En politique comme pour le reste, le nerf de la guerre, c'est l'argent. Jean-Luc Moudenc, le maire de Toulouse, l'a bien compris. Pour garder les coudées franches avant et pendant les élections, l'élu Les Républicains met à contribution ses sympathisants depuis plusieurs années. Bien huilée, sa machinerie financière lui a permis de devenir au fil des années le plus important collecteur de dons de France dans le cadre des municipales.

Pour éclairer le présent et lever le voile pudique souvent jeté sur ces considérations monétaires, nous nous sommes plongés dans les comptes de campagne du candidat élu en 2014. L'étude de ce volumineux dossier, mis à notre disposition par la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques (CNCCFP), s'est révélée très instructive.

235 557 euros de dons en 2014

Pour équilibrer son budget , le premier de la liste « Un élan pour Toulouse » et ses 69 colistiers ont apporté un total de 224 151 euros. Pour joindre les deux bouts, Jean-Luc Moudenc a aussi pu compter sur la générosité de plus de 1 800 donateurs privés. Ceux-ci ont donné 235 557 euros entre juin 2013 et mars 2014.                                

Trois profils-type ressortent de la liste de 43 pages que nous avons consultée : les petits dons de militants (de 0 à 99 euros), les dons moyens (de 100 à 999 euros) et les dons de bienfaiteurs (supérieurs à 1 000 euros). Ces généreux mécènes, au nombre de 57, ont contribué au financement de la campagne à hauteur de 114 830 euros. Ainsi 3 % des donateurs ont apporté 49 % des dons. Par comparaison, les petits et les moyens dons représentent respectivement 15 % et 36 % des 235 557 euros récoltés au total.

Pour expliquer l'importance des dons réunis en 2014, Jean-Luc Moudenc évoque le manque de moyens de son camp. « À l’issue d’une période d’opposition, sans cotisations d’élus, nous partions quasiment de zéro, rappelle-t-il. Les candidats ont donc assumé l’avance des sommes remboursables. Pour la partie non remboursable, il a été nécessaire de recueillir une part plus élevée de dons personnels qu’en 2008 (71 545 euros à l'époque, NDLR). En plus des appels "publics" aux dons formulés auprès de nos soutiens, les 70 colistiers ont été sollicités afin de rechercher des contributions, par exemple dans leur entourage... » Et le maire de Toulouse d'ajouter, pragmatique : « Ces dons sont défiscalisables à hauteur de 66 %. Un don de 1 500 euros tous les 6 ans (à chaque élection municipale) revient donc à 500 euros, soit 83 euros par an. »

Le champion de France 2014 de la collecte

Jean-Luc Moudenc n'est évidemment pas l'unique bénéficiaire de la générosité des électeurs toulousains. Mais ses concurrents n'ont pas ratissé aussi largement. Et de loin ! En 2014, l'équipe de l'écologiste Antoine Maurice a reçu seulement... 90 euros de dons. Mieux loti - mais très distancé par son adversaire principal -, le maire PS sortant Pierre Cohen n'a récolté que 51 615 euros de dons. « Ils viennent des militants, explique-t-il à Mediacités. À Toulouse, on compte beaucoup de CSP +, d'universitaires, de chercheurs ou de hauts cadres qui gagnent autour de 3 000 euros par mois. Ils peuvent donner 100 euros, sachant qu'ils en récupéreront ensuite 66 % via la déduction fiscale. »

Lorsqu'on lui apprend la somme collectée par Jean-Luc Moudenc, Pierre Cohen demeure bouche bée : « 235 000 euros de dons, c'est énorme ! C'est un chiffre qui va interpeller. » La capacité de Jean-Luc Moudenc à trouver des mécènes ne date pas d'hier. En 2008, alors qu'il était aux manettes du Capitole suite à la démission de Philippe Douste-Blazy, il avait déjà pu réunir 71 545 euros de dons - soit sept fois plus que Pierre Cohen (10 170 euros). Ce qui n'avait pas empêché ce dernier de l'emporter cette année-là.

 

Comparée aux autres villes françaises, l'abondance des dons reçus par le candidat de la droite toulousaine est, là aussi, frappante. Que cela soit à Nantes, Lille ou Lyon, aucun candidat n'a réuni autant d'argent sous son nom. Même à Paris, l'équipe menée par Nathalie Kosciusko-Morizet n'a récolté que 220 000 euros de dons  - un faible montant qui s'explique en partie, il est vrai, par la présence de nombreuses candidatures dissidentes elles-aussi "voraces" en dons. Les 20 arrondissements parisiens réunissaient alors plus de 1,2 million d'électeurs quand les listes électorales toulousaines ne comptaient que 268 849 inscrits.

Il n'y a que sur les rives de la Méditerranée que certains candidats de droite aux municipales 2014 ont réussi à collecter plus de dons que Jean-Luc Moudenc. À Marseille, par exemple, l'UMP Jean-Claude Gaudin avait collecté 287 290 euros. Toutefois, là encore, il s'agissait d'une commune comptant près du double d'électeurs (493 000 exactement). Aussi vertigineuse soit-elle, cette addition de contributions est tout à fait légale puisque les recettes d'une campagne électorale ne sont pas plafonnées. « Les dons consentis par une personne physique sont limités à 4 600 euros », précise la CNCCFP dans son guide à destination des candidats.

De mystérieux donateurs

De telles sommes sont-elles de nature à influencer la mandature d'un élu ? Les noms des donateurs étant confidentiels, il est impossible d'enquêter sur d'éventuels retours de service. « Ce manque de transparence alimente la défiance et pose question sur les possibles services rendus en échange, estime la chercheuse Julia Cagé, professeure d'économie à Sciences Po Paris et autrice de l'ouvrage Le prix de la démocratie. Dans les années 90, les entreprises pouvaient donner [aux candidats et aux partis, NDLR] et on connaissait leur nom. Bouygues, Colas ou la Lyonnaise des Eaux contribuaient notamment. Le secteur du BTP en somme. Cela permettait de pointer d'éventuels conflits d'intérêts. Aujourd'hui, on ne peut plus savoir qui est derrière les dons alors qu'un donateur peut réaliser plusieurs dons via sa femme et ses enfants majeurs. »

Or, relève la chercheuse, les grands donateurs font parti des contribuables français les plus aisés. « 4 600 euros de dons, cela fait tout de même sortir 1 530 euros de sa poche [après réduction d'impôts, ndlr]. Tout le monde ne peut pas se le permettre, souligne Julia Cagé. Quand on donne autant, on est connu par l'élu, qui les sollicitera à nouveau à la prochaine élection. Ce sont des relations qu'on entretient. Il peut y avoir des choix municipaux pour les favoriser. »

Questionné à ce propos, Jean-Luc Moudenc assure que les dons n'ont « donné lieu à aucune demande de "retour" particulière. Ils proviennent de sympathisants pour qui le seul "retour" attendu est la victoire du projet qu’ils soutiennent ». Pierre Cohen affirme, quant à lui, n'avoir jamais su le nom de ses donateurs. « Personne n'a dû donner plus de 500 euros, affirme-t-il. Et jamais personne n'est venue me le rappeler ensuite. » Le conseiller municipal d'opposition, à présent estampillé Génération.s, serait tout de même favorable à une évolution de la loi. « Benoît Hamon a demandé la transparence des donateurs pour la présidentielle, car il disait que Emmanuel Macron avait été piloté par les lobbys financiers et qu'il y aurait des retours, rappelle-t-il. Peut-être faut-il la même chose pour les municipales pour les grands donateurs. »

Plus de transparence

Cette proposition, que nous reprenons dans notre Manifeste pour une démocratie locale réelle, n'aurait en revanche pas les faveurs de Jean-Luc Moudenc. « Rendre public le nom des donateurs aurait pour effet de les décourager, estime-t-il. Cela impliquerait alors de penser un financement complet des campagnes électorales par de l’argent public, donc au frais du contribuable. Je ne suis pas certain que nos concitoyens le souhaitent. » Officiellement en campagne depuis le 20 septembre, l'édile a déjà remis en branle son réseau de donateurs. « Des dons personnels nous parviennent très régulièrement », apprécie-t-il.

La source pourrait toutefois se tarir. Le député La République en marche (LREM) Joël Giraud, par ailleurs rapporteur général du budget, vient de déposer un amendement pour diminuer les avantages fiscaux des grands dons dans le cadre de l'examen du projet de loi de finances (PLF). Sa proposition vise à ramener la réduction d'impôt « à 50 % pour la fraction des dons comprise entre 1 000 et 2 300 euros et à 33 % pour la fraction supérieure à 2 300 euros. La mesure permettrait donc de réserver l'avantage fiscal actuel - 66 % - aux dons inférieurs à 1 000 euros », précise La Lettre A, le 5 novembre. 

« Je pense qu'il faut abaisser les seuils [de réduction fiscale], abonde Julia Cagé. Aux États-Unis, les noms des donateurs doivent être rendus publics à partir de 200 dollars. Au Royaume-Uni, c'est à partir de 200 livre sterling, en Italie de 5 000 euros et en Allemagne de 10 000 euros. La France est à rebours de tous les pays démocratiques. »