jusqu'alors de la peine à enclencher.

Dans l’après-midi du vendredi 20 mars, sous l’impulsion de la délégation interministérielle à l’hébergement et à l’accès au logement (Dihal), Nadine Chaïb, la sous-préfète de Loire-Atlantique en charge du dossier, l’Agence régionale de santé (ARS) et les élus locaux ont fait le point avec les opérateurs de terrain. Le principe d’un raccordement de tous les campements à l’eau a été acté. Les agents métropolitains sont aussitôt intervenus pour le rendre effectif. A ce jour, il ne restait que deux terrains en attente d’une borne ou d’un tuyau.

Par ailleurs, 3 000 savons ont été commandés, dont la distribution est prévue cette semaine. Celle de « kits d’hygiène » a aussi été évoquée. « Nous demandions depuis longtemps cet accès à l’eau. L’urgence sanitaire met tout le monde d’accord. Et il a aussi été acté l’arrêt de toutes les expulsions… Ouf ! », applaudit Marie-Hélène Nedelec, élue de Saint-Herblain et vice-présidente de Nantes métropole en charge de ces populations vulnérables. « Pour l’instant, il n’y a pas de cas connus de malades, précise-t-elle. Le travail en réseau doit permettre un suivi pour être le plus réactif possible si cela arrive. »

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Des groupes de caravanes s’installent régulièrement sur les terrains vagues de l'Ile de Nantes, sans eau ni sanitaires, comme ce campement de 60 caravanes quai Wilson en 2017. / Photo : Armandine Penna

Responsabilité

« Ça s’organise plutôt bien en Loire-Atlantique, souligne Cécile Coutant, la responsable des Forges. Ce qui n’est pas le cas partout vu les échos que j’ai d’autres territoires. Après il faut que ça dure. » Une articulation avec le dispositif mobile de la permanence d’accès aux soins de santé (PASS) du CHU de Nantes doit se mettre en place pour toutes les personnes précaires qui n’ont pas de médecin traitant. Un lieu de desserrement devrait aussi ouvrir à Saint Aignan de Grand Lieu pour mettre à l’écart d’éventuels contaminés.

« On avait déjà eu une alerte avec une épidémie de rougeole au début de l’été 2019. La réserve sanitaire de l’ARS était venue sur les terrains, mais les leçons n’avaient pas été tirées. Peut être que cette nouvelle épidémie va permettre une vraie prise de responsabilité », espère Annick Plou, médecin à la retraite et militante de Romeurope. Pour sa part, elle a distribué ses recommandations sur les terrains, mais aussi des livres pour les enfants. A l’heure actuelle, ces derniers n’ont ni ordinateur ni imprimante pour faire leurs devoirs à distance. La question de la scolarité devrait être discuté lors de la prochaine réunion virtuelle de tous les acteurs.

Confinement : quel dispositif pour les plus précaires ?

Pendant le confinement, les dispositifs d’aide tournent eux aussi au ralenti, alors que l’urgence sociale n’attend pas. En réponse aux inquiétudes des professionnels et militants agissant auprès des personnes les plus démunies - migrants, SDF, habitants des bidonvilles, familles précaires -, la ville de Nantes construit progressivement des réponses.

« Dans cette période particulière, il faut fédérer les énergies, faire preuve de souplesse et se concentrer sur nos missions essentielles, dont le soutien aux plus fragiles », annonçait la semaine dernière, Johanna Rolland, la maire de Nantes. La question de l’accès à une aide alimentaire a été traitée en priorité. Des agents municipaux volontaires ont été envoyés en renfort pour permettre le fonctionnement de la Banque alimentaire. Elle avait fermé quelques jours suite au confinement à domicile de bons nombres de ses bénévoles, beaucoup étant des retraités âgés de 60 ans et plus. Plusieurs lieux de distribution exceptionnels ont été ouverts en plus des points et maraudes habituels. Il s’agit notamment d’éviter les concentrations. Dans les autres communes de la métropole, le maintien de l’aide alimentaire va-t-il aussi parvenir s’organiser, alors que la cohorte des bénévoles s’est réduite et celles des personnes dans le besoin risque d’augmenter ?

Autre alerte : « La nécessité d’un hébergement pour tous ceux qui ne peuvent se confiner s’ils n’ont pas un toit », comme le rappelle haut et fort l’Intercollectif personnes à la rue. Sur ce point, la ville de Nantes a renvoyé l’Etat à ses responsabilités. La préfecture assure qu’une cinquantaine de chambres d’hôtels ont déjà été mises à disposition des sans domicile. D’autres solutions sont attendues pour permettre au 115 de ne laisser personne à la rue.

Munie de ma carte de presse et en respectant les gestes barrières, j’aurais pu me rendre dans les bidonvilles pour y interroger ceux qui s’y voit désormais confinés en plus d’y être jusqu'alors ghettoïsés. Comme les médiatrices en santé de l’association Les Forges, j’ai fait le choix de suivre la situation avec bienveillance mais à distance. Travaillant depuis plusieurs années sur les conditions de vie de ces habitants d’Europe de l’est, j’ai donc contacté par téléphone quelques personnes ressources, qui elles-mêmes m’ont mise en relation avec des connaissances. Les photos sont issues d’un travail documentaire que je réalise depuis plusieurs mois en suivant la vie d’une famille rom.

Armandine Penna
Après avoir été correspondante du quotidien La Croix au Maroc, elle s’est installée à Nantes pour se spécialiser sur le secteur social. Que ce soit avec les mots ou son appareil photo, son crédo : rendre parole et dignité aux oubliés (personne en situation d’exclusion, de handicap, de migration ou de dépendance). Parmi les journalistes fondateurs de l’association « L’Etabli, des ateliers du social sur mesure », elle anime aussi des ateliers d’éducation aux médias et d’initiation au reportage auprès de publics fragiles.