N’y aurait-il pas quelque chose de pourri au commissariat de police de Saint-Nazaire ? La question mérite d’être posée au vu de la succession d’affaires qui secoue l’institution du 59, avenue Charles de Gaulle. La dernière en date avait lieu pas plus tard que ce mardi 27 avril, devant le tribunal correctionnel de la ville : un gardien de la paix de 45 ans était jugé pour « faux » après avoir inventé une « rébellion » dans une main-courante. Il tentait ainsi de justifier a posteriori l'arrestation illégale du conducteur d’un scooter qui avait eu un accrochage bénin avec une voiture de police, en août 2019.

Alors que ce jeune demandeur d’asile d’origine syrienne courait après le fourgon « pour faire un constat », il avait tapé « doucement » sur la vitre pour qu'il s'arrête, racontait-il à l’audience. L’un des trois policiers était alors descendu et lui avait alors ordonné de monter dans le véhicule, en le visant avec son Taser « au niveau du front »… Une fois à l'intérieur, le policier l’avait « frappé deux fois avec la main fermée ». Une version accréditée par les éléments médicaux.

Pour justifier après coup son usage illégal de la force et de son « pistolet à impulsions électriques », le policier avait écrit dans sa main-courante que le scootériste s'était « écarté au dernier moment », qu’il avait « frappé très violemment » la vitre du fourgon de police et que son équipage avait « dû user de la force » pour le conduire au commissariat. A l'intérieur du véhicule, le fonctionnaire aurait seulement « repoussé » la main du jeune homme.

Heureusement pour lui, ce dernier avait eu la présence d’esprit de déclencher la caméra de son téléphone dès qu’il était descendu de son scooter. Et ses images, accompagnées de celles prises par la vidéosurveillance battent en brèche la version du policier.

Faux actes de procédure et refus de répondre à l'IGPN

L'affaire aurait pu en rester là si le jeune Syrien ne s’était pas tourné vers l’avocat nazairien Matthieu Herla, qui porte alors plainte auprès de la procureure de la République de Saint-Nazaire, Sylvie Canovas-Lagarde. Contacté par l'Inspection générale de la police nationale (IGPN), le policier avait alors refusé, dans un premier temps, d'être entendu par les « boeufs-carottes », pourtant dans le cadre d'une simple audition libre. « Très agressif », il avait répondu qu'il « ne comprenait pas cet acharnement » et refusait d'être entendu « sur une période de congés ».

Ce responsable du syndicat Unité SGP-FO - par ailleurs conseiller municipal à Saint-Michel-Chef-Chef (Loire-Atlantique) où il est chargé de la sécurité - avait fini par obtempérer, sous la menace « d'être conduit de force au commissariat de Nantes avec les menottes aux poignets ». Fait « rarissime », la procureure de la République de Saint-Nazaire avait en effet autorisé les policiers de l’IGPN à faire usage de l'article 78 du code de procédure pénale (CPP) pour contraindre leur collègue à honorer sa convocation...

Son refus était en effet « extrêmement choquant », selon Sylvie Canovas-Lagarde. «Ce monsieur se comporte comme un aristocrate : il estime qu'il n'a pas à répondre à l'IGPN », a-t-elle cinglé, ce mardi, à l’audience, avant de réclamer six mois de prison avec sursis probatoire, comprenant une obligation d'indemniser la victime. Le tribunal, qui a mis son jugement en délibéré, rendra sa décision le 18 mai.

Règlement de comptes entre commissaires

Mais l’audience, à vrai dire, a surtout été riche d’enseignements sur le climat incroyablement délétère qui règne au sein du commissariat de police de Saint-Nazaire. La présidente du tribunal a ainsi lu les dépositions devant l’IGPN du commandant José Linarès. Ce dernier n'était « absolument pas étonné » des déboires de son subalterne. Le responsable policier avait même évalué à « zéro » le « degré de confiance » qu'il lui accordait, ainsi qu’à un autre membre de son équipage. A l’en croire, les « réflexions racistes » de ce fonctionnaire de 45 ans auraient par exemple poussé une jeune adjointe de sécurité (ADS) affectée à l'accueil du commissariat de Saint-Nazaire à démissionner de la police nationale.

Pour sa défense, le policier a mis cette accusation sur le compte des « relations très difficiles » qu'il entretient avec le commandant José Linarès dans le cadre de son mandat syndical : le syndicat Unité SGP-FO n'a en effet de cesse de dénoncer les « méthodes de management » et la « politique de division » de la hiérarchie du commissariat. Un commandant divisionnaire de 55 ans est d'ailleurs venu déposer en faveur du syndicaliste.

Dans un genre de règlement de comptes entre commissaires, Jacky Morvan a expliqué vouloir « rétablir un certain nombre d'éléments mensongers » rapportés par son collègue José Linarès. « Il a été amené à dénoncer des choses au sein du service, a-t-il assuré à la barre. J'ai l'impression que sa hiérarchie a cherché, avec cette affaire, à le dézinguer. » « C'est un syndicaliste qui dérange. D'aucuns m'ont dit qu'il était un lanceur d'alerte », a abondé Me Augustin Moulinas, l'avocat du prévenu. « Je me demande s'il n'y a pas eu instrumentalisation de cette non-affaire. »

« Trahison » et « déloyauté totale »

Une non affaire ? Certainement pas pour le conducteur de scooter qui, sur la foi de la fausse déclaration du policier a été coincé deux heures au commissariat et aurait pu risquer bien plus. « Mon client a été retenu deux heures au commissariat sans le moindre cadre légal, notait Me Matthieu Herla. Si je faisais cela avec un client à mon cabinet, on viendrait immédiatement me chercher pour enlèvement et séquestration ! »

Avis partagé par la procureure de la République. « Si dans cette affaire nous n'avions pas eu la vidéosurveillance, et que j'avais reçu par la suite une plainte de la victime, je l'aurais bien évidemment classée [sans suites, ndlr] : j'accorde du crédit aux policiers », a enragé Sylvie Canovas-Lagarde, dans un réquisitoire « écrit à l’encre de la colère », à propos de cette « trahison » et de cette « déloyauté totale ».

Une colère d’autant plus justifiée que c’est la seconde fois en peu de temps qu’une affaire de ce type touche le commissariat nazairien. Moins d’un mois plus tôt, l’ancienne cheffe du groupe "Atteintes aux personnes", Fanny Cadiet, était jugée et condamnée par le tribunal correctionnel de Nantes pour le même délit de « faux ».

Cette policière de 50 ans avait inventé des aveux de « viol » complètement imaginaires dans une affaire criminelle… Cela avait valu au suspect - qui encourait quinze ans de réclusion criminelle devant une cour d’assises - de passer un an en détention provisoire, avant d’être finalement relaxé... L’État a été condamné, après coup, à lui verser 30 000 euros pour cette détention injustifiée. La policière va aussi être amenée à payer de sa poche : le prévenu va lui demander 10 000 euros, lors d’une audience prévue le 5 novembre 2021.

Pour sa défense, cette ancienne responsable du syndicat Alliance Police Nationale avait tenté d’expliquer ses délits par l’ambiance de travail au sein du commissariat. « C'était une période où j'allais très mal : j'ai eu une histoire avec mon chef de service et les collègues ont été odieux avec moi », avait-elle déclaré aux juges nantais. Elle avait aussi révélé avoir porté plainte le 4 août 2020 devant l’IGPN pour « dénonciation calomnieuse » contre certains d’entre eux qui lui imputaient une part de responsabilité dans le suicide de Marielle Macquet, une autre policière du commissariat, en janvier 2020. Selon eux, une « forte altercation » aurait éclaté entre les deux femmes quelques minutes avant que la seconde ne se tue avec son arme de service au commissariat.

Un suicide « imputable au service »

Car c’est bien là le drame de toute cette histoire : en plus de tenter de faire accuser à deux reprises des innocents, l’ambiance de travail toxique au sein du commissariat nazairien a coûté la vie à l’un de ses membres.

Selon nos informations, cette fonctionnaire de 52 ans, « cheffe d’orchestre » du Bureau d’ordre et d’emploi (BOE), service stratégique d’un commissariat qui répartit les effectifs sur le terrain, venait de rentrer d’un congé-maladie de quelques semaines suite à une opération du pied, lorsqu'elle avait appris que son poste allait être confié à Fanny Cadiet – qui était alors la compagne du n°2 du commissariat. Il lui fallait donc faire ses cartons et rejoindre le petit commissariat de quartier de la Bouletterie…

La goutte d’eau pour cette quinquagénaire qui aurait préalablement « suscité des jalousies » depuis qu’elle avait été promue major, le grade le plus élevé chez les sous-officiers. Elle était « la candidate de l’administration » et s’était imposée au détriment de « ceux des syndicats », explique une source qui a requis l’anonymat. Dans son travail, elle devait régulièrement affronter des « refus d’obéissance » de subalternes masculins, sur fond de « machisme ».

Selon les témoignages que nous avons recueilli, son propre chef « ne lui parlait plus » depuis qu’elle avait « pris la place de sa compagne ». Des « jalousies féminines » empoisonnaient aussi la vie du bureau. « Les syndicats sont en partie responsables de ce drame : ils utilisent tous les moyens possibles et imaginables pour pousser leurs pions », se désole cette source. « La hiérarchie l’est aussi : les chefs ont peur de prendre des décisions, peur des réactions, peur pour leurs carrières. »

Une chose est sûre : le suicide de Marielle Macquet, mère de deux enfants, a été reconnu « imputable au service », c’est-à-dire d’origine professionnelle par le ministère de l’Intérieur. Et ce à une vitesse record. Une enquête judiciaire est menée sur les circonstances du drame, sans que l’on en connaisse encore les conclusions.

Silence et inertie de la hiérarchie policière

En interne, une « déclaration préalable » a été lue le 12 février 2021 par le syndicat Unité SGP Police en ouverture d’une réunion du Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT). Ses responsables tenaient à alerter « une dernière fois » le préfet de la Loire-Atlantique et le nouveau directeur départemental de la sécurité publique (DDSP), Nicolas Jolibois, sur « la situation particulièrement dramatique du commissariat de Saint-Nazaire ».

Cette déclaration fait notamment état d’un rapport « très alarmiste » transmis à la hiérarchie sur la situation psychologique d’un collègue, pour lequel il était « demandé un désarmement d’urgence ». Policiers « démotivés » et « dépressifs », « management déplorable » de « certains officiers », « harcèlement » et « copinage »... Au delà des affaires, le texte trace un portrait particulièrement sombre du quotidien de ce commissariat maudit.

Mais le plus inquiétant reste peut-être l’inertie de l’administration et de la hiérarchie policière . Depuis le suicide de Marielle Macquet, quinze mois se sont écoulés sans que la situation n’ait évolué. Près de deux ans depuis la révélation des faux actes de procédure établis par Fanny Cadiet. Et encore plus de deux mois depuis la dernière alerte des syndicats. Pourtant, alors même que les dysfonctionnements du commissariat s’étalent désormais à la barre des tribunaux, la situation ne fait l’objet que d’une simple « surveillance de la cellule de veille sur les risques psycho-sociaux »…

 

Contacté par Mediacités, le commissaire de Saint-Nazaire Philippe Palka n’a pas donné suite à nos sollicitations. Son supérieur hiérarchique, le nouveau directeur départemental de la sécurité publique (DDSP) de Loire-Atlantique, Nicolas Jolibois, a également fait savoir qu’il « ne souhaite pas s’exprimer » sur la situation du commissariat. Silence aussi du côté du syndicat Alliance-Police Nationale. « Nous ne commenterons pas la décision de justice qui a été rendue à l’encontre de Mme Cadiet et nous ne communiquerons pas sur l’ambiance qui règne à Saint-Nazaire, nous a-t-on répondu. Les raisons sont simples, le suicide de Mme Macquet est toujours en instruction et la situation nazairienne fait l’objet d’une surveillance de la cellule de veille sur les risques psycho-sociaux de la DDSP 44. A ce titre, nous exerçons notre devoir de réserve. »