Une étendue de terre et de sable, dans un horizon mouvant constitué de trouées et autres talus. Par endroit, quelques portions de voies routières se dessinent déjà, recouvertes d’un bitume parfaitement lisse. Au sud-ouest de l'Île de Nantes, les travaux de terrassement du futur CHU de la ville apparaissent bien lancés. Malgré cette réalité qui se dessine sous leurs yeux, les opposants au transfert ne désarment pas. Et la découverte sous quelques mètres de sable, de deux bombes non explosées datant de la Seconde Guerre mondiale ne fait que renforcer leurs convictions. Comme leurs inquiétudes. 

« Dans ce sol potentiellement jonché d’engins explosifs, il est quand-même question de forer 2 600 pieux pour y poser les fondations du CHU », alerte Jean-Marie Ravier, représentant de l’association Gaéla, membre du collectif Stop au transfert du CHU de Nantes... Précisément 2 200 pieux, mesurant un mètre de diamètre, ancrés à une profondeur moyenne de 20 mètres. A ce stade, « seule la région Pays-de-La-Loire compte faire sonder le sol, notamment sur le plan pyrotechnique, pour la construction qui la concerne, à savoir le volet formation en santé du quartier hospitalo-universitaire (QHI) », s'étonne le chef d’entreprise à la retraite. Il s’en est d’ailleurs ouvert par écrit à Johanna Rolland, présidente de la métropole, et même au Premier ministre Jean Castex.

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Vue sur le chantier du futur CHU de Nantes. / Photo : David Picot

Un chantier pharaonique

Au-delà de cet épisode détonnant, le chantier du futur ensemble hospitalier ressemble à un défi à haut risque pour ses promoteurs : la métropole, qui a décidé de l’emplacement et cédé les terres ; mais aussi le CHU, en tant que maître d’ouvrage. Un risque lié tout d’abord à l’ampleur de la tâche. Ce transfert sur l'Île de Nantes s’annonce comme le plus important chantier hospitalier de France des prochaines années. Même si l’architecte-urbaniste Michel Cantal-Dupart lui confère plutôt « une envergure de clinique », le futur CHU se posera sur un terrain de 10,1 hectares. Sa surface totale de plancher est évaluée à 220 000 mètres carrés, répartis dans 13 bâtiments.

En phase de pointe, les travaux devraient mobiliser près de 1 300 compagnons, auxquels il convient d’ajouter une centaine de personnels d’encadrement. Pour les accueillir, la base-vie prendra des allures de village : avant la pandémie, entre 450 et 500 bungalows dotés de vestiaires, d’espaces de restauration, de WC et de douches étaient prévus pour accueillir l’ensemble des effectifs. Avec les restrictions sanitaires, il conviendra vraisemblablement de doubler le nombre de ces modules ! Ils seront installés le long du quai Wilson, à proximité d’un arrêt de bus et d’un parking de 800 places.

Poids lourds à gogo

Des voitures, donc. Mais aussi des camions qui s’activent depuis début décembre et le démarrage des activités de terrassement. Étalée sur « plus d’un an » (dixit le CHU), cette phase devrait produire près de 360 000 mètres cubes de déblais, soit l’équivalent « d’une centaine de piscines olympiques », compare le CHU, sans que cela n’aide vraiment à se faire une idée. C’est surtout l’équivalent de… 36 000 bennes de camions. Dans l’hypothèse où ces travaux s’étaleraient sur 13 mois (« plus d’un an », donc), l’évacuation de l’ensemble des gravats nécessiterait de mobiliser environ 130 camions par jour ouvré... Pour la suite du chantier, l’étude d’impact mentionne « en première approche, une fourchette de volume de déchets produits allant de 46 000 mètres cubes à 79 000 mètres cubes. Ce qui représente entre 4 600 et 7 900 camions ». 

Certes, « les itinéraires de circulation des camions sur les voies publiques seront étudiés de manière à créer le moins de perturbations possibles sur la voirie locale », lit-on également dans l'étude. Le CHU insiste aussi sur la réalisation d’une « charte de chantier à faible impact environnemental (…) pour atteindre les performances d’un chantier à faibles nuisances ». Sur son site internet, l’établissement précise qu’il « est également envisagé d’avoir recours au fleuve, autant que faire se peut, pour acheminer et évacuer les matériaux liés au chantier ». En revanche, rien de tel dans l’étude d’impact où il n’est question cette fois que de « camions ». « Nous n’avons pas d’informations sur le sujet, concède Patrick Fontaine, le président de la Fédération des promoteurs immobiliers (FPI) des Pays-de-la-Loire. Mais il serait dommage d’avoir un fleuve à proximité et de ne pas se servir d’une barge pour remonter des matériaux au pied du chantier... »

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Aux abords du chantier du CHU de Nantes. / Photo : David Picot

Attention : un chantier peut en cacher un autre

A partir de 2023, le futur CHU constituera également l’épicentre d’un autre chantier tout aussi titanesque et concomitant : celui de la réalisation de nouveaux tronçons pour le tramway. Demain, deux lignes enjamberont le pont des Trois Continents puis longeront la façade ouest de l’hôpital. Une première filera tout droit jusqu’au quai de la Fosse via le pont Anne de Bretagne. Une seconde, tournera à droite, contournant la façade nord du CHU vers le boulevard Benoni-Goullin. Environ quatre kilomètres de rails seront installés sur le secteur. Autrement dit, le transfert du CHU de Nantes s’inscrit dans un contexte de double chantier qui va bouleverser - emboliser ? - cette partie sud-ouest de l'Île de Nantes jusqu’en 2026.

C’est précisément en avril 2026, qu’est programmée l’ouverture de ce nouveau CHU. La pose de la première pierre figure, elle, à l’agenda de l’automne prochain. Mais à six mois de ce geste symbolique, le marché de travaux, constitué de 36 lots et clôturé depuis le 6 juillet 2020, n’a toujours pas livré son verdict. La direction de l'établissement nous l’assure pourtant : « La procédure de mise en concurrence des entreprises travaux se poursuit, sans modification du calendrier de l’opération ».

Des géants du BTP qui préfèrent renoncer

Au cœur des enjeux actuels : la construction du gros œuvre, c’est-à-dire des fondations, soubassements, élévation des murs, toitures, charpente et autres parkings souterrains… Et des acteurs du BTP qui s’impatientent. « C’est déjà court pour démarrer en octobre, nous fait savoir l’un d’eux. La pression calendaire sur ce chantier s’annonce démente. » A tel point qu’il serait même question de plannings en 2x8 voire en 3x8 pour certaines phases…

Président, pour quelques semaines encore, de l’Union nationale des économistes de la construction (Untec), Pascal Asselin confirme qu’il « est préférable d’envisager ce type d’organisation dès le départ car elle a bien sûr un impact sur les coûts. Un accord préalable avec les équipes est indispensable. Je ne connais pas ce chantier en particulier mais, à vrai dire, le secteur de la construction n’est guère habitué au 2x8 et encore moins au 3x8 qui peuvent avoir une incidence sur la sécurité (accidents du travail…) et les rendements ».

Dans ce contexte - et contrairement à ce que l’on pourrait penser -, les majors du BTP ne semblent pas se bousculer aux portes de ce chantier. D’après nos informations, le groupe Eiffage n’a pas donné suite à l’appel d’offres. Ce qui a de quoi surprendre tant cet acteur est très présent sur le marché de la construction hospitalière. Depuis quelques années, il communique ainsi volontiers sur son « expertise dans la santé ». En mai 2020, il a signé pour la conception, la réalisation et l’entretien-maintenance de l’hôpital Paris-Saclay (Essonne). Auparavant, il a remporté la mise pour l’agrandissement du centre hospitalier de Compiègne-Noyon (Oise) et pour la restructuration et l’extension du centre hospitalier de Sens (Yonne), pour ne citer que les dossiers récents. En coulisses, il se dit qu’un autre major du BTP aurait également renoncé. Ce qui n’est pas le cas de Vinci Construction qui a bien répondu au marché.

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Devant l'entrée du chantier du CHU de Nantes, le permis de construire est déposé. Mais le nom du bâtisseur reste encore inconnu. / Photo : David Picot

Des professionnels inquiets

Président de la Fédération des promoteurs immobiliers (FPI) des Pays-de-la-Loire, Patrick Fontaine ne semble pas surpris. « Il est évident que ce type de chantier va contribuer à apporter du travail sur l’agglomération nantaise pour de longues années », commence-t-il par dire. Mais l’opportunité peut se muer en inquiétude, justement à cause de l’ampleur des travaux et du calendrier imposé. « Un chantier d’une telle envergure nécessite beaucoup de main d’œuvre. Pour les entreprises, cela peut engendrer des tensions au niveau des salaires, poursuit Patrick Fontaine. Par ailleurs, pendant les travaux, elles seront vigilantes à ne pas délaisser leurs clients historiques. Enfin, elles anticipent la fin du chantier. Quand vous mobilisez toute votre énergie et votre matière grise sur une opération de si grande ampleur, il peut être délicat de se repositionner, une fois celle-ci terminée. » Y compris, donc, pour un major du BTP. Et ce d’autant plus si, sur la même période, il est aussi impliqué sur d’autres chantiers titanesques à l’échelle nationale : au niveau du Grand Paris et des Jeux olympiques de Paris 2024, par exemple.

Président de l’Untec, Pascal Asselin ajoute deux autres éléments de contexte qui n’incitent pas à l’optimisme en matière budgétaire et qui pourraient freiner certaines ardeurs. Le plan de relance gouvernemental, d’abord, susceptible à ses yeux de « créer un phénomène d’entonnoir ». Soit beaucoup de travail en perspective pour les entreprises et un manque potentiel de main d'œuvre. Alors chacun s’interroge : lorsque le carnet de commande est copieusement rempli, suis-je prêt à consentir de gros efforts sur tel ou tel chantier ?  Ensuite, l’explosion récente du coût des matériaux de construction, en raison de la crise sanitaire. « Nous constatons de nombreuses tensions sur les matières premières, comme l’acier et le zinc », explique Pascal Asselin.

Ces derniers mois, les prix de ces produits - mais aussi ceux du bois ou du PVC - ont grimpé de 30, 40, voire de 50 %, confirmait mercredi 7 avril sur Europe 1 le président de la Fédération française du bâtiment, Olivier Salleron. Une situation qui pourrait provoquer une explosion des budgets et un blocage des chantiers.

A ces inquiétudes nationales s'ajoutent des craintes plus locales. A Nantes, c'est celle d’une saturation qui gagne ainsi certains aménageurs. « Ils redoutent que les entreprises, en particulier celles des corps secondaires (électricité, plomberie, isolation…), ne puissent plus répondre - ou alors cher - aux marchés de travaux habituels », confie un observateur averti à Mediacités. En clair : le chantier du CHU pourrait avoir de lourdes conséquences sur d’autres projets de construction. Ceux de logements, notamment, alors que le contexte métropolitain est déjà sous tension.

Le Plan local de l’Habitat (PLH) fixe l’objectif « ambitieux » de construire 6 000 logements par an sur la métropole, dont 2 000 logements sociaux, 500 logements locatifs abordables et 800 en accession abordable. En 2019 et 2020, les objectifs n’ont respectivement été atteints qu’à hauteur de 79 % et de 50 % du total, pour le logement social.

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Sur le chantier du futur CHU de Nantes. / Photo : David Picot

L’oeil de la CRC...

Entre refus et hésitations, ce positionnement de certains majors du BTP ne fait pas l’affaire du maître d’ouvrage - le CHU donc - soucieux de mettre les lots en concurrence afin d’éviter une envolée des prix. Or, d’après nos informations, ce principe serait compliqué à respecter dans certains cas, faute de candidats potentiels. De quoi modifier le rapport de force entre le donneur d’ordre et les entreprises concernées, aussi bien au niveau des conditions de réalisation du chantier que des coûts finaux.

Sur ce dernier point, une certitude : les résultats du marché de passation de travaux seront épluchés par la Chambre régionale des comptes des Pays-de-la-Loire, comme elle l’a préconisé dans son dernier rapport d’octobre 2020. Histoire de lever « des incertitudes » relatives aux coûts. Puis de définir « une nouvelle trajectoire de financement (…) dans ses différentes composantes (budgétaires et de trésorerie) ». Une trajectoire qui fera bien sûr apparaître l’opération sécurisation de l’État à travers cet abondement de 175 millions d’euros annoncé par Jean Castex lors de sa visite à Nantes, le 26 février dernier. De quoi porter la contribution de l'Etat à 400 millions d’euros, soit 40 % du coût total d'un projet estimé à 1 milliard d'euros… Le coût total « lors de sa validation », prennent soin de nous préciser les services du premier ministre. Pas une fois que sera présentée la note finale.

Menace supplémentaire sur le CHU : l'hypothèse du maintien de Laënnec à Saint-Herblain

C’était l’une des raisons d’être du projet et l’une des clés de son financement : rassembler sur un même site les deux plus grosses structures hospitalières publiques de l’agglomération nantaise. Outre celles de l’Hôtel-Dieu et de Laënnec (actuellement à Saint-Herblain), le futur site de l’île de Nantes devait, à l’origine, abriter également les activités de l’Institut de cancérologie de l’Ouest. En décembre 2017, ce dernier avait finalement jeté l’éponge jugeant un tel transfert trop onéreux. Et voilà qu’en ce début 2021, c’est du côté de l’hôpital Laënnec que naissent de nouvelles interrogations.

C’est Presse-Océan qui, début janvier, a levé le lièvre, en dévoilant le contenu d’un document de travail de la commission médicale d’établissement du CHU. Constatant la croissance démographique de l’agglomération nantaise et le vieillissement de sa population, celui-ci constate qu’avant même l’ouverture du futur CHU « une offre capacitaire est à bâtir en soutien ». En clair : le futur établissement ne suffira pas à couvrir les besoins en lits, notamment en matière « de courts séjours, soins de suite et réadaptation ». Parmi les hypothèses envisagées : le maintien d’un certain nombre d’activités (gériatriques notamment) sur le site de Laënnec.

Cette semaine, le quotidien en rajoute une couche en rendant public le contenu d’une lettre envoyée au ministre de la Santé par le maire (PS) de Saint-Herblain, Bertrand Affilé. Précautionneusement et sans remettre en cause le projet Île-de-Nantes porté par son alliée Johanna Rolland, le vice-président de la métropole réclame à Olivier Véran le maintien partiel d’activité à Saint-Herblain, dont un service d’urgence ouvert en permanence. « Qui peut dire ce que seront nos besoins en 2030, s'interroge-t-il avec l’ensemble de la majorité herblinoise. Nous ne croyons absolument pas qu’à moyen terme, un seul site suffira à satisfaire la demande. »

Bertrand Affilé a beau affirmer qu’il n’est « pas dans l’opposition » au transfert du CHU sur l’Île de Nantes, c’est une nouvelle et sacrée épine qu’il enfonce dans le pied du projet. D’abord en prenant acte de ses limites (implantation, dimensionnement, etc.) et de son inadéquation avec la nouvelle donne sanitaire issue de l’épidémie de coronavirus. Ensuite en remettant en cause l’un de ses principaux piliers : la centralisation des structures hospitalières sur un même site. Enfin en fragilisant un peu plus son financement, déjà qualifié de « défi » par la Chambre régionale des comptes. Garder Laënnec ouvert c’est maintenir un certain nombre de coûts. C’est aussi se priver d'une trentaine de millions d'euros de recettes : celles de la vente des terrains qui devait servir à payer une – petite – partie du nouveau CHU.

B.P.

Enquêter sur le futur CHU de Nantes conduit régulièrement à entendre deux expressions : « Je vous le dis en off » ou « Je ne préfère pas parler ». Sur ce sujet très sensible car éminemment politique, la grande majorité des acteurs nantais (bâtiment, travaux publics, élus…) font preuve d'une extrême prudence. Leurs remarques ne s'obtiennent souvent que sous couvert d'anonymat. Quant au chantier en lui-même - le plus important de la métropole pour les dix prochaines années -, il ne semble pas encore être LE sujet des discussions dans le microcosme nantais du BTP, des architectes, etc. « C’est bizarre, mais nous n’en n’entendons pas parler. Rien ne filtre », nous ont confié plusieurs observateurs, parmi les très nombreuses personnes interrogées pour cette enquête.

C’est souvent le cas pour des gros chantiers lorsque les lots n’ont pas encore été attribués, comme c'est le cas ici. Si la direction du CHU nous a bien répondu sur la question des délais, elle avait stipulé dans un communiqué de presse du 29 septembre 2020 que « d'ici la sélection des entreprises, le CHU de Nantes (était) juridiquement tenu à une obligation de confidentialité et ne (pourrait) communiquer qu'une fois la procédure officiellement close et ses résultats arrêtés ».


Le rendez-vous Mediacités sur SUN - Le son unique

Chaque premier mercredi du mois, retrouvez les enquêtes de Mediacités sur SUN - le Son unique (93.0 FM à Nantes). Pour ce premier numéro, David Picot raconte les coulisses de son enquête sur le chantier du CHU au micro de Cécile Rolland. 


Retrouvez toutes nos enquêtes sur le CHU
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