L’écosystème de recherche nantais est en effervescence. Un candidat vaccin, des traitements en développement, une étude indépendante sur l’hydroxychloroquine, des respirateurs artificiels, des visières de protection… Déconfinement ou non, les équipes de chercheurs locaux planchent sur le Covid-19. Certaines depuis longtemps déjà. Spécialiste de l’immunologie, la biotech nantaise Xenothera travaille sur la famille des coronavirus depuis 2015. Fin juin, elle va démarrer des essais cliniques prometteurs au CHU de Nantes. « Le XAV-19 est un mix d’anticorps qui neutralisent le SARS-CoV2 et l’empêchent de se multiplier, complétant ainsi les défenses immunitaires des patients lorsqu’elles sont trop faibles », explique Odile Duvaux, médecin et présidente de Xenothera.

Des anticorps pour limiter les formes sévères

Plusieurs équipes dans le monde testent actuellement des injections de plasma de patients guéris aux malades du Covid. L’avantage du sérum produit par Xenothera est d’être illimité car fabriqué à partir d’anticorps d’animaux fabriquant des anticorps similaires à ceux de l’homme. Ce traitement est destiné aux patients hospitalisés, avant aggravation de la maladie et transfert en réanimation. Fin mars, la start-up annonçait avoir besoin de trois millions d’euros pour fabriquer les premières doses.

Combien a-t-elle déjà récolté ? Fin mai, la société a annoncé une levée de fonds de cinq millions d’euros, dont 2,3 provenant de BPI France via le dispositif French Tech Bridge. Une jolie somme, qui devrait donc lui permettre de répondre à la demande du gouvernement français, à savoir fabriquer entre 15 000 et 30 000 traitements unitaires par mois à partir de janvier 2021. Mais au delà de ce financement assez classique, Xenothera a également puisé à d’autres sources, bien plus originales. Une cagnotte de financement participatif, d’abord. Lancée sur les réseaux sociaux, elle lui a permis de lever plus de 100 000 euros. La société est également allée frapper à la porte des collectivités. Avec succès : Nantes Métropole et la Région lui ont chacune versé 200 000 euros de subvention.

Du venin pour bloquer la réplication du virus

Dans la cité des Ducs, Xenothera est loin d’être la seule à plancher. L’équipe du Dr Michel de Waard, directeur de recherche Inserm à l’Institut du Thorax, s’affaire également. Dans sa « librairie » de plus de 100 000 molécules naturelles, elle recherche celles capables de bloquer certaines protéines présentes sur l’enveloppe du nouveau coronavirus. Ce qui permettrait de stopper sa réplication et donc de diminuer sa dangerosité chez l’homme. Les mieux placées à priori ? Les venins d’araignées, serpents et scorpions.

« Le venin est déjà utilisé dans les pathologies cardiovasculaires, la douleur, les cancers, le diabète, indique le Dr de Waard. Notre travail de chercheur consiste à identifier les molécules naturelles à haut potentiel pour devenir la source d’un traitement contre le Covid-19. Puis, dans six à huit mois, ce sont les autorités qui prendront le relais pour les essais cliniques et la production ». Pour avancer vite, l’institut dispose d’un appareil de criblage à haut débit. Dans le cadre de l’appel à projet Flash-Covid-19 lancé par l’Agence nationale de la recherche, ce projet baptisé « CoV2-E-Target » a été l’un de ceux retenus parmi les 86 lauréats. Et, là encore, les collectivités ont mis la main à la poche : la Région Pays-de-la-Loire, en l’occurrence, qui dans ce cadre lui a versé 200 000 euros.

Un vaccin nantais dans les tuyaux

Plus à l’Ouest, à Saint-Herblain, la société Valneva est, de son côté, en passe de mettre au point un vaccin contre le Covid-19. Elle dispose déjà d’un candidat vaccin contre la maladie de Lyme et un autre contre le chikungunya. « Sur la centaine de vaccins contre le Covid-19 en développement à travers le monde, il n’y en a probablement que 10% qui iront au bout de leur développement. L’avantage de la technologie que nous développons - celle du vaccin inactivé - est d’être éprouvée et très sûre », souligne Franck Grimaud, le directeur général de Valneva, société cotée en Bourse.

Autre avantage mis en avant : le développement du vaccin sur les propres plateformes de production de Valneva. Un avantage compétitif, dont ne disposent pas toutes les équipes en lice, loin de là. Si le DG nantais préfère rester discret sur les financements nécessaires, il indique néanmoins, pour donner un ordre de grandeur, que la société américaine Novavax vient de recevoir 380 millions de dollars pour développer son candidat vaccin. « Les budgets requis pour les essais cliniques et le développement d’un vaccin sont bien supérieurs à ce que financent les acteurs locaux. Nous avons eu des contacts avec Nantes Métropole mais il était plus cohérent de laisser des équipes de recherche locales bénéficier de ces fonds », indique Franck Grimaud.

Un financement inédit de la Métropole

Épidémie et inquiétude mondiale, recherche et financements locaux... Une nouvelle donne issue de la crise sanitaire ? Pour une part, tout du moins. Mi-avril, à son plus fort, Nantes Métropole a ainsi décidé la création d’un fonds d’appui aux innovations, doté d’un million d’euros. Une première ! « Ce fonds est inédit. Le financement de la recherche est une prérogative de la Région. Sans l’épidémie, la métropole ne l’aurait pas créé », souligne ainsi Francky Trichet, adjoint au maire de Nantes, chargé de l’innovation et du numérique.

A ce jour, sur une vingtaine de dossiers recherche en cours d’instruction, Xenothera s’est déjà vu allouer 200 000 euros, le maximum. « Cela confirme que l’écosystème de recherche nantais est très fertile, avec notamment des liens étroits entre les technologies de santé et les technologies numériques », commente Francky Trichet. Les prérequis à l’attribution des subventions : soutenir des PME et start-ups à la recherche de financements et « panacher entre des projets à risque comme Xenothera et d’autres plus matures et moins risqués, ayant une temporalité plus courte que la recherche d’un vaccin ou d’un traitement », précise l’adjoint au maire. La liste des autres projets retenus sera connue au plus tard fin juin.

5,8% du budget de la Région consacré à la recherche

Si la Métropole se lance ainsi dans la recherche à l’occasion de l’épidémie de Covid-19, en temps normal cette compétence relève plutôt du Conseil régional. Qui, on l’a vu, ne l’a pas oublié. Pour participer à l’effort la Région a déjà alloué les financements suivants : 300 000 euros pour l’étude Hycovid (pilotée par le CHU d’Angers, elle vise à tirer au clair le niveau d’efficacité de l'hydroxychloroquine dans le Covid-19), 200 000 euros pour le projet « CoV2-E-Target », mentionné ci-dessus, et 200 000 euros au projet COVARDS (qui vise à améliorer la compréhension du syndrome de détresse respiratoire aiguë). Sans compter des subventions plus modestes, comme celle de 50 000 euros versée pour le projet MakAir, prototype de respirateur artificiel fabriqué avec des imprimantes 3D.

Rien de nouveau en temps de Covid ? Pas tout à fait. Si, comparativement à ses homologues, la Région Pays-de-la-Loire soutient plutôt largement la recherche (voir graphique ci-dessous, extrait d’un rapport du Sénat de 2019), elle a cette fois un peu changé ses méthodes.

graph recherche régions

« Dans le contexte, nous avons choisi un accompagnement réactif. En temps normal, nous n’aurions pas soutenu Hycovid car c’est une étude clinique, soutenue habituellement par les laboratoires, indique Stéphanie Houël, conseillère régionale Pays-de-la-Loire, vice-présidente de la commission Développement économique. Mais à la mi-avril, dix jours après le lancement de l’étude, la Région a annoncé son soutien, dérogeant aux règles qu’elle se fixe elle-même. « Si demain d’autres projets intéressants liés au Covid-19 nous sont présentés, la Région aura encore des marges de manœuvre », ajoute la conseillère régionale. Les équipes devraient donc pouvoir compter sur un soutien régional dans la durée, dans les limites budgétaires. Le budget recherche annuel de la Région était en moyenne de 36 millions d’euros entre 2016 et 2019, dont un peu plus de sept millions d’euros par an attribués à la recherche en santé. Mobilisée exceptionnellement, la Métropole ne pourra pas rallonger. « L’idée n’est pas de pérenniser ce fonds, même si bien sûr, on aimerait entendre dans cinq ans “Alors là à Nantes, vous avez vraiment un train d’avance sur la santé” , avec des équipes de renommée internationale », souligne Francky Trichet.

Un changement de paradigme est-il possible ?

Le genre de refrain que lesdites équipes aimeraient également entendre. Sans grand espoir, malheureusement, faute justement de pérennité des financements. Chez Xenothera, Odile Duvaux raconte par exemple, comment elle s’est bagarrée pour décrocher des financements. A part l’engagement rapide de la Région et la « très bonne surprise » avec celui -inattendu- de la Ville, le reste du parcours décrit les mêmes embuches que la plupart des biotechs qui se lancent. « J’ai trouvé l’appel à projet de l’ANR un peu nébuleux. J’ai eu l’impression qu’ils ne retenaient que les labos académiques… », déplore-t-elle.

Jouant « la carte député », elle a même toqué à la porte de François de Rugy. Le mercredi après-midi suivant, sa question était posée au gouvernement : comment les biotechs développant un traitement contre le Covid-19 peuvent-elles se financer ? C’est seulement à partir de là que Xenothera a eu connaissance d’une procédure de « fast-track » qui a débouché sur le projet collaboratif avec le CHU de Nantes.

La crise du Covid pourrait-elle redonner plus de visibilité aux équipes de recherche et faciliter l’obtention de financement à l’avenir ? Le Dr de Waard se montre sceptique. « Tout à coup, on se rappelle qu’on a des chercheurs en France. Et que ce sont eux qui trouvent les molécules pour soigner des maladies comme le Covid-19 ! Pour autant, je pense que ce financement de crise ne va pas modifier la donne en profondeur. Cela fait des années que nous réclamons des revalorisations salariales pour les chercheurs français, afin de rester compétitifs face aux chercheurs américains et chinois. Mais le gouvernement n’a rien annoncé à ce jour ». Et, comme le montre la parenthèse Covid, l’apport local ne suffira pas.