«Comment les pesticides empoisonnent la Loire-Atlantique »... Il y a maintenant trois ans, c'est ainsi que nous avions titré le premier de nos articles consacrés à l'usage des produits phytosanitaires dans l'agriculture départementale. Et à leurs dangers pour l'environnement comme la santé humaine. Nous y révélions alors des chiffres inédits et étions restés abasourdis par le silence régnant autour du sujet. Depuis, les choses ont incontestablement changé.

Glyphosate, néo-nicotinoïdes, métam-sodium, folpel... Les Français se sont désormais familiarisés avec ces termes techniques et les produits qu'ils désignent. Leur dangerosité, réelle ou supposée, fait l'objet de débats politiques, aussi bien au niveau local que national. Tout comme les pratiques agricoles qui, bon an mal an, connaissent des évolutions majeures.

Bref, trois ans après notre première enquête, nous avons décidé de retourner sur le terrain pour observer ce qui avait changé, ou non, dans l'un des départements les plus consommateurs en produits chimiques : de l'évolution des mentalités à celle de la consommation de pesticides, en passant par le débat sur les zones d'épandage, le réveil des élus ou le tabou des maladies professionnelles. Une plongée en cinq épisodes, dont nous publions cette semaine les deux premiers volets.


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ÉPISODE 1 : La fin explosive d'une longue omerta

 

- « Arrêtez de parler, vous ne connaissez rien au monde agricole ! »
- « Mais arrêtez de nous prendre pour des idiots ! On a Internet, on sait lire vous savez ! »
- « Un tweet, ce n’est pas de la science… »
- « Vous dites que vous nous nourrissez mais vous êtes en train de nous tuer ! »
- « Ce sont des incantations apocalyptiques qui alimentent l’agri-bashing. »
- « J’ai cru à un système qui nous a détruit. Aujourd’hui j’ai honte. Les pesticides ont écrabouillé ma vie. »
- « On ne peut rien prouver ! »

Voici, en très raccourci, un petit florilège des propos échangés pendant un débat des Coquelicots , organisé à Saint-Julien-de-Concelles en novembre 2019. La question - explosive - « Faut-il avoir peur des pesticides ? » a attiré ce soir-là plus de 500 personnes, riverains, maraîchers, agriculteurs de tous horizons, quand les organisateurs en espéraient 80. Mais à l’issue de cinq heures de discussions houleuses, chacun est sans doute rentré chez lui plus convaincu que jamais d’avoir raison. Tout ça pour ça ?                              

Il n’y a pas si longtemps, trois ans à peine, quand Mediacités a publié sa première longue enquête sur la question des pesticides en Loire-Atlantique, l’idée même d’organiser un tel débat relevait de la folie furieuse. A l’époque, nous avions dû déployer des trésors de persuasion pour convaincre des riverains de donner, sous couvert de l’anonymat, un avis sur le sujet. Les agriculteurs et leurs représentants évacuaient la question d’un revers de main. Quant aux élus… Thierry Agasse, le maire de Saint-Julien-de Concelles (réélu en mars dernier) où se tenait cette houleuse réunion de novembre, jurait alors mordicus que les pesticides n’étaient un problème pour personne dans sa commune. Bref, comme nous le soulignions alors, dans un des départements français les plus gourmands en pesticides, un lourd couvercle pesait sur la question. Un peu plus de trente mois plus tard, il semble avoir définitivement sauté.

« On était les méchants écolos échevelés »

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« On sent vraiment que l’ambiance a changé, confirme Romain Ecorchard, militant de Bretagne Vivante en Loire-Atlantique. On voit apparaître des associations et des collectifs nous contactent un peu partout dans le département ». « On évoque aujourd’hui des sujets qu’on ne pouvait pas aborder avant», observe de son côté Thierry Coignet, un élu de Divatte-sur-Loire, une autre commune maraîchère. « Il y a trois ans, on était les méchants écolos échevelés, maintenant les élus nous écoutent », s’amuse Dominique Fortunato, membre d’un collectif défendant depuis plus de vingt ans la qualité de l’eau dans le Nord du département. « Des personnes déjà convaincues que le territoire est empoisonné, et qui n’osaient pas se mettre en avant, se sont regroupées pour parler tout haut », analyse Patrick Hyvernage, Coquelicot à Saint-Julien-de-Concelles. Et l’on pourrait compiler ce genre de témoignages à l’infini, tant les ressentis sont unanimes : oui, « quelque chose » a changé.

Pour savoir quand et comment, c’est en revanche plus compliqué. Pas d’événement décisif, ni d’illumination sur le chemin de Damas des pesticides pour marquer un « avant-après ». L’éveil des consciences s’est fait « progressivement » au fur et à mesure qu’émergeaient de nouvelles informations. Beaucoup citent néanmoins l’effet « Cash Investigation », 3,4 millions de spectateurs en prime-time en 2016, et la Loire-Atlantique peinte d’un noir morbide sur la carte de France. Beaucoup apprenaient ce soir-là qu’ils habitaient dans l’un des trois départements français les plus consommateurs de produits phytosanitaires. Un choc. Depuis cette enquête, d’autres ont suivi, au rythme des révélations, études, annonces politiques, etc. Les données « confidentielles » révélées par Elise Lucet (la BNV-d) sont devenues publiques en 2017. Et la cocotte a commencé à siffler.

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Une exploitation maraîchère en Loire-Atlantique / Photo : David Prochasson

« Il y a dix ans, on n’abordait pas ce sujet aussi frontalement »

Il y a trois ans, des agents de terrain des syndicats de bassin versant – ces personnes qui surveillent la qualité de l’eau – nous avaient expliqué que même eux n’avaient pas accès à ces données sur la consommation de phytos dans leur territoire. Aujourd’hui, si. Ce que ça change ? Il est enfin possible de tracer un lien direct entre les pesticides consommés sur le territoire et la pollution de l’eau. Dans son rapport 2018, le syndicat Loire-Goulaine a, par exemple, mis en parallèle les phytos consommés et ce qui était retrouvé dans l’eau. Et écrit noir sur blanc « l’origine agricole » des pesticides retrouvés dans le canal des Bardets, à Saint-Julien-de-Concelles. Son président, Thierry Coignet, a reçu « pas mal de coups de fil » pas très amicaux après qu’il a diffusé (à l’automne 2019) ce document à tous les élus du territoire. Mais enfin, le rapport est bel et bien là.

Du côté d’Atlantic’Eau, qui gère l’eau pour 159 communes du département, le président Jean-Michel Brard, également maire de Pornic, réclame depuis plusieurs années au préfet l’interdiction des pesticides sur les périmètres de protection des zones de captage. « Et ce dans les délais les plus courts », a-t-il encore précisé dans son discours d’investiture, le 25 septembre 2020. Pourquoi ? A cause de ce qui est retrouvé, depuis 2016, dans toutes les nappes phréatiques du département. Nous en reparlerons en détail mais, là aussi, le changement politique est spectaculaire. « Il y a dix ans, on n’abordait pas ce sujet aussi frontalement. C’est d’autant plus marquant que c’est un discours partagé par l’ensemble des élus », résume le directeur d’Atlantic’Eau, Laurent Caderon.

Il y a l’eau et il y a l’air… Air Pays de la Loire a réalisé de 2002 à 2007 une première étude sur la pollution de l’air aux pesticides. « Mais c’était en autofinancement, sur une intuition. De 2007 à 2017, il ne s’est rien passé parce qu’il n’existe pas de réglementation sur ces polluants dans l’air, explique François Ducroz. Mais nous, on ne veut pas que ça se passe comme pour l’eau, où trop de choses ont été dissimulées et, après, ça a explosé. Il faut prendre le dossier des pesticides dans l’air à bras le corps. »

Et ils ont été entendus : les élus locaux ont décidé de pérenniser jusqu’en 2020 une étude nationale finalement lancée en 2017. « Il a fallu faire du forcing, mais on a senti quand même une vraie prise de conscience. » Objectif : compiler un maximum d’informations pour, à moyen terme, permettre aux scientifiques de mesurer le risque que la présence de pesticides dans l’air fait peser sur les habitants des territoires exposés. « Et toutes les données qu’on recueille sont et seront publiques », prévient l’expert.

« Je considère que le préfet ne fait rien »Bidule_pesticides_nuage

Ça bouge donc, mais tout ça reste invisible pour le grand public. A l’inverse, il y a eu ces dernières années des « affaires » liées aux pesticides et qui ont fait beaucoup de « bruit ». En 2018, citons ainsi le cas d’intoxication au metam-sodium, fait-divers qui a abouti à l’interdiction de la substance utilisée par les maraîchers… mais aussi à des dizaines d’articles et de reportages.           

Le douloureux dossier de Sainte-Pazanne a également fait couler beaucoup d’encre. Aucun lien n’a été établi avec l’exposition à des pesticides, mais la question a été posée et le doute subsiste… De quoi alimenter les « incantations apocalyptiques » décriées par certains agriculteurs. Mais aussi pousser les consommateurs vers les produits « bio », LE phénomène de consommation des dernières années (65 % des habitants des Pays de Loire en consomment au moins une fois par mois et 17 % tous les jours, selon l’Agence Bio).                   

Pour comprendre la montée en puissance du sujet « pesticides », enfin, il faut bien sûr évoquer les Coquelicots. A Saint-Julien-de-Concelles, encore, tout a vraiment commencé par un couple qui, le premier, s’est réuni devant la mairie pour réclamer un arrêté anti-pesticides, en septembre 2018, répondant ainsi à l’appel national lancé par le journaliste Fabrice Nicolino « Nous voulons des Coquelicots ». D’autres les ont rejoints, et des groupes similaires ont émergé dans d’autres bourgs. Cinq sont officiellement référencés pour la Loire-Atlantique, mais « une trentaine de collectifs environ », plus ou moins informels, auraient vu le jour dans le département, explique une militante nantaise.

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Un tracteur épandant dans un champ. / Image d'illustration - Pixabay par Th G

Au fil des rendez-vous, ils ont réuni via des lettres d’information quelques centaines de personnes. Faute d’action vraiment concertée, difficile, pourtant, d’évaluer "l’effet Coquelicot". Il y a eu ce fameux débat à Saint-Julien-de-Concelles, un autre à Monnières, des soirées débat cinéma à Nantes et sans doute plein d’autres échanges dans les familles et les bistrots… Mais seulement cinq maires ont finalement signé un arrêté anti-pesticides en Loire-Atlantique. Les tribunaux les ont tous annulés.                 

Pour autant, selon Fabrice Roussel, l’objectif premier, « obliger la préfecture à se positionner » en attaquant l’arrêté, a été atteint. Vice-président de Nantes Métropole, le maire (PS) de la Chapelle-sur-Erdre reste plus que jamais convaincu de sa décision. « Les élus ne sont pas suffisamment associés à ces sujets-là, justifie-t-il. Je considère que le préfet ne fait rien. Globalement, on n’a pas d’espace pour discuter. En plus de définir une position forte, prendre un arrêté permet aussi de porter un débat public. Je n’avais jamais eu autant de commentaires dans la rue ou sur les réseaux sociaux ! Et c’est un message envoyé aux agriculteurs, aussi. Il faut qu’ils continuent de faire évoluer leurs pratiques. On comprend leurs difficultés et la présence des agriculteurs dans ce débat, elle ne se discute pas. Mais oui, on a du mal à comprendre ce que fait la Chambre d’agriculture pour accompagner ce changement ; et oui, j’ai l’impression que ce n’est pas leur priorité. »

Le spectre de "l'agri-bashing"

Bidule_pesticides_tracteurLes agriculteurs semblent pourtant avoir senti le vent tourner. Les responsables de la FNSEA, le syndicat agricole majoritaire, ont un autre nom pour décrire ce phénomène : "l’agri-bashing". Soit un dénigrement systématique du monde agricole exercé par la société et entretenu par les médias. « Souvent, les gens aiment bien l’agriculteur. C’est l’agriculture qu’ils n’aiment pas, ironise Nicolas Favry, agriculteur (FNSEA) à Nort-sur-Erdre. Quand on écoute ce qui se dit, on a vraiment l’impression qu’on nous prend pour des benêts, manipulés de partout. C’est pourtant fini le temps où les agriculteurs n’avaient pas d’éducation. Vous croyez quoi ? Moi aussi, je suis citoyen ! On se remet en cause, on est obligés d’aller dans ce sens. Mais quoi : j’empoisonne volontairement mes enfants ? Vous vous rendez compte un peu de ce qu’on nous reproche ? On ne nous écoute plus, on ne nous fait plus confiance. »

« L’agri-bashing ? Un élément de langage inventé dans les bureaux parisiens de la FNSEA», peste de son côté Michel Besnard, de l’association Victimes Pesticides de l’Ouest. « Nous, on est contre les pesticides, pas contre les agriculteurs. Au contraire ! Les agriculteurs sont souvent les premières victimes des pesticides, que nous défendons. » Nous en reparlerons aussi.

En attendant, en octobre 2019 a été instaurée la cellule nationale Demeter pour un « suivi des atteintes au monde agricole ». Un genre d’observatoire de cet « agri-bashing » et un partage d’informations entre la gendarmerie nationale et les deux syndicats agricoles majoritaires, FNSEA et JA. En Loire-Atlantique, cela passe par un dispositif de la Chambre d’Agriculture, Alerte Agri. Il existe en fait depuis 2014, mais depuis le 21 octobre 2020, en plus des vols de matériel sont aussi enregistrés les “dénigrements” du monde agricole… notamment les « tags » insultants (à l’encontre d’éleveurs et plutôt sur la thématique du bien-être animal, autre sujet ultra-sensible) qui semblent se multiplier dans le département. Rien qu’à l’été 2020, trois incidents de ce genre auraient été rapportés.

Les objectifs de la cellule Demeter sont assez flous (quantifier ? dissuader ? faire pression ?), mais sa simple création témoigne de l’ambiance conflictuelle qui règne dans les campagnes. Après avoir été longtemps mis sous le boisseau au niveau local, l’usage des pesticides relève désormais du débat public et démocratique. Un débat houleux, frontal et encore très loin d’être apaisé. Mais un débat au moins, dans lequel s’implique un nombre croissant de citoyens, bien décidés à ne plus en laisser le monopole aux seuls agriculteurs et pouvoirs publics.

« L’ambiance est peut-être en train de changer, mais il n’y a que ça qui change », ricane un militant environnementaliste. Il faut bien dire que le grand plan de réduction des phytosanitaires est jusqu’à présent un échec monumental, comme l’a résumé la Cour des Comptes dans son rapport de février 2020. Le fameux « plan Ecophyto », lancé en 2008 à l’issue du Grenelle de l’Environnement, fixait un objectif ambitieux : réduire de 50 % en 10 ans le recours aux produits phytosanitaires. Douze ans et 700 millions d’euros plus tard, le bilan est sans appel : les quantités de produits utilisés ont continué d’augmenter.

Mais c'est une autre histoire, que nous vous proposons de découvrir dans le deuxième épisode de cette série.


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Les pesticides en Loire-Atlantique :
de l'omerta au grand débat.

Une enquête de Mediacités en cinq volets à lire ou à relire

Cette enquête a démarré en 2017, avec la parution d’une première enquête co-écrite avec David Prochasson. L’article avait, à l’époque, été compliqué à écrire, tant le silence régnait sur le sujet. Depuis, nous avons continué à nous y intéresser, interrogeant des dizaines et des dizaines d’interlocuteurs et observant l’irruption de la question dans le débat public. Un peu plus de trois ans après cette première enquête, nous avons donc voulu refaire le point, pour observer et décrypter ce qui avait changé. Ou non.

Autrefois tabou, le sujet est donc maintenant débattu publiquement. Personne ne voulait rien dire - ou n’avait rien à dire - sur les pesticides. Aujourd’hui tout le monde a un avis, le plus souvent très tranché. Ce qui change aussi : l’arrivée discrète mais résolue des élus locaux, toutes étiquettes politiques confondues, dans le débat. Ils incarnent cette « pression sociétale » dont se plaignent les agriculteurs. Et la transformation d’un sujet technique ou scientifique en un débat politique.

Ce qui ne change pas, en revanche, c’est le silence des représentants agricoles. Les responsables locaux de la FNSEA n’ont pas répondu à nos questions (sauf Nicolas Favry, à Nort-sur-Erdre, qui a accepté l’échange. « Ce que vous allez écrire va probablement me hérisser le poil, mais moi je parle avec tout le monde et j’ai la conscience tranquille. »). En parallèle, absolument toutes les personnes interrogées ont dénoncé, en off, le « verrou » que représente la posture ambiguë du syndicat majoritaire dans ce débat. Entendre des élus locaux, et pas des moindres, expliquer qu’ils ont « peur » de fâcher la Fédé, c’est déjà répondre en partie à la question.

Mais le grand absent de cette enquête, c’est l’Etat. Les services de la DRAAF, présentés par plusieurs interlocuteurs comme un autre « verrou », ont refusé de répondre à nos questions sur Ecophyto. Nous retenons aussi l’opacité qui règne autour des maladies liées aux pesticides (à lire dans l’épisode 6 de cette série), un flou savamment entretenu par la Mutualité sociale agricole (MSA) et les syndicats. Tous les défenseurs des victimes de pesticides dressent le parallèle avec l’amiante, l'un des plus gros scandales sanitaires du XXe siècle. L’enquête n’est pas terminée.