L’alerte est lancée par le directeur de la Fédération Hospitalière de France, Frédéric Valletoux. « Il nous remonte quotidiennement des alertes majeures sur les livraisons de masques, en termes de calendrier de livraison, de quantité, de répartition », prévient-il dans un courrier envoyé au ministre de la Santé, vendredi 27 mars, et transmis le lendemain aux directeurs d’hôpitaux français, que Mediacités s’est procuré.

2020-03-27-Courrier-FHF

Il faut dire que les récentes annonces du gouvernement sur les commandes de masques ont été aussi tonitruantes qu’inaudibles. Combien la France va-t-elle en recevoir ? « Plus d’un milliard », indiquent le Premier ministre, Edouard Philippe, et son ministre de la Santé, Olivier Véran, dans un point presse samedi 28 mars. Faut-il y inclure la commande de « 250 millions de masques » que ce dernier annonçait une semaine plus tôt ? Mystère.

Aussi nébuleux qu’ils soient, ces chiffres sont repris sur toutes les antennes. Mais le brouillard s’épaissit encore lorsque l’on s’intéresse à un autre sujet passé sous le radar : l'attribution de ces fameux masques aux régions et aux établissements médicaux. « Nous n’avons également aucune visibilité sur les calculs de répartition, en dépit de nos nombreuses demandes », dénonce ainsi Frédéric Valletoux dans son courrier au ministre.

Un « décalage entre la parole politique et la réalité sur le terrain »

C’est l’autre donnée qui illustre la crise logistique s’ajoutant à la crise sanitaire : les « calculs de répartition » du ministère, qui allouent un certain nombre de masques à telle ou telle zone du territoire. Impossible de les connaître. Ni la Direction Générale de la Santé (DGS) du ministère, ni les Agences Régionales de Santé (ARS), chargées de piloter localement la politique sanitaire, ne souhaitent détailler la distribution des stocks de plus de 70 millions de masques à travers la France depuis fin février.

Mediacités a toutefois obtenu une réponse partielle, qui reste une photographie à un instant « t » de l’allocation de ces équipements de protection en France. Elle ressort d’un tableau, interne au ministère de la Santé et non publié jusqu’alors, détaillant l’expédition d’un lot d’environ « 17 millions de masques », annoncé par le ministre samedi 21 mars. D’autres livraisons sont intervenues depuis, mais il est impossible de savoir précisément à quelle date et pour quelle région.    

Tableau de répartition par région d’un lot de masques FFP2 et chirurgicaux (notés « CHIR ») expédié le 20 mars et au cours de la semaine du 23 mars / Document interne ministère de la Santé
Tableau de répartition par région d’un lot de masques FFP2 et chirurgicaux (notés « CHIR ») expédié le 20 mars et au cours de la semaine du 23 mars / Document interne ministère de la Santé

Sur les 16,469 millions de masques partis des stocks nationaux vers les régions lors de cet envoi, on apprend que seuls 7% sont de type FFP2. Quant au choix d’en allouer 112 150 à la région Nouvelle-Aquitaine, encore relativement épargnée par l’épidémie, et 101 250 à la région Grand-Est, qui compte le plus de malades du Covid-19 hospitalisés par rapport à la population régionale , impossible de savoir quelles considérations ont guidé les logisticiens du ministère de la Santé.

C’est là tout le paradoxe : ces données, très fragmentaires, attestent des zones d’ombre qui planent sur la gestion des stocks de masques par le gouvernement, malgré l’effort affiché de transparence. Un « décalage entre la parole politique et la réalité sur le terrain », pour reprendre les mots employés par Frédéric Valletoux dans sa récente missive.

« Une visibilité à deux ou trois jours »

Or, la réalité sur le terrain, c’est que le manque de masques tue. Depuis dimanche 22 mars, au moins cinq médecins sont décédés après avoir contracté le coronavirus. C’est le cas par exemple de Jean-Marie Boegle, gynécologue à Mulhouse (Haut-Rhin), qui « avait contracté le virus auprès de l’une de ses patientes, lors d’une consultation au sein de son cabinet », précise le communiqué de la clinique dans laquelle il exerçait.

Confronté à la pénurie et aux vols de plusieurs milliers de masques dans les hôpitaux, le ministère de la Santé a décidé de rationner leur utilisation par les professionnels de santé. Ces règles, mises en place à compter du 19 mars, stipulent que les professionnels de santé à l’hôpital prenant en charge les cas « possibles ou confirmés » de Covid-19 ont droit à trois masques chirurgicaux par personne et par jour. De leur côté, les EHPAD doivent recevoir cinq masques chirurgicaux par lit et par semaine.    

« Tout ça, c’est de la théorie », s’agace Thierry Amouroux, porte-parole du Syndicat national des professionnels infirmiers (SNPI), qui dénonce les « mensonges » du gouvernement sur l’application de cette doctrine.

Médecins de ville, infirmières à l'hôpital, urgentistes... Les témoignages recueillis par Mediacités confirment une application inégale de ces règles sur le territoire. Des infirmières au sein des Hospices Civils de Lyon expliquent ainsi avoir reçu seulement « un masque par prise de poste » au début de la semaine du 23 mars. Une autre infirmière, travaillant pour l’unité de médecine générale d’un hôpital de l’agglomération nantaise, dit son inquiétude après qu’un patient lui a expectoré sur le visage, deux jours avant d’être diagnostiqué « Covid positif ». Elle ne portait aucun masque : « C’était lundi [23 mars] et notre direction refusait de nous en donner parce qu’il fallait économiser les stocks. »

« Une colère monstrueuse monte chez les soignants »

Au-delà de l’absence d’équipements de protection dans certaines structures, c’est bien le manque de visibilité sur les stocks qui tourmente le personnel soignant. « Nous avons une visibilité à deux ou trois jours », s’inquiète Christian Prudhomme, médecin à Bobigny (Seine Saint-Denis) et porte-parole de l’Association des Médecins Urgentistes de France. Il dénonce le « stress supplémentaire » généré par cette situation : « On a autre chose à faire que de se demander si on va être livrés en matériel. Cela crée bien sûr de l’angoisse, mais je sens aussi une colère monstrueuse qui monte chez les soignants ».

Aux premières loges de la chaîne d’approvisionnement, on trouve les responsables logistiques des établissements hospitaliers. « Pour le moment, il n’y a pas de situation de pénurie et on gère nos stocks attentivement », indique-t-on au CHU de Lille. Le directeur d’un autre hôpital du département du Nord, qui a souhaité rester anonyme, confirme de son côté « que le rationnement demandé par le gouvernement est bien appliqué jusqu’à aujourd’hui ». Il reconnaît toutefois « [qu’]en interne, ça rassure beaucoup d’avoir des stocks de masques. Or, la visibilité est très difficile, même pour nous ».

« La confiance dans le dispositif est rompue »

Comment se fait-il que les hôpitaux eux-mêmes soient plongés dans l’incertitude ? Une partie de la réponse tient à l’enchevêtrement des acteurs chargés de déployer les stocks nationaux de masques. Au début de la chaîne, on trouve les huit entrepôts gérés par l’agence Santé Publique France sur le territoire français. Ils sont chargés de sécuriser les stocks stratégiques de produits sanitaires, dont les masques chirurgicaux et FFP2.

Viennent ensuite les Agences Régionales de Santé (ARS). Leur rôle est de définir une « clé de répartition » des masques issus des stocks nationaux vers leur territoire. À l’image de leur donneur d’ordre, le ministère de la Santé, les ARS ne fournissent aucune information sur le mode de calcul de cette clé : ni les différentes agences sollicitées par Mediacités, ni les responsables hospitaliers que nous avons contactés ne sont en mesure d’expliquer comment les masques sont déployés.

« Tout cela est illisible »

Les cartons de masques n’en ont pas fini avec leur périple. Une fois que l’ARS a donné ses directives, ils sont envoyés dans les 136 groupements hospitaliers de territoire, qui correspondent à des zones de coopération entre plusieurs hôpitaux, un peu à la manière d’une communauté de communes. Chaque groupement est organisé autour d’un établissement de référence, généralement celui qui dispose du plus grand nombre de lits. C’est lui qui, en bout de chaîne, est chargé de répartir les masques dans les autres établissements alentours, toujours en respectant les consignes de l’ARS .     

« Tout cela est illisible », juge un autre directeur d’hôpital joint par Mediacités, qui a souhaité lui aussi conserver l’anonymat. D’après lui, « cela explique la défiance de certains établissements. D’autant que parfois, pour une même vague d'approvisionnement, les camions transportant les masques arrivent avec trois ou quatre jours d'écart dans les établissements d’un même territoire. La confiance dans le dispositif est rompue ».

Est-ce à dire que des conflits naissent entre des établissements hospitaliers voisins ? « Chacun essaie de jouer des coudes pour avoir le plus de masques possibles », observe Thierry Amouroux, porte-parole du SNPI. Un point de vue tempéré par Zaynab Riet, déléguée générale de la FHF, pour qui « les dernières semaines ont plutôt été marquées par l’entraide entre les établissements, particulièrement envers ceux qui se trouvaient dans les premiers ‘clusters’ de l’épidémie, comme à Creil [Oise] ».

De son côté, un directeur d’hôpital du Nord admet que « certains établissements s’estiment sous-dotés par rapport à leurs voisins. Après tout, si un hôpital distribue plus de masques à son personnel, il le protège davantage. Cela peut susciter des tensions entre les directions de différents établissements. Et bien sûr, en interne, entre la direction et les soignants. »

Se passer de l’État

Des « tensions » qui sont ravivées par l’existence d’autres stocks de masques, en parallèle de ceux en cours de fabrication et de ceux réquisitionnés par l’État via un décret paru le 3 mars. « Il ne faut pas oublier qu’on n’est pas tous partis des mêmes bases : certains hôpitaux avaient des masques en stock avant le début de l’épidémie de coronavirus », explique un directeur hospitalier du Nord. Cela vaut par exemple pour les structures qui accueillent les patients atteints de tuberculose, dont la prise en charge doit se faire en portant un masque de type FFP2.

Or, les ARS ne sont pas en mesure d’estimer les stocks pré-existants de masques chirurgicaux ou FFP2 dans les hôpitaux français. Il n’existe en effet aucune base de données nationale ou régionale répertoriant ces équipements de protection. Impossible, donc, pour les ARS d’allouer en priorité des masques aux établissements dont les réserves étaient moindres.

« On assiste à une impréparation logistique d’ampleur de la part de l’État français », relève Aurélien Rouquet, professeur de logistique à la Neoma Business School. « Il y a encore dix ans, au moment de la grippe H1N1, il existait une forte centralisation des stocks de masques. Puis, ces stocks ont été décentralisés d’année en année, avec l’espoir qu’ils seraient répartis équitablement. Ce n’est pas ce qui s’est passé ».

« C’est l’appel aux dons qui a changé la donne »

La solution se résumerait donc à la « débrouille locale », pour reprendre les mots de Christian Prudhomme, médecin urgentiste représentant de l’AMUF. De nombreux hôpitaux ont ainsi appelé à la générosité sur leur territoire : « On a vu des entreprises et des collectivités donner spontanément les stocks de masques qu’elles avaient constitués pour leurs employés », confirme Zaynab Riet, de la FHF.

Même son de cloche de la part des transporteurs sanitaires. Pour Yannick Janeiro, président de la Fédération Nationale des Techniciens Ambulanciers Urgentistes, « c’est l’appel aux dons, plutôt que le déstockage national, qui a changé la donne et permis aux ambulanciers de se protéger. C’est déplorable de devoir en arriver là pour obtenir du matériel de santé en France en 2020 », dit celui qui se satisfait néanmoins d’un « formidable élan de solidarité sur le terrain ».

Interrogé dans l’émission « Vous avez la parole » sur France 2, jeudi 26 mars, Olivier Véran affirmait avec gravité : « La confiance, pour nous, elle est précieuse [...] Cette confiance elle passe par la transparence. Et donc je présente les données en toute objectivité et dans leur totalité. » Le ministre doit encore en faire la preuve, alors que la détresse grandit parmi les soignants. Tout particulièrement dans les EHPAD, où Thierry Amouroux (SNPI) redoute « un massacre. Aujourd’hui, les résidents des maisons de retraite qui meurent du coronavirus sont contaminés par les soignants eux-mêmes, parce qu’ils n’ont pas assez de masques. Que nos infirmières et nos médecins contaminent des patients, pour nous, c’est ça le plus insupportable. »

Je suis souvent frappé par l’écho de certains chiffres annoncés par le pouvoir politique et, selon moi, trop vite repris par beaucoup de médias. Oui, un effort colossal est en train d'être fourni par le gouvernement pour reconstituer les réserves de masques dont la France s’était dotée lors de l’épidémie de grippe A (H1N1), à l’automne 2009 - du milliard de masques chirurgicaux et des 723 millions de masques « FFP2 » qui figuraient alors dans les stocks français, il ne reste, au 28 mars 2020, que 177 millions de masques chirurgicaux et aucun de type FFP2. Mais il me semble responsable et indispensable, pour les journalistes, d’interroger ces données.

« Ça n’est pas quand on est en guerre ou que les soldats sont au combat qu’il faut faire des polémiques », affirmait le ministre du Budget, Gérald Darmanin, dimanche 22 mars. Au contraire : ces « soldats » sur le front, médecins, infirmiers, ambulanciers, mais aussi cadres hospitaliers, il faut les écouter. Tenter de comprendre ce qui leur manque et ce qui les rassurerait dans la prise en charge des personnes infectées par le coronavirus.

J’ai donc tenté de multiplier les points de vue - et obtenu in extremis celui de la Fédération Hospitalière de France, que j’avais contactée après m’être procuré le courrier de son président et qui m’a répondu quelques minutes avant la publication de cette enquête. Au final, c’est la réponse des autorités de santé qui m’a le plus manqué : hormis une conversation brève - mais toujours appréciable - avec des responsables des ARS Hauts-de-France et Pays de la Loire, la Direction Générale de la Santé n’a pas donné suite à ma liste de questions sur les commandes de masques. Décidément bien moins transparentes qu’annoncées.

Mise à jour du mardi 31 mars à 16h46

24 heures après la publication de cet article, l’Agence Régionale de Santé des Pays-de-la-Loire a communiqué, pour la première fois depuis le début de l’épidémie, plusieurs chiffres sur les masques livrés sur son territoire, ainsi que sur les circuits de distribution. On apprend par exemple que 766 000 masques chirurgicaux ont été attribués aux groupements hospitaliers de territoire de la région entre le 26 et le 29 mars. L’ARS signale également que « plus de 1,7 million de masques » ont été collectés à la suite d’appels aux dons dans la région, dont 1 million ont été redistribués.

Si cet effort de transparence est salutaire, il reste toutefois partiel : impossible de savoir comment les masques ont été répartis entre les hôpitaux du territoire, ni combien de masques ont été livrés avant la date du 26 mars.