Les « grands projets » de la métropole toulousaine résisteront-ils à la crise – sanitaire, politique, économique - liée au Covid-19 ? La tour Occitanie, l'autoroute Toulouse-Castres (A69), le transfert de la cité administrative ou la ligne 3 du métro sont des motifs récurrents du débat local. Ils ont leurs partisans qui y voient des outils d'épanouissement et de « rayonnement » de la métropole ; et leurs détracteurs qui en dénoncent le caractère « imposé », parfois « inutile », et des choix faits dans une optique de profit plus que de progrès social. Un clivage que la crise a accentué, tant ces projets, liés à l'urbanisme ou aux transports, sont aujourd'hui au cœur des préoccupations qui ont émergé ces derniers mois : quelle réorientation des budgets vers des programmes d'utilité sociale et environnementale durables ? Comment partager les espaces communs ? Où travailler ? Faut-il se déplacer moins ? Comment repenser les transports par temps d'épidémie ?

La Tour Occitanie gelée jusqu’en 2021

La tour Occitanie, promise à être érigée à côté de la gare, au cœur du programme de rénovation urbaine « Grand Matabiau-quais d'Oc » (anciennement Teso), a cristallisé ces dernières années les débats autour de la gentrification et de l'urbanisme de promoteurs (lire « À Toulouse, la tour de la discorde »). Cette tour de 150 mètres et 38 étages avec bureaux, hôtel de luxe, commerces et du logement, doit être réalisée par la Compagnie de Phalsbourg pour un budget de 130 millions d'euros. Le permis de construire a été accordé en juillet 2019. Deux recours (un en annulation du permis de construire et un autre contre la modification du Plan local d’urbanisme) ont été déposés par l’association « Non au gratte-ciel Toulouse »  qui, en plein confinement, a écrit le 13 avril une lettre à Jean-Luc Moudenc, alors candidat à sa réélection. « Pouvez-vous vous informer auprès du promoteur sur ses intentions concernant le projet de la tour Occitanie ?, lui y est-il demandé. Nous pensons que les temps ne sont pas, pour notre ville, propices à la course au signal que devait donner ce projet de gratte-ciel (...) ».

L'association a choisi de porter le fer sur l'affaissement des perspectives de développement économique d'un quartier d'affaire en période de récession. Mais le maire « n'a pas répondu sur le fond », regrette Richard Mébaoudj, porte-parole de l'association. Et sur son site, la Compagnie de Phalsbourg continue de faire figurer le projet en bonne place. Les échéances judiciaires reportées pour cause de virus, les recours ne seront pas jugés avant janvier 2021. D'ici là, tout est gelé. Mais les choses pourraient ne pas trop traîner. Le 16 juin, Étienne Guyot, le préfet de Haute-Garonne, a déclaré l'urgence des acquisitions et des travaux nécessaires pour accélérer la mise en œuvre du  projet « Grand Matabiau, quais d'Oc », dans lequel s'inscrit la tour. Un signal parmi d'autres qui n'a pas échappé à « Non au gratte-ciel Toulouse »  Dès le lendemain de la réélection de Jean-Luc Moudenc, l’association a annoncé un « renforcement de sa veille juridique ».

Les anti A69 se mobilisent

Schéma différent du côté de l'autoroute Castres-Toulouse (A69), projet emblématique , lui, du poids du secteur des travaux publics dans l'aménagement du territoire (Relire « Toulouse-Castres, comment le lobby pro-autoroute a gagné »). L’appel à candidature pour la concession de cette liaison autoroutière, très chère au groupe pharmaceutique Pierre Fabre, a été clôturé le 15 mai dernier. Mais là aussi, plusieurs recours attendent d'être jugés. Et les opposants attaquent bille en tête. « Le contexte lié au Covid met bien en évidence tous les éléments qu'on a pu mettre en avant depuis le début, se félicite Frédéric Manon, responsable de France nature environnement Midi‐Pyrénées et porte‐parole du collectif RN126 qui fédère l’ensemble des porteurs d’alternatives. Cette expérience du confinement montre qu'on a pas besoin d'une autoroute : on est par exemple nombreux à être passé en télétravail et ce fonctionnement n'a pas posé de problème majeur, assure-t-il. Il faut repenser les espaces de travail et réduire le nombre de bureaux. Ce qui va ressortir à mon avis de cette période, c'est la forte capacité des gens à s'adapter et à se reconfigurer dans le bon sens, celui où il faut moins d'infrastructures, moins de pollution. Je pense que les priorités de l’État risquent de changer en terme d'investissement. »     

Pas gagné. Dans La Dépêche, quelque jours après la clôture de l'appel, Jean Terlier, député (LREM) de la 3e circonscription du Tarn, assurait qu'il fallait désormais « accélérer les projets qui sont prêts ou presque. C’est le cas de l’autoroute Castres-Toulouse (…) Voyons comment on peut être agiles et cohérents pour redonner de l’activité en poussant ce type de projet structurant pour nos territoires ». La sortie a fait réagir les écolos castrais qui dans un communiqué du 20 mai appellent à profiter « du moment non pas pour accélérer sur ce projet d’autoroute controversé, mais pour nous questionner sur ce que sera l’activité de notre territoire dans les 30 ans à venir (...) »

Coté opposants « civils », une « AG de création des groupes de Toulouse en lutte contre l’autoroute » s'est tenue en juin à Toulouse. Et sur le terrain, les habitants concernés par le projet s’organisent face aux prémices de celui-ci. Durant la première quinzaine de juillet, NGE, l'entreprise chargée des travaux, a lancé une concertation préalable au sujet des carrières temporaires nécessaires à l’approvisionnement du chantier, à Saint-Germain-des-Prés, Villeneuve-lès-Lavaur et Montcabrier, trois communes tarnaises. La réaction n'a pas tardé. À Montcabrier, un groupe Facebook « Stop carrière » a été monté, invitant à signer une pétition pour refuser « tout projet de carrière » sur la commune. Fin août, près de 2 000 personnes l'avaient déjà signé. « Si l’État ne fait pas attention à ces nouvelles attentes, ça partira au clash », prévient Frédéric Manon. Des tensions qui pourraient déboucher sur une nouvelle Zone à défendre, dans le sillage de celles Notre-Dame-Des-Landes et de Sivens.

Une nouvelle cité administrative inutile ?

Les « nouvelles attentes », c'est également ce que mettent en avant les opposants au transfert de la Cité administrative de Toulouse. Actuellement implantée dans le quartier Compans Cafarelli, elle doit être déplacée sur le terrain militaire de l’ex-centre d’essais aéronautique (CEAT), dans le quartier de Jolimont. Le 16 avril, un marché public global de performance a été signé ouvrant la voie à la construction d'une nouvelle cité de 30 000 m² pouvant accueillir 1 650 agents. La livraison est prévue en 2023 et le budget annoncé autour de 100 millions d'euros. Un chiffre que la CGT, considérant « les retards engendrés par la crise sur toutes les opérations en cours avec des surcoût importants », estime aujourd'hui plutôt à « 120 millions minimum ».

Début mai, les représentants du personnel de la Cité ont adressé une lettre ouverte au préfet dans laquelle ils rappellent que « la crise que nous traversons laisse malheureusement entrevoir que la notion de protection vis-à-vis des autres pourrait bien devenir la règle pour longtemps. Dans ce contexte, que penser de ce projet fait de bureaux et d’espaces partagés ? » Le bâtiment de Compans a déjà fait l'objet d'une rénovation à hauteur de 27 millions d'euros, dont 3 millions depuis 2016. Pour Jean-François Tortajada, secrétaire du syndicat CGT à la DDT, il manque encore quelques travaux (protection incendie et isolation thermique) mais « la Cité administrative actuelle correspond à la fois aux besoins des usagers et aux conditions de travail des agents. Durant le confinement, dans mon bâtiment, sur 200 agents possible, on est parvenu à monter à 160 en présentiel par demi-journée, avec 6 à 7 agents par étage dans des bureaux seuls et on ne communiquait que dans les parties communes. Ce bâtiment répond aux normes de sécurité en temps de pandémie ».

Son maintien se heurte pourtant à la perspective d’une belle opération immobilière. En mai 2019, Isabelle Saurat, directrice de l’immobilier de l’État, conditionnait la rentabilité d’un déménagement à la vente de l’emprise foncière actuelle, à la construction d’un bâtiment moins haut et plus économe et à la densification des espaces de travail. De fait, le projet est symptomatique de la restructuration des services de l’État, note Jean-François Tortajada : « En l'espace de 10 ans à Toulouse, on a diminué de moitié les agents des directions départementales de l'équipement et de l’agriculture. C'est évident que pour mener à bien les fusions qui permettent de réduire les personnels, il vaut mieux avoir des bureaux modulables... »

Une 3e ligne de métro retardée ?

Autre chantier toulousain qui a senti passer le vent du boulet du covid-19 : la ligne 3 du métro. Vanté sur le site dédié comme « le plus grand programme d’infrastructures de transports urbains en France avec celui du Grand Paris », ce projet doté d'un budget de 2,67 milliards d’euros, a été déclaré d'utilité publique par la préfecture le 7 février dernier. Sa mise en œuvre, désormais bien sur les rails, pourrait cependant être retardée par la baisse des recettes fiscales consécutives à la crise, comme l'explique par exemple Le Figaro. Pour Agnès Defosse , co-présidente de l'Association des usagers des transports de l'agglomération toulousaine et de ses environs (Autate) : « La crise n'a pas modifié notre focale : selon nous, la L3, telle qu'elle est proposée dans son tracé, ne répond pas aux besoins des transports en commun à Toulouse, dont nous continuons par ailleurs de penser que le développement permettra de réduire la pollution dans la métropole. »     

Une perspective un peu bousculée, elle aussi, par la crise : les mesures actuelles de distanciation physique ne vont pas dans le sens de la promotion des transports en commun. Sans que cela n'inquiète leurs défenseurs : « On est bien obligé de déplacer du monde et le vélo ne suffira pas à remplacer la voiture, note Agnès Defosse. Si la crise persiste, il va falloir réfléchir à la fréquence des transports en commun, éventuellement à leur configuration mais quoi qu'il arrive, ils vont continuer à exister. Et l'impact de la crise nous est plutôt favorable puisque les incertitudes sur la réalisation de la 3e ligne de métro pourraient dégager du budget nécessaire et permettre d'accélérer la réalisation de nos propositions ».

De son côté, l’association Rallumons l’Étoile!, qui mène une campagne active pour que Tisseo teste « le potentiel d'un RER » autour de Toulouse, souligne dans un communiqué de presse du 11 juin que « les difficultés pour se déplacer ne vont pas disparaître, au contraire » et que « ses propositions pour la création d’un RER toulousain, en commençant par optimiser l’existant sont plus que jamais d’actualité ». Pour l'association, il s'agit du « seul projet de transport en commun, structurant à l’échelle métropolitaine, qui soit réalisable à court terme » et donc « une des réponses collectives pour sortir de la crise actuelle sans oublier la crise climatique ».

Dernier grand chantier toulousain, la LGV, qui en a vu d'autres, est un bien trop vieux serpent de mer pour avoir été sévèrement secoué par le Covid-19. Quant au nouveau parc des expositions (Meett, improbable mix du « meet » anglais – rencontrer – et du T de Toulouse), il est, lui, passé juste : sa livraison était prévue le 1er avril et son ouverture annoncée en juin. Si tout a été retardé pour cause de coronavirus, il devrait bien ouvrir ses portes au public rapidement. D'ailleurs, depuis lundi 31 août, la ligne 1 du tramway dessert ce nouvel équipement situé entre Cornebarrieu et Beauzelle. Sauf nouveau report, le Meett devrait donc accueillir son premier événement, du 26 septembre au 5 octobre, avec la foire internationale de Toulouse.

Cet article concerne la promesse :
« Attirer des salons d’envergure mondiale au MEETT, sur l’aéronautique et la technologie »
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