Rappelez-vous, il y a pile poil un an, Mediacités racontait comment, au nom de la relance minière, l’État français a accordé en février 2017 un permis exclusif de recherches minières à Variscan Mines, une start-up française à capitaux australiens. Et ce, pour l’autoriser à gratter les sols d’une ancienne mine de tungstène (1971 – 1986) nichée sur les hauteurs des hameaux de Couflens et de Salau. Ce permis doit démontrer qu’au coeur de ces montagnes des Pyrénées ariégeoises se cache « le premier gisement de tungstène européen qui doit assurer l’indépendance de la France », d’après la société Variscan. Rien de moins ! 

Petit hic : le tungstène est contenu dans une roche bourrée d’amiante naturelle. Une amiante qui a provoqué des asbestoses et des cancers du poumon chez d'anciens mineurs. Avec, à la clé, au moins une vingtaine de morts, que Michel Bonnemaison, ex-directeur général de Variscan Mines et président de Mines du Salat (l'entreprise qui a récupéré le permis de recherche) nie totalement. « Si vous voulez trouver de l’amiante dans cette mine, autant chercher des glaçons dans une cuisinière allumée », explique-t-il à Mediacités. En mars 2017, la Préfecture de l’Ariège a mandaté des experts indépendants pour se pencher sur cette question. Mais plus d'un an plus tard, ils n’ont toujours pas débuté leurs investigations...

Cachez cette amiante que je ne saurais voir...

Les preuves écrites attestant la présence d'amiante ne manquent pourtant pas. En novembre dernier, Géodéris, l’expert public des risques de l’après-mine, a indiqué avoir retrouvé « 500 documents » qui mentionnent la présence d’amiante dans cette mine. Des documents issus des archives de la Direction régionale de l'environnement, de l'aménagement et du logement (Dreal) Occitanie, des archives départementales de l’Ariège et de l’ancien exploitant. Avec les rapports réalisés dans les années 1980 par la Caisse régionale d’assurance maladie d’Aquitaine, par le Bureau de recherche géologique et minière, ou les analyses de roches effectuées par Henri Pézerat, physico-chimiste (qui a obtenu au niveau national l’interdiction de l’amiante en 1997…), l'accumulation de documentation est telle que nier la présence d’amiante dans les roches de Couflens-Salau relève de la mauvaise foi.

Pourtant, Michel Bonnemaison ne vacille pas : « Tout ça, ce sont des rumeurs, des suppositions ». Et de brandir des analyses « précises » qu’il a diligenté depuis septembre dernier qui « démontrent que dans l’air de la mine, il n’y a rien ». La Préfecture d’Ariège tempère : « Ces analyses n’ont pas porté sur la question de la présence d’amiante dans le minerai ». En clair, elles ne veulent rien dire. Ces expertises-maison ont surtout servi de prétexte au porteur de projet pour prendre ses quartiers sur l’ancien carreau de la mine et récupérer deux gros bâtiments que son propriétaire, la fédération de chasse, a mis à sa disposition.

Ce qui a fait bondir la mairie de Couflens-Salau. Jacques Renoud, le premier adjoint, énumère : « Ils ont construit un mur avec fondation sur un terrain communal, sans concertation ni autorisation de la commune. Ils ont capté une source dans une zone humide, sans autorisation préfectorale. Ils ont élargi sans rien dire les chemins de randonnées. Ils ont aussi aménagé un appartement, sans permis de construire, dans l'un des deux bâtiments qui datent de l’ancienne exploitation, avant de se raviser et d’en faire des bureaux ».

La (dé)route de la préfecture

La Préfecture est-elle intervenue ? Pas du tout. « Les aménagements signalés ne relèvent pas d’une autorisation délivrée par l’Etat, a-t-elle estimé. Si le maire constatait une irrégularité en matière d’urbanisme, il lui reviendrait en qualité d’officier de police judiciaire de faire constater l’infraction. » Faute de bénéficier de l'appui des services de l'Etat, le maire a donc trouvé la parade : il a attendu que les premières neiges saupoudrent les Pyrénées pour dégainer un arrêté de 1992 « qui interdit la circulation des véhicules à moteur sur la route de la mine » en raison de la menace exercée par les six couloirs d’avalanches qui surplombent cette route. La Préfecture de l’Ariège a illico répliqué en assignant la commune en référé devant le tribunal administratif de Toulouse ! En vain : la justice a donné raison au maire. 

Devant Mediacités, la représentante de l’Etat mange son chapeau et reconnaît aujourd’hui que « toute personne empruntant cette voie en véhicule est susceptible d’être verbalisée par le maire ou la gendarmerie ». Ça, c’est pour la théorie. Parce qu’en pratique les ouvriers de Michel Bonnemaison ne se gênent pas pour l’emprunter plusieurs fois par semaine. « Si cette route est interdite, alors elle doit être fermée. Or ce n’est pas le cas. Donc... », assume l’ex-directeur général de Variscan Mines. Ce qui désespère le premier adjoint de la commune : « Quand on appelle les gendarmes pour constater l’infraction, ils ne se déplacent pas ».

Pas de place pour les rapaces

Pour monter à la mine, il arrive que les techniciens de Variscan optent pour l’hélicoptère. Sauf que le site est en plein territoire des gypaètes barbus, des rapaces menacés d’extinction et particulièrement apeurés par l’homme. « Un seul vol d’hélicoptère dans son périmètre peut l’empêcher de nicher pour toute une saison », prévient Thierry De Noblens, président de France Nature Environnement Midi-Pyrénées. Ceci n’a pas empêché l’hélico loué par Variscan de se poser sur ce secteur interdit, le 22 février dernier. Qui avait pris place dans l’appareil ? Un fonctionnaire de la Dreal qui aurait dû justement veiller à l’application du droit de l’environnement !

Un gypaète barbu (Antoine Adam /Wikimedia Commons).

« Ce survol a donné lieu à un signalement au procureur de la République qui a engagé des poursuites pénales à l’encontre de la société Variscan Mines », répond la Préfecture. Qui précise que « c’est l’inspecteur chargé de la police des mines, rattaché à la Dreal et présent lors de la visite, qui a permis ce signalement au parquet ». Mais pourquoi n’a-t-il pas demandé au pilote de se poser ailleurs ?

Un géant de la finance entre dans la danse

Sur le plan financier, on nage toujours en eaux troubles. Petit retour en arrière : pour payer les lourds travaux engendrés par son permis de recherche, Variscan a fait appel en 2014 à Juniper Capital Partners, une société de capital risque domiciliée dans les Îles Vierges Britanniques, un paradis fiscal. C’est elle qui doit poser les 25 millions d’euros nécessaires sur la table. Mais cette boîte sulfureuse a fait tousser le ministère de l’Industrie, lequel a demandé dès l’été 2016 à la start-up française de changer d’attelage. Un nouveau partenaire financier à capitaux australiens, Apollo Minerals, a donc fait son entrée. Sauf que comme nous l’avions révélé, Juniper Capital Partners est revenu dans la partie par un jeu subtil de création de sociétés et de changements d’actionnaires en devenant le principal actionnaire d’Appolo Minerals…

Mieux ! Depuis mars dernier, Variscan Mines a quitté la table de jeu, après s’être fait racheter par Apollo Minerals. De ce fait, le permis de recherches minières n'est-il pas en fin de compte entre les mains de Juniper ? « Pas du tout ! Juniper Capital Partners n’est plus le premier actionnaire d’Apollo Minerals. Donc pour nous, il n’y a pas de problèmes et aucune raison de s’inquiéter », explique à Mediacités Dimitri Lucas, conseiller presse de Bruno Le Maire au ministère de l’Industrie. « C'est vrai. Depuis un mois, Juniper est passé en deuxième position avec l'arrivée d'un grand groupe d’investissement international dénommé BlackRock », explique Michel Bonnemaison. De mieux en mieux…

Selon une enquête récente du collectif Investigate Europe relayée en France par Mediapart, l’entrée de cet actionnaire n’est pas forcément une bonne nouvelle : « BlackRock est l’institution financière la plus puissante au monde, gérant plus de 6 000 milliards de dollars d’actifs. Elle est l’actionnaire, souvent principal, d’au moins 172 des 525 sociétés françaises côtées en Bourse. Et de 17 000 sociétés dans le monde. » D’après le site d'information citoyenne transnationale.org, « BlackRock aura virtuellement touché au moins 1,615 milliard d’euros de dividendes du CAC40 en 2017. Un chiffre qui donne une idée du poids de ce géant de la finance, mal connu du grand public mais qui jouit d’une énorme influence sur les entreprises et les gouvernements ». Et dire qu’en Ariège on pense toujours que c’est une entreprise française qui, à terme, pourrait exploiter le site, contribuer au renouveau minier français et faire revivre la vallée…

Le 9 mai dernier, à Saint-Girons, des chasseurs, des militants de la CGT, des élus mais aussi le référent départemental de La République en Marche et plus généralement des habitants du Couserans ont manifesté pour dénoncer « l’abdication de l’État de droit à Couflens Salau ». Entre le jeu de passe-passe des actionnaires, l’affaire de la route départementale et celle du gypaète barbu, le vent serait-il en train de tourner ? Que nenni puisque la manifestation était organisé pour dénoncer un incendie criminel qui a ravagé un bâtiment technique de la mine et demander qu’on laisse Michel Bonnemaison travailler en paix. Un message qu’il a reçu cinq sur cinq...