Il aime les Pays de la Loire et les Pays de la Loire le lui rendent bien. Gunter Pauli, entrepreneur belge de 64 ans, théoricien de la "Blue economy" (économie bleue), sera à La Roche-sur-Yon le 16 octobre, afin de rencontrer des chefs d'entreprise. Avec certains d'entre eux, il a déjà créé en Vendée un club d'échanges d'idées et d'accompagnement à la transition écologique. Son nom ? Ruptur. Son objectif ? Pousser les chefs d'entreprise à devenir « acteurs d'une économie créative et environnementale ».

Sur le papier, le propos est plutôt séduisant. Comme l'explique le site de Ruptur, le mouvement vise rien moins qu'à « montrer que l'on peut rejeter 0 déchet, ne pas polluer et être aussi rentable qu'une entreprise lambda ». Comment ? En « s'inspir(ant) de la nature », en « remett(ant) en question les règles des affaires et des marchés », en « pens(ant) local et territorial » et en « donn(ant) aux jeunes générations les clés de penser autrement ». Bref, un programme si radical, qu'on s'étonne presque de relever parmi les adhérents le nom de certaines entreprises comme la banque CIC Ouest, le Grand port maritime de Nantes – Saint-Nazaire, GRDF, ou encore le groupe vendéen de béton et de charpente industrielle Herige.

Le soutien des collectivités

Mais après tout pourquoi pas. D'autant que - autre gage de sérieux très institutionnel -, la structure est soutenue financièrement par la Région, Nantes Métropole, le département de Vendée, la ville et l'agglomération de la Roche-sur-Yon... et même l'Ademe, l'agence gouvernementale de la transition écologique. Les subventions publiques représentent ainsi 10% du budget de l'association (un salarié), qui est alimenté à 90% par les cotisations d'une soixantaine d'entreprises adhérentes. Un bel aréopage réuni, donc, derrière la bannière de Gunter Pauli. Le credo de cet entrepreneur qui présida notamment aux destinées de la lessive bio Ecover ? « Connaissance + déchets = richesse ». Le 24 juillet dernier, à Nantes, c'est ainsi qu'il résumait son concept « d'économie bleue », lors d'une conférence publique donnée avec Idriss Aberkane sous le label "SuperFrance, le réveil de la France".                  

Plus concrètement, l'économie bleue est celle qui s'exonère de la fatale empreinte environnementale. « Lorsque vous prenez un café, vous produisez du marc de café. Avec ceci, vous faites pousser des champignons et les déchets de ces champignons font une bonne nourriture pour une poule, qui vous donne un œuf », expliquait Gunter Pauli aux Nantais, lors d'une précédente conférence, le 25 septembre 2017. Message répété en septembre 2018 aux Sables-d'Olonne, lors d'une autre intervention.

Certains écologistes adhèrent, mais surtout les chefs d'entreprise. Économe en ressources naturelles, locale et circulaire, mais néanmoins capitaliste et tournée vers le profit, la Blue economy réconcilie les contraires. A l'image de Gunter Pauli, finalement. Ce polyglotte (il parle néerlandais, anglais, français, italien et espagnol) est à la fois membre du très élitiste Club de Rome, rassemblement de patrons et de hauts fonctionnaires, et ami de Beppe Grillo, figure de proue du mouvement populiste anti-système italien Cinq Etoiles. « C'est un inspirateur, résume Charles Barreau, entrepreneur vendéen et président de Ruptur. J'ai vraiment franchi un cap en l'écoutant. Pour moi, sa conférence a été un choc salutaire. »

Et les résultats sont là. En couverture de The Blue Economy, son ouvrage publié en 2017 chez Academic Foundation, Gunter Pauli revendique 200 projets soutenus et 3 millions d'emplois créés. L'éditeur parle à son sujet de « Steve Jobs du développement durable ». Légère exagération commerciale ? Probablement, à en croire la mésaventure survenue à la Chambre de commerce et d'industrie de Quimper Cornouaille (aujourd'hui CCI métropolitaine Bretagne Ouest).

Gunter Pauli à la dure épreuve du terrain

En 2016, enthousiasmé par les théories de Gunter Pauli, Jean-François Garrec, président de la CCI finistérienne, a décidé de nouer un partenariat avec l'entrepreneur visionnaire. Il était question de développer la culture de spiruline (une algue utilisée comme complément alimentaire), de lancer un papier révolutionnaire réalisé sans arbre (mais à base de poudre de pierre), de promouvoir l'usage du li-fi (wi-fi par la lumière), de lancer la production de champignons sur du marc de café et d'amener des îles bretonnes à l'autonomie énergétique.

Baptisé "Blue Economy en Cornouaille", porté par l'Association blue economy initiative locale (Abeil), le partenariat visait la création d'un millier d'emplois dans le sud-Finistère. Las, à l'été 2018, la CCI a dénoncé l'accord passé avec Zero Emissions Research and Initiatives (Zeri), la fondation de Gunter Pauli. « Zeri n’a pas assuré le service après-vente » expliquait, laconiquement, au Télégramme Vincent Coppola, le directeur du développement économique chargé de la Blue economy, le 2 juillet 2018. Il rendait néanmoins hommage à Gunter Pauli : « Il nous a réveillés sur de nouveaux modes de production, sur sa façon de relier les entreprises au territoire ».

Interrogé par Mediacités pour plus de précision sur les motifs de la rupture avec le visionnaire, Vincent Coppola évoque « une convention de confidentialité qui exclut toute communication ». Selon nos informations, cette convention n'existe pas. Si la CCI se tait, c'est par embarras. Mediacités a pu consulter une autre convention, celle qui scellait le partenariat conclu avec Zeri. Le document date d'avril 2016. Long de huit pages, il se résume en un mot : le vide. Consultés, les services juridiques de la CCI avaient d'ailleurs retourné une copie annotée plus de 30 fois, réclamant des précisions toutes les cinq lignes.

Les déconvenues de la CCI du Finistère

« Solutions économiques innovantes », « projet collectif profitant à tous », « innovations majeures », « interconnections locales entre toutes les parties prenantes potentielles »... Mais encore ? Rien n'était détaillé, à la grande inquiétude des techniciens de la Chambre. Zeri va « accompagner la CCI dans sa transition vers l'économie bleue », dit le partenariat. Annotation du juridique : « Comment ? Par téléphone ? Par des réunions ? Par visio ? Par des actions sur place et si oui, lesquelles ? A quelles échéances ? Avec quels participants ? »

Autre lacune inquiétante pointée par les relecteurs : aucun des « nombreux projets » censés prouver « la pertinence du modèle d'économie bleue » n'était détaillé. Le partenariat mentionnait simplement Porto Torres, en Sardaigne, exemple présumé de « mutation d’un site pétrolier vers la chimie verte ». On y lisait aussi le nom d'El Hierro, une île des Canaries supposée avoir atteint son « autonomie énergétique », sans qu'on sache quelle part y avait pris Gunter Pauli.

Extrait de la convention passee avec la CCI du Finistere
Extrait de la convention passée avec la CCI du Finistère.

Rien n'y a fait, les élus ont foncé. « J'avais l'appui direct du président, un vrai entrepreneur de qualité », se réjouit Gunter Pauli, contacté par Mediacités. Un appui tellement marqué que la CCI lui a versé 500 000 euros sur des promesses, dont aucune ne s'est concrétisée, à part une production confidentielle de champignons sur du marc de café. Constat préoccupant, Gunter Pauli ne semble pas le savoir. « J'ai fait mon travail, l'île de Sein est aujourd'hui équipée en Li-fi, c'est une référence mondiale ! », nous a assuré le conférencier, au mépris des évidences. Il y avait bien un très vague projet d'internet par l'éclairage public sur l'île de Sein, mais jamais cette île de 58 hectares et 250 habitants n'a été pionnière en haut-débit.

« Une bête de scène »

Même les exemples cités par Gunter Pauli dans la convention de partenariat de la CCI de Cornouaille étaient bancals. El Hierro - dont il ne s'est jamais occupé - est toujours restée très loin de l'autonomie énergétique. En 2019, une centrale hydro-éolienne a couvert 54% des besoins de l'île, ce qui n'est pas ridicule, mais demande encore 46% de KWh issus d'une centrale au fioul. Quant à la mutation d'un site pétrolier de Sardaigne vers la production de bio-polymère à partir de chardons, elle a connu un destin chaotique. Le 29 septembre 2020, le journal local L'Union sarde expliquait que l'entreprise était en grande difficulté. Nommée Matrica, c'est une filiale commune du géant de la pétrochimie italien ENI et du spécialiste des bio-plastiques Novamont. En l'occurence, Gunter Pauli a effectivement un lien avec le projet : il est président du conseil d'administration de Novamont depuis juin 2013 !

« Gunter est une bête de scène, raconte un jeune entrepreneur français qui l'a beaucoup côtoyé. Je l'ai vu obtenir 400 000 euros d'un industriel français pourtant expérimenté, en lui racontant comment il allait l'aider à métamorphoser ses process, sa gamme de produits, ses approvisionnements. Tout ! Il n'a rien fait derrière, hélas. Lors d'un forum au Maroc, il était tellement bon qu'il a eu droit à une standing-ovation au milieu de la conférence. Pour tracer des perspectives révolutionnaires, il est brillant. Dès que l'on descend dans les détails, en revanche... A une autre conférence, à la Rochelle, je l'ai entendu se tromper d'un facteur dix sur la quantité de plastique relâché chaque jour dans les océans, alors que c'était une question centrale dans son propos. Il a aussi tendance à laisser croire qu'il a initié des projets dont il ne s'est jamais occupé. En lisant la présentation qu'il fait sur Youtube de Las Gaviotas, un éco-village en Colombie, n'importe qui est porté à croire qu'il a été à l'origine du projet. Sur place, en réalité, personne n'a jamais entendu parler de lui. »

Interrogé, Charles Barrau, le président de l'association Ruptur admet avoir entendu parler de la désastreuse expérience de Cornouaille. Il souligne que ni Ruptur, ni ses parrains institutionnels n'ont versé d'argent à Gunter Pauli, se contentant de prendre en charge ses visites dans la région. « Gunter est un inspirateur formidable, plaide l'entrepreneur. Il sème des graines. Ensuite, il s'en va. » Laissant à d'autres la déclinaison concrète de l'économie circulaire.

« On ne donne pas 500 000 euros sur de belles paroles »

Du côté de Ruptur, qui ouvre un bureau à Nantes en novembre, un des projets en cours concerne « la réduction des quantités considérables de déchets générés par la construction, en menant une réflexion en amont avec les professionnels », explique Charles Barreau. Une tâche essentielle, le BTP étant de loin le premier producteur de déchets en tonnage de France, mais une tâche engagée depuis des années sans attendre Gunter Pauli. L'Ademe et la Fédération française du bâtiment ont publié "Prévenir et gérer les déchets de chantier" en 2009, un plan de prévention des déchets de chantier Ademe/EcoBAT a suivi en 2012. Et un décret par an au minimum est publié sur ce sujet depuis une décennie. « Tout bien considéré, analyse un ancien salarié de la CCI de Cornouaille, nous sommes plus fautifs que lui. On ne donne pas 500 000 euros sur de belles paroles. »

Les institutionnels des Pays de Loire n'ont pas eu cette imprudence. Nonobstant, par leur soutien, ils donnent du crédit à un visionnaire dont la crédibilité laisse sans doute à désirer. Avec à la clé une interrogation : porté par ses parrainages prestigieux, adoubé par des organismes de référence comme l'Ademe, jusqu'à quel niveau de responsabilité peut arriver un Gunter Pauli ? Au printemps 2020, recommandé par Beppe Grillo, il était devenu un conseiller quasiment officiel de Giuseppe Conte, chef du gouvernement italien. La presse italienne relevait ses passages au Palais Chigi, siège du gouvernement de la huitième puissance économique mondiale...

C'est le moment que Gunter Pauli a choisi pour twitter un message conspirationniste établissant un lien entre la 5G et le Covid-19 : « Appliquons la logique scientifique. Quelle a été la première région au monde couverte par la 5G ? Wuhan ! Quelle a été la première région européenne 5G ? L'Italie du Nord », écrivait-il (voir ci-dessus). Sa carrière dans les allées du pouvoir italien a immédiatement tourné court, avant d'avoir réellement commencé. Reste la France, et en particulier les Pays de la Loire, où son aura est intacte.