C’est un immense domaine privé qui a accueilli maintes célébrités du monde du cinéma et de la chanson française. La légende raconte aussi que certaines stars du PSG y ont élu domicile à une époque. Le portail indique « site sous vidéosurveillance ». Par chance, la porte est ouverte. Mediacités s’y engouffre et pénètre dans le prestigieux parc de la Malmaison, sur les hauteurs de Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine). La commune où règne depuis 2004 Patrick Ollier, également président de la métropole du Grand Paris et ancien ministre et député.

Mediacités n’est pas à la recherche d’acteurs ou de chanteurs célèbres. Ni même de stars du ballon rond. C’est une villa, située avenue de Ducis, qui nous intéresse. Une luxueuse demeure de huit pièces - et de près de 200 m2 - entourée d’un jardin, qui a accueilli l’ancien directeur général des services de la ville, Alain Luca, de 2007 à 2017. Cette maison a été louée pendant dix ans par la commune dans des conditions suffisamment étranges pour qu’Anticor saisisse la justice. Le 23 mars dernier, l’association anticorruption a déposé une plainte auprès du Procureur de la République de Nanterre pour « détournement de fonds publics ». « J’assume (…) Il n’y a aucune illégalité », conteste Patrick Ollier. « Je suis très surpris… Je verrai ça avec mon avocat », nous a fait savoir Alain Luca.

Après nos révélations sur les liens embarrassants entre le fils de Patrick Ollier et un promoteur très présent à Rueil-Malmaison, nous nous penchons non seulement sur l’attribution à Alain Luca de ce logement de fonction prestigieux ; mais aussi sur la curieuse délivrance d’un permis de construire par Patrick Ollier à son patron des services, ce qui conduit Anticor à étendre sa plainte au grief de « faux et usage de faux » ; et enfin à la création d’un compte tiers par la ville, qui aurait permis à la société de conseil créée par Alain Luca - un mois avant son départ à la retraite - de passer des contrats avec la municipalité… Une pratique strictement interdite par la commission de déontologie pour éviter tout risque de conflits d’intérêts.

Un logement de fonction luxueux

Lorsqu’il est recruté au poste de directeur général des services (DGS) de Rueil-Malmaison, en 2007, Alain Luca loue depuis un an cette très belle demeure du parc de la Malmaison. « Je ne souhaitais pas déménager, nous explique-t-il. J’ai donc demandé à la mairie de prendre en charge le logement dans lequel je vivais. » Patrick Ollier accepte ce principe et la municipalité prend en charge le loyer de 4 026,12 euros par mois. « Les directeurs de services travaillent les samedis et les dimanches. Ils sont corvéables à merci. Ce sont des personnes que je respecte beaucoup », justifie le maire auprès de Mediacités. Cette prise en charge pour « nécessité absolue de service » durera dix ans. Au total, 490 000 euros ont été déboursés par la collectivité.

En 2007, la mairie aurait pu effectuer un autre choix. Par exemple, attribuer un logement de fonction communal à son nouveau DGS afin d’éviter cette dépense. Le prédécesseur d’Alain Luca, Denis Soliveres, habitait dans un logement de 191 m2 avec jardin et garage, situé rue Berthelot, dont la ville était propriétaire. La municipalité n’aurait donc pas eu un centime à payer ! Elle a pourtant préféré retirer le bien de la liste des logements de fonction lors de l’arrivée d’Alain Luca comme le prouve une délibération en date du 23 mars 2007.

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Extrait de la délibération du 23 mars 2007. Document Mediacités

Cette faveur coûteuse s’est révélée en outre très peu transparente. Le contrat de location – censé être public – n’apparaît dans aucune délibération ni aucun procès-verbal. En 2017, l’opposition s’interroge lors d’un conseil municipal sur le statut des logements de fonction attribués par la Ville. Appartiennent-ils à la mairie ou à des propriétaires privés ? « Ils appartiennent à la ville », répond l’adjointe Carole Ruckert. Un mensonge, donc, pour ce qui concerne le logement d’Alain Luca. Anticor, estimant l’attribution dudit logement « abusive » et « clandestine », a décidé de porter plainte pour « détournement de fonds publics ».

Les avantages accordés à Alain Luca ne s’arrêtent pas là. Durant toute la période d’occupation de la villa du parc de la Malmaison, des agents municipaux des espaces verts ont été dépêchés pour s’occuper du jardin du DGS. Alain Luca assume : « Trois à quatre fois par an, des agents venaient, mais pour des petites choses. Sinon, je pouvais tondre ma pelouse tout seul. Tout cela est normal. Cela fait partie des avantages donnés avec un logement de fonction. » Mediacités a vérifié : aucun texte de loi ne le stipule. Le décret du 26 août 1987 indique même que l’entretien courant du jardin est à la charge du locataire. Un ancien responsable du service des espaces verts raconte : « On demandait aux agents d’arrêter de travailler sur les chantiers pour aller s’occuper du jardin des Luca. Parfois c’était madame qui appelait nos services parce que sa pelouse était trop haute et il fallait rappliquer tout de suite. » Une pratique dont le cabinet du maire dit ne pas avoir eu connaissance.

Plainte pour « faux et usage de faux »

Alain Luca a su aussi très bien tirer son épingle du jeu pour ses affaires privées. En 2015, il achète un terrain au promoteur Patrick Quinteiro – un proche du fils de Patrick Ollier, comme nous l’écrivions dans le premier volet de notre enquête – afin d’y faire construire une maison. Le prix d’acquisition est fort avantageux : 500 000 euros pour 879 m2. Par comparaison, son voisin n’a obtenu que 410 m2 pour le même montant. Interrogé en 2017 par nos confrères du journal Le Parisien, Alain Luca justifiait ce prix par les contraintes liées au terrain acheté. « Il y a d’abord eu des problèmes de servitude puis des soucis de drainage pour lesquels il a fallu installer des pieux dans le sol avant de construire (…) Et, pour finir, je me suis retrouvé avec un immeuble de 15 mètres de haut sur le terrain voisin alors qu’initialement, ce devait être des maisons individuelles. »

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La maison qu’a fait construire Alain Luca sur le terrain acheté au promoteur Patrick Quinteiro en 2015. Photo Etienne Merle

Pendant l’opération, Patrick Ollier délivre au moins cinq permis de construire, de démolir ou de division de parcelles qui facilitent l’acquisition par Alain Luca de son terrain. Parmi les actes de procédure effectuée, la délivrance d’un permis interroge particulièrement. La demande a été déposée en mairie le 25 mars 2015 par Alain Luca. Le 12 mai, la réponse tombe : favorable. Pourtant la Société Civile Immobilière (SCI) Koiza, avec laquelle le DGS achète le terrain, n’existe pas encore. Elle n’a été créée officiellement que le 8 juin 2015. Tout aussi étrange, lorsqu’Alain Luca effectue sa demande de permis de construire, il ne dispose d’aucune promesse de vente. Celle-ci n’intervient qu’en juillet 2015, soit deux mois après la délivrance du document.

Comment Alain Luca pouvait-il être sûr de devenir propriétaire du terrain au point de solliciter un permis de construire un mois avant la création de sa SCI et deux mois avant d’obtenir l’acte de vente ? « Il est courant et légal de formuler une demande de permis de construire sans titre de propriété », rétorque l’intéressé. « Il n’y a aucune illégalité. Je suis contrôlé par un service juridique. On viendrait me chercher à la batte de baseball au moindre problème », s’agace Patrick Ollier. Anticor a jugé la situation suffisamment trouble pour porter plainte « pour faux et usage de faux ».

Un compte tiers pour la société d’Alain Luca

En septembre 2019, l’heure de la retraite sonne pour Alain Luca. Elle est pour le moins chahutée. La révélation dans Le Parisien de son pot de départ géant - rassemblant près de 300 personnes et facturé 12 500 euros à la collectivité - provoque un tollé à Rueil-Malmaison. Alain Luca est contraint de rembourser une partie des frais de cette réception. Indépendamment de cette péripétie, le désormais ancien DGS a préparé sa reconversion. Un mois avant de quitter ses fonctions, il crée la société de conseil CREAL (pour Conseil Réalisation Etude Alain Luca). Surprise : cette société est expertisée par... Koffi Atchrimi ! Soit le très discret comptable des sociétés de Sébastien Ollier, fils du maire de Rueil-Malmaison, et du promoteur Patrick Quinteiro, dont nous parlions dans le premier volet de notre enquête.

Les surprises ne s'arrêtent pas là, car Alain Luca oublie d’alerter la commission de déontologie qu'il crée une société comme la réglementation sur le cumul des emplois l’impose. « Je ne savais pas que ça se faisait quand on partait en retraite », se défend Alain Luca. À la suite d’un signalement au procureur de la République effectué par les syndicats CGT et Force Ouvrières de la ville, Alain Luca se résout à saisir la commission de déontologie, comme l’ont raconté nos confrères du Parisien. Le 13 février 2020, le couperet tombe : l’ancien DGS se voit interdire pendant trois ans toute relation avec les services des communes membres de l’Établissement Public Territorial Paris Ouest La Défense, dont fait partie Rueil-Malmaison.

Lorsque l’affaire éclate, en 2019, Patrick Ollier assure dans Le Parisien « ne rien savoir » des projets de création d’entreprise d’Alain Luca. Vraiment ? On est en droit d’en douter. Comme Mediacités est en mesure de le révéler, un compte tiers au nom de la société d’Alain Luca a été ouvert par les services de la mairie, le 3 décembre 2019. Soit trois mois après le départ du DGS. Cette étape est le préalable à la passation de tout marché municipal à une entreprise.

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La mairie a créé un compte tiers le 3 décembre 2019 au nom de la société CREAL d’Alain Luca. Document Mediacités

Pour quelle raison ce compte tiers a-t-il été créé ? « Cette création était liée au souhait de Monsieur Luca de racheter à la commune via sa société la tablette [informatique, NDLR] dont il bénéficiait en tant que DGS, mais il n'a pas donné suite », ose le cabinet qui poursuit : « Par ailleurs, aucun flux financier ne peut être constaté entre la société CREAL et la ville, laquelle n’a jamais travaillé ni sollicité la société CREAL d’aucune manière. » Alain Luca, lui, n’évoque nullement l’achat d’une tablette : « Franchement, je ne savais pas qu’un compte avait été créé pour ma société. Je ne sais pas qui a fait ça, mais j’aimerais bien le savoir. » Un souhait partagé.