«La municipalité de Saint-Colomban doit-elle adapter son Plan Local d'Urbanisme pour permettre l'instruction des demandes d'extensions des sablières ? » Le 9 janvier prochain, c'est à cette question qu'auront à répondre les 2 051 inscrits sur les listes électorales de ce village du sud de Nantes (sur 3 400 habitants). Présenté ainsi, l'objet de la consultation publique organisée par la mairie sous l'égide de la préfecture peut paraître technique. En réalité, son objet est assez simple : faut-il autoriser, ou non, les entreprises Lafarge et GSM qui exploitent 49 et 65 hectares de carrières sur le territoire de la commune à s'étendre sur 70 hectares supplémentaires de terres classées « espaces agricoles pérennes ».               

Une question qui divise la population, autour de l'impact des carrières sur l'environnement, le paysage et l'activité agricole, mais aussi la ressource en eau, le prix du foncier ou encore la perte de biodiversité. Une question que le maire, Patrice Bertin a donc décidé de trancher en demandant l'avis des électeurs à l'occasion d'une consultation publique. Un bon point démocratique, qui soulève néanmoins quelques questions.

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Les deux carrières de sable en exploitation sur la commune de Saint-Colomban, en Loire-Atlantique. / Image: Google Earth

Quand les industriels subventionnent les associations

Car à Saint-Colomban, Lafarge et GSM ne sont pas uniquement des marchands de sable . Depuis 2018, les deux sociétés exploitant les carrières de la commune « investissent » chaque année une trentaine de milliers d'euros dans des projets locaux et des dons à des associations. Autant de généreuses donations passées dans le cadre d'un accord avec le maire, Patrick Bertin, qui décide avec elles des bénéficiaires de ces subsides ainsi que des montants.               

Quelques exemples. Entre 2020 et 2021, la société Lafarge a par exemple versé 5 500 euros à l'association Saint-Co Lecture, en charge de la bibliothèque municipale ; 3 000 euros à l'école intercommunale de musique, basée à Saint-Philbert-de-Grand-Lieu ; ou encore 2 500 euros à l'association d'insertion par l'emploi Retz'Agir. Pour sa part, GSM contribue à l'entretien de la voirie communale à hauteur de 12 000 euros par an, afin de compenser l'usure causée par son activité. L’entreprise verse aussi une enveloppe de dons, « fléchés » par la mairie à différentes associations locales. En 2020, l’école intercommunale de musique a bénéficié de 2 000 euros ; chacun des clubs locaux de football, de rugby et de basket de 1500 euros.

Pour Patrick Bertin, cette générosité ne pose aucun problème. Elle a d'ailleurs été débattue en conseil municipal. Quand nous l'interrogeons dans le courant de l'été, par téléphone, il affirme que c'est « la solution » qui a été trouvée pour « faire payer » les sablières et compenser la faiblesse de leurs contributions fiscales. Le tout « dans le cadre d'une convention » et « en accord avec la préfecture » . Puisque, selon lui, « les sablières ne paient quasiment rien comme taxe foncière, c'est nous qui sommes allés chercher cet argent. Au départ, nous avons reçu une fin de non-recevoir», avance-t-il. «C'est pour aider le monde associatif qu'on fait tout ça. Si demain il y avait une autre solution pour percevoir cet argent, clairement on essaierait ».               

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La mairie de Saint-Colomban, en Loire-Atlantique, où se déroulera le 7 janvier une consultation publique sur l'extension de deux carrières de sable. / Image : Creative Commons

Le silence de Lafarge et GSM

Lors de notre échange, le maire nous affirme qu'il n'a pas « en tête », les montants et les bénéficiaires des dons aux associations. Selon lui, Lafarge flèche chaque année son obole vers les mêmes organisations, plutôt tournées vers l'insertion et l'environnement. Le Centre permanent d'initiatives pour l'environnement (CPIE) Logne et Grand-Lieu, en charge de la gestion de la Réserve Naturelle Régionale du Bocage Humide des Cailleries, un espace de 18 hectares, dont l'entreprise est propriétaire, en serait notamment bénéficiaire.

Quand nous l'interrogeons sur le sujet, le président de cette association, Denis Leduc, estime qu'il y a « confusion ». Selon lui, il existe bien un partenariat entre le CPIE et Lafarge, mais cela n'a « aucun rapport » avec l'accord passé entre la commune et la carrière. Il s'agit d'une convention de partenariat sur six ans (2019-2024) concernant la reconnaissance par la région de la Réserve Naturelle Régionale. Le CPIE remplit diverses missions liées à la préservation de la biodiversité et d'éducation à l'environnement, financées « à parts égales » par la Région et Lafarge.

D'habitude toujours prompts à mettre en valeur leur "contribution au territoire (voir leur présentation sur le site internet du projet d'extension), ni Lafarge, ni GSM, n'ont accepté de répondre aux questions de Mediacités sur leurs actions de mécénat à Saint-Colomban. Patrick Bertin affirme quant à lui que ces deux entreprises versent chaque année 30 000 euros à divers projets locaux, sans revenir dans le détail. Au total, depuis 2018, près de 240 000 euros seraient ainsi tombés dans les caisses des associations et de la municipalité, en provenance de celles des cimentiers. Sans que la population ne soit toujours au courant.

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Une carrière de sable. / Image d'illustration. Creative Commons

Mécénat ou lobbying

« Il n'y a pas de dépendance des associations à GSM et Lafarge. Ce sont des compléments exceptionnels », assure Patrick Bertin, quand nous l'interrogeons sur ce risque. Pourtant, si l'on en croit le procès verbal du conseil municipal du 25 février 2021, par exemple, cette année, les entreprises Lafarge et GSM ont déjà financé les associations locales et le CCAS à hauteur de 20 000 euros et 12 000 euros, soit 32 000 euros en tout. L'enveloppe de subventions distribuées par la commune s’élevait quand à elle à 20 760 euros. Dans ces conditions, difficile donc de ne pas parler de dépendance.

Un système d’autant plus problématique que GSM et Lafarge sont loin d‘être en odeur de sainteté au sein de la commune. Surtout depuis que les deux cimentiers ont manifesté leurs velléités d'extension. Depuis une dizaine d'années, ils exploitent respectivement 56 et 49 hectares de carrières. Mais ils arrivent bientôt à expiration de leurs stocks de sable. Situées à quelques kilomètres l'une de l'autre, ces deux entreprises prévoient chacune d'aller puiser sur des terrains voisins. Au grand dam d’une partie de la population.

Des habitants de Saint-Colomban et de ses environs dénoncent en effet l'impact de l'extraction de sable et celle du béton sur l'environnement, ainsi que la volonté des deux entreprises de s'étendre sur des terrains agricoles. Depuis l'été 2021, la mobilisation a pris de l'ampleur. Fin juin, plusieurs centaines d'opposants se sont rassemblés lors d'un weekend de festivités et de blocages, dans le cadre d'une série d'actions appelées « les Soulèvements de la Terre », avec le soutien d'une partie des habitants de l'ancienne ZAD de Notre-Dames-des-Landes.

Un besoin pour la construction locale

La question est politique, car pour s'étendre, GSM et Lafarge auront besoin que les élus modifient le Plan local d'urbanisme (PLU) de la commune, mais aussi le Schéma de cohérence territoriale (ScoT) du PETR du Pays de Retz (Pornic Agglo, Pays de Retz, Grand-Lieu et Sud Retz Atlantique). En effet, les espaces qu'ils convoitent y sont aujourd'hui classés en «zone agricole pérenne». Autrement dit : pas question d’y toucher pour une autre activité que l’agriculture. Les Colombanais peuvent donc dormir tranquille ? Pas sûr. Alors qu’il se prononçait contre l'accroissement de l'activité des sablières jusqu’en 2018, le maire Patrick Bertin y semble désormais plus favorable.

« Être élu et responsable, c’est aussi reconnaître que lorsque l’on adopte un Plan Local de l’Habitat de 1600 logements annuels (…) il faut trouver la matière première », écrivait-il dans le bulletin municipal de septembre 2020. Sans prendre clairement position, il fustigeait dans le même texte « l’extrémisme » de certains écologistes. Lors de notre discussion, il refuse d'en dire plus sur ce sujet.

Lors d'un bref échange, Loïc Leuliette, directeur de la communication de Lafarge-Holcim France, reprend le même argument que le maire. « Il y a des besoins forts de matériaux dans la région », affirme-t-il. De fait, le sable extrait sert à 70 % comme matériau de construction . Le reste est utilisé par les maraîchers industriels, qui consomment chaque année dans le département 500 000 tonnes de sable, dans une utilisation que la Fédération des maraîchers nantais décrit comme « ancestrale, indispensable, stable et hyper optimiséee »...

Sur une plaquette de présentation de la carrière de Saint-Colomban, Lafarge-Holcim se présente comme un «acteur sociétal» qui « participe à la vie locale par le biais de mécénats avec des associations œuvrant dans les domaines de l’éducation, la santé et l’emploi, sur le territoire de la Communauté de Communes de Grand-Lieu ».               

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La carrière exploitée par la société Lafarge-Holcim à Saint-Colomban, près de Nantes, en Loire-Atlantique. / Image : Google Earth

« Un achat d'influence »

Bien que le mécénat soit une pratique courante, le fait que celui-ci soit organisé par la mairie de Saint-Colomban, dans un contexte où GSM et Lafarge cherchent à obtenir son accord pour leurs extensions, ne la place-t-elle pas en situation de conflit d'intérêts ? Tout comme d’ailleurs les associations qui bénéficient de l’obole des cimentiers ? Du côté du collectif La Tête dans le Sable , la pratique interroge. « Ils sont en train de diviser certaines associations. Ce clivage y dégrade l'ambiance », observe l'un de ses membres fondateurs, Sylvain Jallot.                

Dans la commune, une association au moins a décidé de s'épargner un cas de conscience en refusant cette générosité trop encombrante. L'Amicale Laïque s'est vue proposer, par la mairie, en 2021, un don de 2000 euros de GSM. « Malgré notre bilan négatif, notre conseil d’administration n’a pas souhaité accepter cette subvention qui nous apparaissait comme "un achat d’influence" pour un projet qui ne correspond pas aux valeurs qui animent l’Amicale », explique sa co-présidente, Élodie Hertu.

D'autres ont été un peu troublés mais ont quand même accepté. A l’image du Football Club Logne & Boulogne. « Nous avons pris cette aide (de 1 500 euros, versée par GSM, ndlr) proposée par la mairie en hésitant. Mais on s'est dit que puisqu'on sollicitait régulièrement des commerçants et entreprises pour des dons ou du sponsoring, pourquoi en refuser certains ? », affirme son président, David Gaygnaud, tout en concédant que le sujet est un peu « controversé » au sein du club.

Certains, enfin, n'y ont vu aucun problème. « Nous n'avons pas été surpris car l'entreprise a déjà participé à la vie du club auparavant, en fournissant du sable pour un tournoi de beach rugby, par exemple », explique Guillaume Barteau, responsable communication du XV de Grand-Lieu. « J'y vois simplement une volonté du maire de faire payer Lafarge et d’aider plusieurs associations à but social », répond de son côté la directrice de l'association Retz'Agir, Martine Kleine. Même son de cloche du côté de l'école intercommunale de musique. « C'est juste une façon pour la mairie de nous aider », affirme la présidente Gabrielle Lavandier.

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Manifestation contre l'extension des carrières de sable à Saint-Colomban, près de Nantes, le 17 juin 2021. / Photo : association La tête dans le sable

Compensations aux agriculteurs

La guerre d’influence de GSM et Lafarge ne s’arrête pas aux subventions mais passe aussi par des compensations discrètes. Comme pour les conséquences de l’exploitation des carrières sur la nappe phréatique. En 2009, GSM a ainsi payé le raccordement au réseau d’eau de huit habitants qui lui reprochaient d'avoir provoqué, avec son activité extractive, l'asséchement de leurs puits. Soit une facture de 1 150 euros environ chacun.

Propriétaire d'une ferme voisine de Lafarge et membre la Tête dans le Sable, Martin Boileau a lui vu les mares qui servent à abreuver ses bêtes s'assécher drastiquement. En 2017, il a envoyé une facture pour transport d'eau de 10 000 euros à la sablière. Que celle-ci a réglé sans sourciller. « Ils pensaient peut-être me faire taire en me payant, mais non. On ne s'en est jamais caché, puisque c'est eux qui sont en faute », relate-t-il. L’éleveur a occupé gracieusement pendant plusieurs années une partie des terrains de Lafarge, puis les a rétrocédé à mesure que l'entreprise étendait ses activités.

Aujourd'hui, selon le collectif, Lafarge aurait pour projet de racheter une exploitation laitière, tandis que GSM cherche à louer de nouvelles terres. Les deux entreprises auraient fait des offres très généreuses à des propriétaires agricoles, bien au-dessus des tarifs du marché. « Ils vont se présenter comme des sauveurs auprès d'agriculteurs en difficulté, alors que s'ils n'étaient pas là, la question se poserait vraiment différemment », observe Sylvain Jallot. Certains propriétaires nous ont confirmé que des négociations étaient en cours, mais aucun n'a accepté d'en livrer les détails.

Martin Boileau, lui, s'inquiète de la disparition de l'élevage dans sa commune. « Dans les années 1980, il y avait encore une quarantaine d’éleveurs. Désormais, nous ne sommes plus que cinq. Pourtant, avec nos prairies, nous stockons du carbone tandis que les maraîchers industriels et les carrières en déstockent énormément ». Quand leur activité arrivera à terme, les carrières auront pour obligation de remettre en état les terrains où elles ont creusé. Une partie de ces terres est censée retrouver sa vocation agricole. Dans quelles conditions seront-elles réhabilitées ? À qui seront-elles attribuées ? La Chambre d'Agriculture, qui a mené une étude sur le sujet, n'a pas répondu à notre demande d'information.

Pour s'assurer que ces questions soient bien prises en compte et les modalités de la consultation clairement établies, l'association La Tête dans le sable a demandé à la préfecture que la Commission nationale du débat public soit saisie, début novembre. Un moyen de clarifier les enjeux mais aussi de leur donner un peu plus de visibilité. Ouvert depuis le 1er novembre, le site internet consacré au débat n'est suivi pour le moment que par 30 abonnés et n'a suscité que trois propositions ou questions.


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Cette enquête fait partie d’une série consacrée au logement à Nantes et aux tensions qui règnent sur les marchés de la construction et de l’immobilier dans l’agglomération. Idées reçues sur le marché de l’immobilier, parcours du combattant des locataire, poids des promoteurs… Au fil des semaines, plusieurs enquêtes vous emmèneront dans les coulisses de la crise du logement.