Le déploiement a été implacable. Mardi 23 mars, la ZAD du Carnet a été broyée en une matinée. Face à quelques dizaines de militants, sept escadrons de gendarmes mobiles – soit plus de 400 hommes – accompagnés de blindés ont investi le site, dispersant les zadistes et réduisant à l’état de gravats les cabanes construites depuis le début de l’occupation de la zone, à l’été 2020. Si les élus locaux et la présidente de région - qui avait personnellement écrit à Gérald Darmanin pour demander l'évacuation (voir ici le courrier que Mediacités s'est procuré) - ne manquent pas l'occasion de remercier le ministre de l'Intérieur, cette opération ne change pourtant rien sur le fond. Mal emmanché depuis le départ, le projet de « parc industriel éco-technologique » pourrait bien ne jamais voir le jour.

Mardi, à l’issue de l’évacuation, les représentants du Grand port maritime de Nantes - Saint-Nazaire (GPMNSN) ont d’ailleurs douché les espoirs de ceux qui y croyaient encore. « On fait un reset et on réfléchit à l’utilisation du site, sans calendrier, expliquait Olivier Trétout, le président du Grand port. Rien n’est programmé. Nous n’avons aucun projet de construction et d’aménagement à ce jour. » Fermez le ban.

1 – Une maree bleue a envahi des 7 h du matin la Zad du Carnet
Les blindés en appui des forces de l'ordre pour l'évacuation de la ZAD du Carnet, le 23 mars 2021. / Photo : Nicolas Mollé

Une gouvernance introuvable

Reste à comprendre comment on en est arrivé à ce qu’un projet enclenché depuis 2017 et qui devait être axé sur les énergies renouvelables réussisse à dresser contre lui les militants écologistes, à susciter un rapport défavorable du Conseil scientifique régional du patrimoine naturel et à ne recueillir qu’un soutien – très – mesuré des collectivités et des acteurs économiques institutionnels. « Cela ne me concerne pas, confiait le président de la CCI Nantes – Saint-Nazaire, Yann Trichard, à Mediacités le 23 mars. C’est le projet du Grand Port. »

Le Grand Port justement… À l’origine du projet, il n’a pas réussi à le mener à bout et concentre nombre des critiques. La faute, semble-t-il à une gouvernance hybride qui conduit certains à se demander qui en tient vraiment la barre. Doté de plus d’autonomie depuis la réforme portuaire de 2008, ce port d’État est géré depuis 2019 par un enchevêtrement d'organes décisionnels (directoire, conseil de surveillanceconseil de développement) où se mêlent patronat, syndicats, représentants de l'État et élus aux étiquettes disparates.

Si Christelle Morançais, la présidente des Pays de la Loire occupe la tête du conseil de surveillance, on retrouve dans ces instances des représentants du Département, de la Région et des villes de Nantes et Saint-Nazaire, tous affiliés à des formations politiques en campagne pour les régionales. D’où un certain flou sur le pilotage de l’ensemble. Sollicitée par Mediacités, la Région explique ainsi « qu'elle ne peut prendre la parole sur ce projet, piloté par le Grand Port maritime ». Mais celui-ci est tout aussi mutique... « Il est peut-être prématuré pour eux de s’avancer sur le contenu, avec les entreprises impliquées », ajoute-t-on au conseil régional. 

Responsabilités partagées

Cette opacité agace les maires de la communauté de communes Sud Estuaire, dont le siège est à Paimboeuf. « Le Grand port maritime de Nantes Saint-Nazaire est un État dans l'État. On ne sait pas qui donne les ordres à qui », déplore Raymond Charbonnier, 1er vice-président de la collectivité et maire de Paimboeuf. Interrogé hier après l’évacuation des zadistes qu’il réclamait depuis de longues semaines, le maire de Saint-Viaud (l’une des deux communes - avec Frossay – sur lesquelles se trouve la zone du Carnet) Roch Chéraud demandait au GPMNSN de se positionner enfin clairement sur ce qu’il souhaite faire du site. Plus question « d’être otage ni du Grand port ni d’un collectif (les opposants au projet) qui ne représente que lui-même ».

Les deux édiles faisaient partie d'un groupe de huit élus venus demander à plusieurs reprises au préfet des Pays de la Loire, Didier Martin, d'accélérer l'évacuation de la ZAD du Carnet. S’ils ont fini par obtenir gain de cause, l’opération de mardi ne suffira pas à faire oublier la responsabilité de l’État dans la mise au rencart - au moins provisoire - du projet. Car c’est bien lui qui a mis le feu aux poudres en juin dernier, en annonçant l’accélération des opérations sur les sites qu’il avait auparavant désigné comme livrables « clefs en main » aux industriels, dont celui du Carnet. Et ce alors que le contenu même du projet restait vague, aucune implantation d’entreprise n’ayant été présenté. À jouer ainsi sur l’urgence, le gouvernement l’a aussi créé chez les opposants qui, fin août 2020, entament l’occupation de la zone.          

5 – Le Migron est le bras de fleu ve qui fût copieusement remblayé entre 1970 et 1993 pour relier l’ile du Carnet au bord de Loire
Sur la ZAD du Carnet. Le Migron est le bras de fleuve remblayé entre 1970 et 1993 pour relier l'île du Carnet au bord de Loire. / Photo : Nicolas Mollé

Des collectivités prudentes

La certitude de la destruction d’une centaine d’hectares de zones naturelles d’un côté ; et de l’autre un projet aux contours et aux finalités mal définis… Dans un département encore marqué par la lutte contre le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes et aux traditions militantes bien ancrées, il ne fallait pas être grand clerc pour anticiper les difficultés. Les politiques locaux l’avaient bien compris, n’apportant qu’un soutien très mesuré au projet d’un Grand port, qu’ils dirigent pourtant pour partie.

Pas opposé au « principe d’artificialisation de terres sur le site du Carnet pour accueillir des activités tournées vers les énergies marines renouvelables », le président (PS) du département Philippe Grosvalet relevait néanmoins en septembre dernier que « le projet n’est pas assez défini » et que sa « démonstration reste à faire ». Vent debout contre l’installation de la ZAD, Christelle Morançais jugeait quant à elle « légitime qu’il puisse y avoir des interrogations ». Même son de cloche du côté des responsables économiques : « Cela n'a aucun sens de bétonner s'il n'y a pas de projet clair », note Yann Trichard, le président de la CCI, en confiant en avoir récemment discuté avec Philippe Grosvalet.

Un porteur de projet silencieux, des collectivités prudentes et des opposants mobilisés. Le parc éco-technolgique du Carnet était décidément bien mal parti. Et cela d’autant plus que les rangs de ses soutiens semblaient particulièrement clairsemés, voire inefficaces. Dans la majorité régionale, il y en avait bien un pour le soutenir mordicus, avant d’être rapidement privé de toute influence : Sébastien Pilard.

7 – L’instable Zad du Carnet e st truffée de zones humides
De nombreuses zones humides sur la zone du Carnet où le Grand port de Nantes Saint-Nazaire projetait la création d'un "parc éco-technologique". / Photo : Nicolas Mollé

Des partisans sulfureux...

Ce fin connaisseur des questions portuaires accède en 2015 au conseil régional des Pays de la Loire, dans le sillage de Bruno Retailleau. Sébastien Pilard, qui peaufine alors son image d'expert en matière de transition énergétique et d'éoliennes en mer, est nommé à la gouvernance du Grand port maritime et suit le dossier de près. Mais patatras ! En juin 2019, deux ans après l'arrêté préfectoral autorisant l'aménagement du Carnet, l'élu est « puni » pour avoir dîné à Paris en compagnie de Marion Maréchal Le Pen.          

Jusque là, les convictions politiques du co-fondateur de Sens commun, mouvement de droite réactionnaire opposé au mariage homosexuel, n’avait dérangé ni Bruno Retailleau, ex-bras droit de Philippe de Villiers, ni Christelle Morançais, longtemps proche de la Manif pour Tous. Mais cette fois, la présidente de Région estime qu’une ligne rouge est franchie, lui retire sa délégation et toute responsabilité au sein du Grand port maritime. « Sébastien Pilard a été privé de l'accès aux dossiers liés au Grand port, confirme Christophe Clergeau, le chef de file de l’opposition socialiste à la Région. Là-dessus il n'y a pas eu de complaisance de Christelle Morançais. » Cette mesure préventive évitera aussi qu'il puisse être soupçonné de conflits d'intérêts en tant que figure patronale du port de Saint-Nazaire, où il dirige la Sidès, une entreprise industrielle de 180 personnes.

Si Sébastien Pilard ne s'exprime plus à haute voix dans l'hémicycle régional, cela ne l'empêche pas de continuer à suivre de très près le dossier du Carnet. Sur Twitter, il joue son rôle de supplétif zélé de la présidente de Région et n'est pas le dernier à maudire les zadistes opposants au projet, parlant de « prise en otage (…) inacceptable ». Interrogé par Mediacités, il soutient que « le port a besoin de nouveaux débouchés et de nouveaux leviers de croissance. Or le Carnet est sa seule réserve foncière, en dehors peut être de la vasière de Méan mais, là-bas, les fondations sont très mauvaises ». L'élu a été le seul capable de fournir une estimation du budget du projet : 80 millions d'euros « en première phase d'investissement ». 

... ou clairsemés

Outre Sébastien Pilard, l’industrialisation de la zone du Carnet compte aussi d'autres partisans. Plus modérés, cette fois, mais peu nombreux. Créé sous forme de collectif en septembre 2020, « Carnet : un port des emplois » rassemblait au départ une quinzaine de soutiens. Depuis, selon son porte-parole Mathias Crouzet, les effectifs se seraient étoffés : « Nous sommes désormais pas loin d'une quarantaine, la seule condition pour rejoindre notre collectif est d'adhérer à notre manifeste. Nous défendons un projet porteur de sens pour le territoire, vecteur d'emplois, d'innovations, de développement durable. Mais nous marquons aussi à travers ce collectif notre respect de l'état de droit et notre opposition à la violence. »

La plupart des sympathisants du collectif avance cependant dans l'ombre, officiellement parce qu'il y a moins d'avantages à s'afficher que de coups à prendre. Le patron du port à sec voisin les Portes de l'Atlantique, Jean-François Mazan, peut en témoigner, lui qui a vu ses bateaux tagués. Il fait partie des ardents promoteurs du projet de zone accueillant de nouvelles entreprises au Carnet. « Notre port à sec est éco-technologique, assure Jean-François Mazan, qui y a investi quatre millions d'euros avec une quarantaine d'associés. Parce que chez nous les bateaux sont hors-de-l'eau, ce qui évite la pollution à la peinture antifouling contre les algues. Entre nous et l'éolienne, on pourrait implanter une dizaine d'entreprises sur environ quatre hectares chacune. »

8 – Vue sur le port a sec des Portes de l’A tlantique depuis le sommet de l’éolienne
Vue sur le port à sec des Portes de l'Atlantique depuis le sommet de l'éolienne installée sur la zone du Carnet. / Photo : Nicolas Mollé.

À 81 ans, le chef d’entreprise réfléchit à rejoindre « Un port des emplois ». « Ils sont venus nous soutenir au tribunal administratif (devant lequel il attaquait l’État pour son « inaction », avec les maires de Saint-Viaud et Frossay, Ndlr), je veux être leur partenaire et les rejoindre, mes associés aussi seront sûrement intéressés », confie-t-il. Mais les membres du collectif ne sont pas que des patrons du Pays-de-Retz, industriels et entrepreneurs dont l’activité pourrait directement bénéficier de la création d’une nouvelle zone industrielle. Parmi eux, on trouve aussi des anciens des Ailes pour l'Ouest, l'association des « pro » aéroport Notre-Dame-des-Landes, au temps des bras de fer homériques entre « zadistes » et « bétonneurs ». C'est le cas, par exemple, de Mathias Crouzet, qui fut vice-président de l’association.

Le traumatisme de Notre-Dame-des-Landes

Pour ceux-là, l’enjeu est moins celui de l’aménagement de la zone du Carnet que celui d’une certaine idée du développement. « Les acteurs économiques sont extrêmement échaudés par ce qui s'est passé à Notre-Dame-des-Landes, avec toutes ces menaces et attaques », déplore Mathias Crouzet. Après Notre-Dame-des-Landes, « le Carnet est une sorte de marque déposée pour la contestation », constate Guillaume Dalmard, un autre ancien des Ailes de l’Ouest et membre du collectif. Lucide, ce pilote de Loire dans le civil a vu naître la ZAD en travaillant sur le fleuve. « J'ai même accosté pour livrer une partie de cette éolienne prototype General Electric, mais j'étais loin de me douter que cela finirait ainsi », raconte celui qui succéda au vénérable Alain Mustière à la tête de l’association des pro-NDDL.

6 – Comme les Chantiers de l’Atlantique, l’éolienne géante du Carnet a appartenu à Alstom, avant le rachat de la firme française par l’américain General Electric
Comme les Chantiers de l'Atlantique, l'éolienne géante du Carnet a appartenu à Alstom, avant le rachat de la firme française par l'américain General Electric. / Photo : Nicolas Mollé.

Contrairement à certains anciens compagnons de route, ce dernier n’a pas rempilé pour soutenir le projet industriel du Carnet. À 76 ans et depuis le fiasco de l’aéroport, il se tient désormais loin des batailles médiatiques et politiques. « Quand on prend une telle claque, on ne peut que passer le témoin, confiait-il quelques jours avant l’évacuation de la ZAD. Je deviens un peu fataliste, l'autorité de l'État est bafouée, je ne le vois plus, il n'est plus là. On assiste à une sorte de récession dans l'élaboration de grands équipements. J'ai connu une époque où quand on voyait arriver les sous-préfets, ils incarnaient une sorte d'autorité. Désormais, j'ai l'impression que les représentants de l'État parisien appliquent la doctrine du “courage fuyons !” »

La rengaine rappelle celle de Sébastien Pilard. « Quelle est la légitimité de ceux qui ont occupé le Carnet ? C'est un peu une dictature écolo qui se fiche de savoir ce que pense la majorité », s'exaspère-t-il. « Mais ils n'ont pas le monopole de la conscience écologique. Lorsqu'on veut conserver une civilisation, un territoire, une manière de vivre, on a aucune leçon à recevoir de ces gens qui sont souvent au premier plan pour déstructurer la société sur le plan de ses valeurs. »

Le bras de fer n'est pas terminé. Même si le grand port maritime vient de reprendre la portion de territoire occupée par la ZAD, ses militants rêvent des mêmes capacités de mobilisation qui furent à l’œuvre à Notre-Dame-des-Landes. Avant l'évacuation, ils visaient une réoccupation massive dès le troisième week-end suivant l'offensive de l'État. Un moment de festivités et d'information est déjà programmé le 8 mai.

Nicolas Mollé
Journaliste depuis une vingtaine d'années, j'ai démarré mon parcours dans la presse professionnelle spécialisée dans l'industrie de la musique, dans un titre aujourd'hui disparu nommé Musique Info Hebdo aux Editions Larivière (Rock & Folk). J'ai aussi été pigiste pour des médias aussi variés que RFIMusique, Le Télégramme, Points de Vente, L'Echo de la Presqu'île, l'Hebdoscope, l'Excellent Maghrébin, Livres Hebdo, Rue 89, Concertlive.fr, Les Inrocks... J'ai été journaliste économique pendant cinq ans pour Le Journal des Entreprises du Morbihan (à l'époque où ce mensuel était intégré au groupe Le Télégramme). Mais j'ai aussi développé des aptitudes à l'interview et au reportage ainsi qu'à tous les formats journalistiques, de la brève à l'enquête, en passant par le portrait. J'ai vécu à Paris, Belfort, près de Vannes et désormais à Nantes, depuis 2014.