Son étude n’a pas fait grand bruit médiatique. Pourtant, la thèse de  Guillaume Gormand est unique en son genre : jamais un travail aussi poussé n’avait été mené en France sur un système de vidéosurveillance.         

Pendant plus de trois ans, entre mars 2012 et juillet 2015, Guillaume Gormand s’est penché sur le cas de la ville de Montpellier (288 000 habitants, un peu plus de 300 caméras). Une étude de terrain menée sur plusieurs quartiers de la ville, au sein du centre de supervision urbain et dont les conclusions démontent point par point les arguments des industriels sur l’efficacité de la vidéosurveillance.

Dans votre thèse, vous avez cherché à vérifier l’efficacité d’une politique publique : la vidéosurveillance. Pourquoi se pencher sur cette question ?

G.G. : J’ai remarqué que c’était une question qui n’avait jamais été traitée. Les promoteurs de la vidéosurveillance estiment qu’il n’y a pas de débat. D’ailleurs, ma question a gêné des policiers ou des collectivités lorsque je l’ai posée puisque pour eux c’était tout simplement évident. L’efficacité est auto-proclamée. On fantasme la vidéosurveillance comme un outil couteau suisse qui servirait à dissuader, tranquilliser les populations, aider les enquêteurs… On diversifie les utilités pour légitimer l’outil. Et si celui-ci ne remplit pas tous ses objectifs, les promoteurs expliquent que c’est à cause du manque de caméras.

Il y a une escalade quantitative mais aussi qualitative. Les industriels s’aperçoivent depuis le milieu des années 2010 que le marché arrive en bout de course, ils prônent donc l’amélioration de la qualité des caméras, l’investissement dans l’intelligence artificielle, la reconnaissance faciale…

Les partisans de la vidéosurveillance vantent un triple effet de celle-ci : avant, pendant et après l’acte délictuel. Reprenons-les un par un, en commençant chronologiquement par l’effet dissuasif supposé avant le méfait. Est-il avéré ?

C’est un effet largement mis en avant. Les promoteurs de la vidéosurveillance ou les collectivités expliquent que l’installation même d’une caméra pacifie la zone. Je ne l’ai absolument pas observé à Montpellier. Mes résultats concordent avec des études étrangères sur la dissuasion.         

J’ai conforté ce travail en m’intéressant au déplacement géographique de la délinquance. Le fameux « effet plumeau ». Lui non plus n’existe pas. La délinquance ne se déplace pas. Les délinquants intègrent le fonctionnement des caméras. Elles ne les dissuadent pas d’agir, mais elles modifient leur comportement. Par exemple, sur un trafic de stupéfiants, au lieu d’échanger l’argent et la marchandise en une seule fois, cela va s’opérer en deux temps.

Pourtant, de nombreuses mairies affirment que leurs caméras sont dégradées. Elles en concluent que ces caméras gênent les trafiquants.

J’ai constaté ce discours également à Montpellier où j’ai vu beaucoup de caméras abimées. Néanmoins, les activités délictuelles n’évoluaient ni à la hausse ni à la baisse lors de ces périodes. Les dégradations ont souvent eu lieu en même temps que des attaques envers les forces de l’ordre. La caméra est vue comme un symbole étatique, régalien. Elle est dégradée symboliquement, mais pas pour casser la surveillance.

Autre effet « a priori », celui de la tranquillisation des populations. Avez-vous constaté cela ?

La revendication populaire est avérée. Les gens réclament des caméras. Néanmoins, je n’ai pas constaté un effet de tranquillisation, ou alors s’il existe c’est à très court terme. Les habitants intègrent très vite la présence des caméras sur un territoire. J’ai pu discuter avec certains d’entre eux qui demandaient l’installation de vidéosurveillance dans leur quartier pensant qu’il n’y en avait pas. Or, des caméras étaient présentes. Ils les avaient simplement oubliées.

Si les effets avant l’infraction semblent anecdotiques, qu’en est-il du repérage en temps réel ? Les caméras peuvent-elles aider au flagrant délit ?

Oui, mais il faut pour cela des agents de CSU (centre de supervision urbain) formés et habitués à l’outil. Il faut toutefois relativiser cet effet. S’il y a trop de caméras dans le CSU, il est impossible de traiter toutes les images sans augmenter le nombre d’opérateurs. Il faut des humains pour traiter toutes ces données car l’intelligence artificielle n’est pas encore assez performante pour le faire. Or, les meilleurs agents peuvent regarder quatre ou cinq caméras en même temps au maximum. Au-delà, la vigilance est sommaire.

Au sein des CSU, les caméras peuvent également être utiles pour aider à l’intervention des forces de l’ordre. Les images vont permettre de donner des renseignements afin d’adapter l’envoi de policiers. Faut-il encore que la chaîne de commandement fonctionne parfaitement. La coordination entre les opérateurs et les forces de l’ordre doit être parfaite pour que cet effet soit pertinent.

Beaucoup de collectivités vantent le nombre de réquisition d’images par la justice. Cela explique, selon elles, l’utilité de la vidéosurveillance dans les procédures judiciaires. Avez-vous pu confirmer cela lors de votre étude ?

C’est un effet difficile à observer qui mériterait une évaluation scientifique propre. Il est sûr qu’il y a un fort potentiel pour aider dans la progression d’une enquête. Aujourd’hui, l’utilisation des images a posteriori reste encore anecdotique pour plusieurs raisons. Parfois, les enquêteurs ne savent pas que des images sont disponibles ou bien la réquisition est demandée trop tard et les images sont déjà effacées car la loi interdit de conserver les images de vidéosurveillance plus de 30 jours.

Il y a aussi un problème technique : aujourd’hui les caméras suivent souvent un scénario programmé à l’avance. Elles fixent un point quelques secondes puis se déplacent. Ainsi, une caméra peut observer le début d’un fait délictuel puis se déplacer et lorsqu’elle revient en position initiale, la scène est finie. Les caméras ne sont pas encore assez intelligentes pour s’arrêter sur un fait ou suivre une scène qui se déplace. L’apport réel de la vidéosurveillance n’est pas au niveau du fantasme qu’elle peut nourrir.

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