Tout candidat(e) aux élections législatives le sait : à l’issue de la campagne, victorieuse ou non, ses comptes doivent être déposés devant une commission spécialisée, la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques (CNCCFP). Cette autorité administrative indépendante, dont le président est nommé par décret du Président de la République, a pour mission de les valider. Une tâche cruciale, qui permet au candidat(e) d’obtenir - ou non - le remboursement des frais engagés.

Cette validation, Sarah El Haïry en a bénéficié le 13 novembre 2017, cinq mois après son élection comme députée de la 5e circonscription de la Loire-Atlantique avec 61,02 % des suffrages (elle disposait du soutien du Modem et de La République en marche). De fait, sur ses 33 876 euros de dépenses de campagne, l’État lui a remboursé 27 659 euros. Pourtant, derrière ces comptes validés, se cachent des pratiques à la limite de la légalité qui, sans tomber sous le coup de la loi, soulèvent des interrogations déontologiques.

Des questions que s’est d’ailleurs posée l’antenne locale d’Anticor, avant de clore le dossier, comme le rapportait récemment Presse-Océan. « Dans ce dossier, nous sommes dans une zone grise, explique ainsi Françoise Verchère, co-référente de l’antenne départementale de l’association de lutte contre la corruption . Avec des pratiques qui ne tombent pas sous le coup de la loi, mais restent moralement répréhensibles ».               

La boîte de com' d'un ami 

Alors de quoi s’agit-il ? Pour mieux comprendre, Mediacités s’est plongé dans ces fameux documents comptables déposés à la CNCCFP par la future secrétaire d’État chargée de la Jeunesse et de l’Engagement. A leur lecture, la première « surprise » vient du fait que plus de la moitié des frais engagés concerne une seule et même entreprise : la société de communication MBG Ouest, basée à Saint-Sébastien-sur-Loire. Au total, 19 000 euros sur les 33 876 euros du budget de campagne, soit 56 %. Des chiffres surprenants au regard des dépenses des autres candidats soutenus par La République En Marche (LREM). Inconnus et novices en politiques pour la plupart, beaucoup avaient, à l’époque, préféré acheter les « packs communication » proposés par le parti présidentiel. La candidate Sarah El Haïry, guère plus expérimentée, n’a dépensé pour sa part que 1 000 euros d’outils de communication facturés par En Marche.

Mais quelle est donc cette société de communication si sollicitée par la candidate ? MBG Ouest pour Mérand (Isabelle), Baron (Adrien) et Guiho (Romain). Trois associés dont deux sont des proches de Sarah El Haïry. Isabelle Mérand est ainsi conseillère régionale (UDI) des Pays de la Loire. En 2015, lors des élections régionales, elle se trouvait sur la même liste que Sarah El Haïry, derrière Bruno Retailleau. Quant à Adrien Baron, c’est le vieux compagnon de route de la secrétaire d’État. Ils se sont rencontrés sur les bancs de la fac de droit et ne se sont plus quitté depuis.

Ancien président départemental du Parti Radical et adjoint au maire de Cugand (Vendée), Adrien Baron a également été collaborateur d’Isabelle Mérand, avant de devenir l’un des assistants parlementaires de Sarah El Haïry, après l’entrée de cette dernière au Palais Bourbon. Une récompense pour celui qui, dans les faits, était à la tête de la campagne de 2017. « Il n’y avait pas de directeur de campagne mais Adrien Baron jouait ce rôle en gérant complétement la communication », affirme l’une des membres de l’ancienne équipe de campagne.

Client et fournisseur

En d’autres termes, celui qui est désormais chef de cabinet de la secrétaire d’État était à la fois client et fournisseur lors de cette campagne. Les factures de MBG Ouest, que Mediacités a pu consulter, font état de prestations classiques (impressions de tracts, conception d’un site internet et de la réalisation de séances photo) pour des tarifs conformes à ceux du marché. « Du point de vue juridique, les dépenses engagées pendant la campagne le sont sur des fonds privés. Et dans ce cas précis, même si les dépenses sont remboursées par la suite par l’Etat, cela ne constitue pas un délit, nous confirme un avocat spécialisé en contentieux électoral. En revanche, rétribuer une société dont l’un des actionnaires est un proche de la candidate, ce n’est pas sain du point de vue déontologique. D'ailleurs, si on en croit les récentes évolutions juridiques en la matière, ce type de pratique risque à l’avenir d’être condamné », ajoute l’avocat.

Interrogée par Mediacités, Sarah El Haïry n’y voit « qu’un choix raisonné et raisonnable ». « On parle d’une campagne politique, donc on a besoin de confiance, explique-t-elle. J’ai préféré travailler avec une entreprise locale et experte en matière de campagne électorale. D’ailleurs, je n’étais pas la seule candidate à acheter le pack communication de cette société ». C’est vrai, mais c’est aussi la seule dont la campagne a été pilotée par l’un des actionnaires de l’entreprise. « Adrien Baron participe à la campagne dans le cadre de la commande que je passe à son entreprise, répond la secrétaire d’État. C’est donc en intervenant professionnel qu’il trouve sa place dans mon organigramme de campagne. Il n’a pas d’autre rôle que d’apporter son expertise en termes de communication. »

Les remboursements du frère de la secrétaire d’État

L’actuel chef de cabinet de Sarah El Haïry n’est pas le seul à avoir bénéficié de la campagne. Le propre frère de la secrétaire d’Etat est également concerné. Après avoir quitté le Maroc - d’où est originaire sa famille – juste avant les élections législatives, Nadir El Haïry s’est transformé en colleur d’affiches pour sa sœur ainée. De La-Chapelle-sur-Erdre à Petit-Mars, en passant par Couffé et Saint-Mars-du-Désert, le « responsable logistique » de la campagne a parcouru, selon la fiche de remboursement de frais, 3 420 kilomètres en un mois avant le premier tour des élections législatives. Pour cela, il a été remboursé de 2 034 euros. Un détail étonnant : la fiche de remboursement de frais fait état, chaque jour, de la même distance parcourue : 190 kilomètres.

Problème : les seuls frais qu’il a réellement payés sont les frais d’essence, soit environ 300 euros (estimation Mediacités). Le véhicule utilisé n’était en effet pas le sien mais une Golf Cabriolet prêtée par Philippe Abarnou , l’un des membres bénévoles de l’équipe de campagne et un proche, à l’époque, de Sarah El Haïry. La Commission des comptes de campagne est formelle : le montant de ces frais doit être justifié. Soit sur la base des barèmes fiscaux, soit sur production des factures de carburant. Dans le cas présent, seules les factures de carburant auraient dû être remboursées. Au lieu de cela, le choix a été fait de demander le remboursement en prenant en compte les barèmes fiscaux qui intègrent, en plus des frais d’essence, la dépréciation du véhicule, les frais de réparation et d’entretien, les dépenses de pneumatiques et les primes d’assurances. Des dépenses non engagées par Nadir El Haïry, qui n’était pas le propriétaire de la voiture.               

« J’ai transmis à la Commission des comptes de campagne la carte grise du véhicule et la demande de remboursement. La commission a donc bien vu qu’il y avait des noms différents. Elle a validé les comptes », tranche Sarah El Haïry. Pourtant, en feuilletant les comptes de campagne, Mediacités a bien trouvé la demande de remboursement de frais de transport. Mais aucun nom n’y figure.

Quant à la mandataire financière de la campagne, Gaëlle Audrain-Demey, elle explique que la question avait été étudiée par l’expert-comptable mandaté pour la campagne : « Si le propriétaire de la voiture souhaitait être remboursé de ses frais, il devait voir cela avec le conducteur. C’est un problème entre deux personnes privées ». Interrogé par Mediacités, Philippe Abarnou confirme ne pas avoir demandé le remboursement. Il avait prêté son véhicule « à titre gratuit ». Contactée, la CNCCFP confirme néanmoins à Mediacités (voir plus bas) que le remboursement au barème des frais concernant le véhicule (hors essence, donc) auraient bien dû l'être au propriétaire de la voiture.

25 000 euros de prêts personnels

La dernière liberté prise par Sarah El Haïry sur ses comptes de campagne concerne l’origine des fonds. A la lecture des documents, on apprend que l’essentiel des 35 374 euros de recettes provient de la candidate elle-même (29 100 euros) avec son argent personnel. La réalité est plus complexe. Interrogée par Mediacités, la secrétaire d’État reconnaît avoir contracté trois emprunts personnels à des proches, dont son suppléant, l’actuel député de la circonscription Luc Geismar.                

 

Recettes comptes campagne
Extrait des documents déposés par Sarah El Haïry devant la Commission des comptes de campagne.

Au total, il s'agit de deux prêts de 10 000 euros et d'un prêt de 5 000 euros. Des sommes qui dépassent les plafonds recommandés par le guide du candidat de la Commission des comptes de campagne. Mais surtout, dans les comptes présentés à la CNCCFP, les sommes empruntées par Sarah El Haïry ne figurent pas dans la colonne « emprunts des candidats auprès des personnes physiques ». Elles ont été intégrées au versement personnel de la candidate. Pour Sarah El Haïry, ces avances financières des trois proches ne représentaient que des emprunts personnels qui ne devaient pas être déclarés sur les comptes de campagne.               

« Quand vous avez 28 ans, ce n’est sûrement pas la banque qui vous prête de l’argent. J’ai donc demandé à des personnes autour de moi de me prêter de l’argent, raconte-t-elle à Mediacités. J’ai fait des reconnaissances de dettes. Ce sont donc des sommes qui m’ont été prêtées personnellement. Ces proches n’ont pas conditionné ces prêts à la campagne. Moi, j’ai utilisé cet argent pour financer la campagne. D’ailleurs, j’ai déclaré ces emprunts dans ma déclaration d’intérêt à la Haute autorité pour la transparence de la vie publique », conclut-elle.

Il est vrai qu’au moment des faits (début 2017), les prêts consentis par des personnes physiques - interdits pour le financement des campagnes présidentielles - ne faisaient l’objet d’aucun encadrement pour le financement d'autres élections. Tout au plus, ces emprunts devaient-ils être déclarés sur les comptes de campagne. Cette année là, 202 candidats sur 5 427 ont ainsi déclaré des emprunts auprès de proches.

Ironie de l’histoire, c'est pour pallier ce manque de transparence, que la loi sur la moralisation de la vie publique de septembre 2017 - portée par la majorité Modem / LREM à laquelle appartient Sarah El Haïry - a introduit un encadrement de ce type de prêt. Elle a également doté la commission des comptes de campagne d’un pouvoir de contrôle de l’effectivité du remboursement...

Mise à jour du 19 novembre 2020 : ajout de la réponse de la CNCCFP concernant le remboursement des frais de déplacement, reçue après parution de cet article.

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Diplômé du CFPJ (après une Licence de Communication), j'ai débuté ma carrière dans le groupe Europe 1 (Europe 2, Europe 1), avant d'occuper un poste de journaliste au sein de la rédaction de Radio Fidélité à Nantes. Après une année passée à la rédaction française de Radio Vatican à Rome, j'ai fait un retour à Radio Fidélité en tant que rédacteur en chef jusqu'en avril 2017. J'ai réalisé quelques piges également pour Télénantes, France 3, France Bleu et La Croix. Depuis septembre 2017, je collabore avec Médiacités Nantes et les radios RCF des Pays de la Loire (RCF Anjou, Vendée et Sarthe).