Steeve Briois réélu dès le premier tour avec plus de 74% des voix à Hénin-Beaumont, la ville « laboratoire » du Rassemblement national (RN) : voilà qui a marqué les esprits au soir d’une étrange journée d’élections municipales, le 15 mars dernier. D’autant que cette victoire ne fut pas isolée. Dans la dizaine de villes conquises par l’extrême droite en 2014, seuls deux maires sortants sont en ballotage, dont un seul en situation difficile (Pascal Verrelle au Luc, dans le Var). Les autres ont gagné haut la main dès le 1er tour.              

Ces victoires aussi nettes ont semblé surprendre jusqu’aux cadres du parti. Y aurait-il donc eu une poussée de l’extrême droite lors de ce premier tour des élections municipales ? Ou ces réélections triomphales ne sont-elles qu’une confirmation de la super prime dont ont bénéficié quasiment tous les maires sortants de France le 15 mars dernier ? Pour le savoir, Mediacités s’est plongé dans les résultats fournis par le ministère de l’Intérieur de toutes les communes françaises de plus de 1 000 habitants pour les premiers tours des municipales de 2020 et de 2014. Un travail de fourmi (il porte sur 9 978 communes !) fort instructif.

Des scrutins locaux peu favorables au RN

Pour le scrutin de 2020, Marine Le Pen et ses lieutenants s’étaient bien gardés de formuler des pronostics et de promettre des victoires. Sans doute ont-ils été trop souvent échaudés par de courtes défaites face à des « fronts républicains » surgis entre les deux tours, comme ce fut le cas de Brignoles (Var) à Saint-Gilles (Gard) en passant par Perpignan (Pyrénées-Orientales) en mars 2014. Le RN a eu aussi beaucoup de mal à préparer ces municipales 2020 dans les meilleures conditions. Il n’est toujours pas facile de monter une liste estampillée RN de 30 ou 40 personnes dans une commune de petite taille. L’exercice s’est même révélé compliqué dans des villes moyennes voire grandes. Ainsi, le RN a été incapable d’en présenter, le 15 mars dernier, à Limoges, Orléans, La Rochelle, Cannes, Ajaccio, La Roche-sur-Yon ou Sète. Autant de villes où le FN était pourtant bien présent en mars 2014...

Le RN présent dans... 4 % des communes de plus de 1 000 habitants

Pour les municipales 2020, l’extrême droite n’était présente que dans 418 des 9 978 communes françaises de plus de 1 000 habitants. Soit à peine… 4% d’entre elles ! Un total qui se répartit entre 383 listes RN, 34 listes étiquetées « EXD » (pour extrême droite) par le ministère de l’Intérieur et une DVD (divers droite) - celle de Robert Ménard à Béziers. Le RN était même totalement absent de 24 départements de France, et il n’a présenté qu’une seule liste dans une vingtaine d'autres (voir notre carte de France ci-dessous).

L’ancrage territorial du parti de Marine Le Pen montre donc des failles immenses. Les 4% de communes où figuraient au moins une liste RN représentaient tout de même 27% des inscrits des communes de plus de 1 000 habitants (qui, elles-mêmes, représentent environ 85% des électeurs français). En résumé, un peu moins d’un électeur français sur quatre était en capacité de voter pour une liste d’extrême droite le 15 mars.

Poussons plus loin l’analyse : parmi les 418 villes où l’extrême droite présentait une liste en 2020, il n’y en a que 301 où elle était déjà présente en 2014. Et lorsque ce fut le cas, le taux de renouvellement de ses têtes de liste était énorme puisque moins d’un quart (24%) postulaient à nouveau en 2020. Lorsqu’on examine les scores obtenus par les listes RN (ou classées extrême droite) dans ces 301 villes, ils s’élèvent à 10,1% en 2020 contre 15,5% en 2014. Soit une chute de plus de 35%.

Comme le montre le tableau, le recul du RN entre 2014 et 2020 est particulièrement sensible dans les départements très urbains. A Paris, dans l’Isère et le Rhône, les scores du RN ont été divisés au moins par deux en six ans. Le RN résiste beaucoup mieux dans ses fiefs du sud-est (Vaucluse, Gard et Hérault principalement) et dans une partie des Hauts-de-France (Aisne et Pas-de-Calais). Le Pas-de-Calais est le seul de France où le parti de Marine Le Pen a progressé en six ans. Sans doute faut-il y voir le résultat des gros efforts consentis par le RN pour « muscler » son offre électorale dans le département d’élection de sa présidente.

En revanche, métropoles et grandes villes (voir tableau ci-dessous) sont en train de redevenir de véritables « terres de mission » pour le RN puisque ses scores y ont plongé bien en-deçà des 10%. C’est flagrant à Paris où le RN a plafonné à… 1,5% ; mais il chute aussi à Toulouse, Nantes, Montpellier, Grenoble et Rennes, où il est tombé sous la barre fatidique des 5% - celle qui permet, pour les municipales, le remboursement des frais de campagne par l’État. Une source d’inquiétude supplémentaire pour Martine Le Pen et sa garde rapprochée.

Autour de Toulouse

En Haute-Garonne, le RN n’était présent que dans cinq communes de plus de 1 000 habitants (sur les 165 du département) le 15 mars : Auterive, Cugnaux, Fronton, Toulouse et Tournefeuille. Dans ces deux dernières communes, une liste FN était déjà en lice en 2014. Le vote d’extrême droite y est en net recul en six ans (de 13,1% à 8,2% en 2020 à Tournefeuille ; de 8,2% à 4,3% à Toulouse).

Les élections européennes et municipales sont des scrutins très différents et la comparaison doit être effectuée avec beaucoup de prudence. Ceci posé, le recul est flagrant dans les 5 communes haut-garonnaises entre les résultats obtenus par la liste RN aux Européennes de mai 2019 et ce premier tour des municipales, avec des scores souvent réduits de moitié voire davantage. A Auterive, le RN passe de 29,3% aux Européennes à 14,9% lors du 1er tour des municipales ; à Fronton, la baisse est de de 27,5 à 13,2% ; à Cugnaux de 17,9 à 11,4% ; à Tournefeuille de 13,4 à 8,2% ; et à Toulouse de 11,4 à 4,3%.

Autour de Nantes

Le 15 mars dernier, le RN était très peu présent en Loire-Atlantique avec seulement 3 listes sur les 189 communes de plus de 1 000 habitants du département, à Nantes, Saint-Nazaire, La Baule. Trois villes où le FN était déjà présent en 2014. L’hémorragie est systématique : dans la station balnéaire de la Côte de Jade, le RN est passé de 10,5% des voix en 2014 à 5,1 % bien que sa tête de liste - Didier Vernet – soit la même. A Saint-Nazaire, le RN a également vu son score divisé quasiment par deux (de 13,5 à 7,1%). Et dans la ville-préfecture, Eléonore Revel n’a pas dépassé 4,8% des voix. Un score calamiteux à comparer aux 8,1 % des suffrages de 2014.

Autour de Lyon

A l’occasion du 1er tour des municipales, le RN présentait une liste dans seulement 8 des 179 communes de l’ex-département du Rhône : Décines-Charpieu, Givors, Lyon, Meyzieu, Pusignan, Sainte-Foy-lès-Lyon, Vénissieux et Villeurbanne. En 2014, le FN était déjà présent dans ces villes, à l’exception de Décines et Pusignan. A Lyon, Villeurbanne et Sainte-Foy, le RN a vu son score réduit de plus de moitié en six ans. Il recule de 17,5 à 7,6% à Villeurbanne, de 12,4 à 6,1% à Sainte-Foy et de 11,9 à 5,4% dans la capitale des Gaules, où la chute la plus accentuée se trouve dans les VIIe, IVe et Ier arrondissements.

A Meyzieu, le reflux de l’extrême droite est à peine moins fort qu’à Lyon : le RN y perd 9 points en six ans (de 19,9 à 10,9%). A Vénissieux, en revanche, le recul du parti frontiste est beaucoup moins net : la liste RN emmenée par Damien Monchau a obtenu 10,1% des voix en 2020 quand celle d’Yvan Benedetti (EXD) en recueillait 11,5% en 2014. La seule satisfaction pour le RN, au soir du 15 mars, est venue de Givors, où se présentait Antoine Melliès, son chef de file départemental. Celui-ci est parvenu à améliorer de 2 points le score de la liste RN (20,8% en 2014 ; 22,8% en 2020). Une maigre satisfaction dans un paysage départemental bien morose pour le Rassemblement national.