Que cela soit au CHU de Nantes, Lille, Lyon ou Toulouse : vous avez au moins trois chances sur quatre pour que le docteur qui vous examine entretienne des liens d’intérêts avec l’industrie pharmaceutique. C’est ce que révèlent les données inédites extraites du site transparence.sante.gouv.fr  par le magazine Alternatives économiques. Depuis 2014, les laboratoires doivent mentionner sur ce site les « avantages », c’est-à-dire les « cadeaux » - comme le matériel, les repas, le financement des transports, hébergements et inscriptions à des colloques - offerts aux professionnels de santé, ainsi que les « conventions » et les contrats - recherches, rédaction d’articles scientifiques, formation - passés avec eux.
 

 

Le CHU d’Amiens et celui d’Angers comptent parmi les plus concernés par cette proximité entre médecins et industrie pharmaceutique : plus de huit sur dix sont en contact avec les laboratoires ! Les hôpitaux de Nantes (77,68%), Montpellier (79,57%), Clermont-Ferrand (78,57%) et Saint-Etienne (78,18%) jouent aussi les cancres avec une proportion de médecins concernés supérieure à la moyenne nationale (77,5%). Grenoble (77,1%), Toulouse (76,4%), Lyon (75,39%) et Lille (75,38%) ou Nîmes (73,9%) se situent juste en dessous, mais ne sont pas épargnés pour autant, selon la base de données publiques .

A Angers, les très timides engagements du CHU

Les faits sont là : ces résultats montrent qu’aucun CHU n’est exemplaire. Malgré les scandales sanitaires à répétition, le lobbying de cette industrie auprès des pouvoirs publics, médecins et futurs médecins est toujours peu questionné. Peu de directions d’hôpitaux s’en préoccupent. Mediacités a sollicité les CHU d'Occitanie, d'Auvergne-Rhône-Alpes, des Hauts-de-France et des Pays de la Loire. Celui d’Angers a simplement renvoyé aux timides engagements de sa charte « Industriels du médicament », signée en juin 2017. Elle précise, par exemple, que « pour un industriel venant assurer la promotion d’un médicament ou d’un produit de santé, le nombre d’entretiens réalisés avec un même médecin ne peut dépasser 3 entretiens par an » (hors essai clinique)... ce qui fait déjà beaucoup. Et quand les industriels organisent au sein du CHU « une réunion scientifique », ils peuvent y tenir « un stand », inévitablement promotionnel...

La maternité du CHU d'Angers (Emeric/Wikimedia commons).

A l'inverse de ses homologues, le centre hospitalier universitaire de Toulouse a répondu positivement à notre demande d’interview. « L’immense majorité des médecins ne voient pas en quoi avoir des liens d’intérêts avec l’industrie pharmaceutique peut poser problème », déplore Jacques Laguarrigue, membre de la commission médicale d’établissement du CHU de la ville rose.

Les praticiens hospitaliers sont visés par les firmes pharmaceutiques car ils sont prescripteurs de médicaments. Alors au moment de rédiger les ordonnances, autant qu’ils aient en tête le nom de leur comprimé plutôt que celui du concurrent ou du générique… Par ailleurs, l’industrie pharmaceutique recherche à tout prix la collaboration des médecins d’hôpitaux pour réaliser ses essais cliniques, nécessaires à l’obtention de l’autorisation de mise sur le marché des nouveaux remèdes. « Les firmes pharmaceutiques paient pour montrer que leur produit est bon », traduit Bruno Toussaint, directeur éditorial de la revue indépendante Prescrire.

Toulouse, un des seuls CHU à lutter contre les conflits d'intérêts

Le CHU de Toulouse devrait se trouver en bonne position dans le tout premier classement des hôpitaux qui tentent le mieux de prévenir les conflits d’intérêts que le Formindep devrait publier d’ici à la fin du premier trimestre 2018. A l’échelle nationale, seules les directions de l’assistance publique-hôpitaux de Paris (AP-HP) et de Toulouse sont réellement passées à l’action. Une instance de prévention des conflits d’intérêts a été créée au CHU de la ville rose en mars 2017. Depuis, « nous recevons de plus en plus de dossiers de médecins, au moins deux par semaine, qui se demandent si ce qu’ils pratiquaient jusqu’à présent relève d’une situation de conflit d’intérêts, rapporte Jacques Laguarrigue, qui préside ce comité. Mais il va falloir du temps pour que ce changement d’habitudes parle à tous. » De son côté, Pierre Rumeau, responsable du syndicat des praticiens hospitaliers du CHU, balaye « cette démarche de pseudo-transparence qui jette l’opprobre sur une majorité de praticiens parfaitement intègres ».

Quoi qu’il en soit, depuis la mise en place de l’instance, les visiteurs médicaux ne peuvent plus arpenter comme bon leur semble dans les couloirs des hôpitaux : à présent, ils doivent se faire enregistrer et ont interdiction d’approcher un interne seul. Quand le CHU est sollicité par un laboratoire pour organiser une conférence grand public d’information sur une maladie, c’est « non » s’il souhaite y présenter uniquement ses produits. Et en tout cas, son logo ne doit pas apparaître.

L'astuce des médecins pour échapper aux contrôles

Par ailleurs, l’hôpital prévoit des actions de sensibilisation des médecins, « qui se croient souvent résistants à toute forme d’influences », selon Jacques Laguarrigue. Alors pour aiguiser leur esprit critique, en 2018, des professionnels de santé seront envoyés à des colloques pour en réaliser une analyse critique. Cela démontrera que les bonnes questions, nécessaires à de justes prescriptions - pour éviter les contre-indications et les effets secondaires notamment - ne sont pas toujours posées lors de ces raouts organisés par les laboratoires sous prétexte de formation. Les médecins du CHU sont à présent priés de demander l’autorisation à l’hôpital pour assister à ce type de colloques - une démarche rarissime. La direction veille aussi à contrôler le cumul d’activités de ses praticiens qui travaillent en parallèle pour des labos, et à ce que cela ne présente pas de risques de conflits d’intérêts. Leurs déclarations d’intérêts sont directement rendues publiques sur le site internet du CHU de Toulouse.

Pour échapper aux contrôles, « des médecins ont trouvé une astuce : ils ne nouent pas des relations en leur nom, mais en celui de leur association loi 1901 », confie Jacques Laguarrigue. Ainsi, des budgets opaques circulent via les « associations de service » de l’hôpital, sans que la direction n’ait de prise. En juillet 2017, elle a décidé de s’attaquer à cet angle mort en les recensant. La préfecture compte 130 associations domiciliées au CHU de Toulouse ! L’idée est de les encadrer en transférant leur activité vers la fondation de recherche de l’hôpital. A l'automne 2017, la direction s’est heurtée à quelques protestations de docteurs présidents de ces structures, hurlant à l’empiétement de leur espace de liberté. « Deux médecins m’ont même menacé de « délocaliser » leur association en dehors de l’hôpital pour n’avoir aucun compte à rendre », regrette le président de l’instance de prévention. Pour autant, le CHU n’entend pas punir ces responsables. Il mise tout sur la sensibilisation.

Cette enquête constitue le premier volet d'une série d'articles consacrés à l'influence des laboratoires pharmaceutiques sur les acteurs du secteur de la santé. Ils seront publiées progressivement sur Mediacités dans les jours à venir.

Rozenn Le Saint
Je suis journaliste d’investigation spécialisée dans le social et la santé (auteure avec Erwan Seznec, un autre enquêteur de Mediacités, de Le livre noir des syndicats, Robert Laffont). J’ai démarré en terre bretonne et j’arpente à présent la France, notamment pour les pages régionales de Capital et bien sûr, Mediacités.