«Un cadre de vie agréable et propice aux échanges intergénérationnels », c’est ce que promet le site internet de la mairie de Ramonville aux futurs résidents de l’Ehpad des Fontenelles. Mais dans les couloirs de l’établissement, les conditions de travail seraient tout autres, alors qu’une partie des salariés exprime un mal-être professionnel profond. Seul Ehpad de la commune, cet établissement public accueille plus de quatre-vingts personnes âgées dépendantes. Une équipe d’une soixantaine de professionnels se relaie nuit et jour à leur chevet. Sylvie * a officié plusieurs années au sein de cette structure en tant que cadre administratif avant de démissionner en 2019. Elle « garde un amer souvenir » de son passage aux Fontenelles.            

Une longue liste de dysfonctionnements serait à l’origine de son départ. Elle déplore entre autres « l’usage quotidien de matériel inadéquat pour la toilette des résidents », comme par exemple, « l’absence de poches urinaires stériles et de bétadine gynécologique », pour effectuer des sondages urinaires. Au-delà des patients, c’est surtout sur la gestion du personnel que se concentrent ses griefs. « Les plannings de travail étaient modifiés sans prévenir les agents à l’avance. Les soignants étaient rappelés sur leurs jours de congés annoncés, sous la menace d’un blâme en cas de refus », explique-t-elle à Mediacités, après avoir alerté en ce sens l'Agence régionale de la santé. Plus grave, l’ancienne cadre rapporte les « humiliations et remarques quotidiennes » de la directrice vis-à-vis de son personnel, « en public et devant les résidents ».

Deux plaintes pour harcèlement

Cette situation a conduit trois employés de l’établissement à engager diverses actions en justice. Deux de ces procédures ont été portées devant le tribunal administratif pour faire reconnaître des arrêts de travail contestés par la direction. Deux autres visent nominalement, et au pénal, la directrice toujours en poste, pour des faits de harcèlement moral.

Si l’un des agents administratifs concernés n’a pas souhaité s’exprimer, Julien Moinot a expliqué à Mediacités pourquoi, après avoir officié pendant deux ans en tant que chef cuisinier de l’établissement, il a engagé deux recours contre ce dernier, en décembre 2019 : au tribunal administratif, d’abord, réclamant environ 30 000 euros pour « préjudice moral » et « perte de chances de perception de salaires » et au pénal, ensuite, nominalement contre la directrice, pour des faits de harcèlement moral.

« Malgré des conditions de travail difficiles qui m’ont amené à parfois travailler plus de 60 heures en une semaine, j’appréciais mon emploi », témoigne le quarantenaire. En janvier 2019, victime d’une grave lombalgie, il se déclare en congé maladie. « Lors de mon arrêt, je recevais plusieurs coups de fil de la directrice par jour pour m’inciter à reprendre le travail », témoigne le cuisinier alors incapable de se déplacer. « Au bout de quelques jours, j’ai même reçu la copie d’un mail, envoyé par la directrice de l’Ehpad aux fournisseurs et leur expliquant que j’étais joignable sur mon portable personnel pendant mon arrêt », s’agace-t-il, affirmant avoir été victime d’un harcèlement téléphonique constant.

« Elle avait contacté la gendarmerie pour qu’ils m’interdisent de travailler le lendemain »

Le 25 mars, l’employé aurait été malgré tout de retour sur son lieu de travail, en accord avec son médecin. « À la fin de cette journée, j’ai reçu des sms de la directrice me sommant de ne pas me présenter à mon poste le lendemain, me décrétant en arrêt maladie et m’informant d’une rencontre avec la direction le 1er avril, raconte le chef cuisinier. J’ai même été informé qu’elle avait contacté la gendarmerie pour qu’ils m’interdisent de travailler le lendemain ».

Lors de l’entretien du 1er avril, la directrice lui aurait demandé à nouveau de ne pas se présenter sur son lieu de travail. Elle lui aurait attribué ensuite une nouvelle fiche de poste de chef cuisinier, dont les horaires sont, selon lui, incompatibles avec ses obligations de suivi médical.

Quelques jours plus tard, le cuisinier aurait consulté finalement un psychiatre qui lui aurait diagnostiqué un syndrome d'épuisement professionnel et une dépression. Dans la foulée, le médecin du travail l’aurait déclaré définitivement inapte à exercer son activité. Aucune démarche de reclassement professionnel n’aurait été entreprise par la direction, malgré ce que prévoit pourtant le code du travail. Le 15 août 2020, soit 14 mois après avoir été déclaré inapte et « une vraie bataille contre la direction », Julien Moinot a finalement été licencié.

Ces affaires ne sont pas les premières à mettre en cause des décisions de la direction de l’établissement. En février 2019, le tribunal administratif de Toulouse a donné raison à une salariée qui contestait sa mise en disponibilité et le non-versement de son salaire, imposés sans raison légitime par la directrice.            

« Mes fonctions m’obligent à prier tous les professionnels de respecter des règles, comme par exemple [...] ne pas être négligeant dans les soins. [...] Pour certaines personnes, ces rappels et ces exigences constituent des excès de pouvoir, se défend Audrey Cornaglia, la directrice. Il est exact que j’ai eu à affronter deux ou trois plaintes en six ans, mais elles ont toutes été déboutées ou classées en l’absence d’éléments. » Une affirmation qui se heurte à la réalité, puisque quatre procédures sont en cours d’instruction.

D'autres salariés sont entrés en conflit avec leur directrice en raison d'arrêts maladie. « Suite à un accident de travail non déclaré, j'ai dû m’arrêter. La directrice n'était pas d'accord. Elle a demandé deux expertises médicales dans deux cabinets différents, dont l'un situé à plus de 200 km de mon domicile. Toutes ces pressions m’ont conduite à démissionner », rapporte Salima*, une ex-aide soignante de l'établissement. « Je ne peux pas me mettre en arrêt, car sinon ils me mettraient dehors », craint quant à elle, Marie, aide-soignante actuellement en CDD.

Une médecin mise sous pression

Mediacités a même pu consulter une lettre de la directrice de l’établissement à une médecin généraliste lui intimant de modifier l’un de ses certificats médicaux d’arrêt de travail en considérant que ce dernier « spéculait » quant aux causes de la pathologie. Cette pression restée sans conséquences sur la décision médicale, aurait fait l’objet d’un signalement de la part du praticien auprès du conseil de l’ordre des médecins de Haute-Garonne. Dans la foulée, celui-ci a écrit à la directrice de l'Ehpad pour lui rappeler que ses demandes concernant « des informations couvertes par le secret médical » étaient en infraction avec le code de la santé publique.

D’autres problématiques, d’ordre médical cette fois, interrogent également. Selon plusieurs témoignages, la directrice de l’établissement, qui ne dispose pas de formation médicale, se serait substituée aux soignants pour décider, par exemple, d’arrêter des traitements médicaux, de changer de services certains résidents ou de modifier leurs régimes alimentaires. « Les décisions médicales appartiennent strictement et en totalité aux médecins. Je ne suis ni compétente, ni habilitée, conteste Audrey Cornaglia. Cependant, quand sont évoquées les conditions de vie des résidents, je suis non seulement en droit, mais aussi en devoir d’intervenir pour connaître, suivre et améliorer les conditions de séjour des résidents. »

Le roulement des effectifs donne un aperçu du climat dans cet établissement où les deux tiers du personnel sont en CDD. L’étude des emplois du temps du personnel est édifiante : les noms vont et viennent au gré des saisons. Quant au taux d’absentéisme, il est de 27 % en 2015 et 19,11 % en 2017, selon les bilans de l’établissement. Des chiffres qui contrastent avec la moyenne nationale des Ehpad, établie à 8,9 % en 2015 et à 10 % en 2017, selon l'Agence nationale d'appui à la performance (Anap).

Pas de quoi déstabiliser Audrey Cornaglia. « Selon la méthode de l’Anap, qui n’est pas préconisée pour le calcul du taux d’absentéisme dans les bilans sociaux des établissements, le taux d’absentéisme de l’Ehpad des Fontenelles est respectivement de 15,2 % en 2015 et 9,3 % en 2017 », affirme en effet la directrice de l’établissement. Une assertion, que Mediacités n’a pas pu vérifier.

Du fait de ces tensions internes, l’Ehapd peine à fidéliser ses employés, et à en recruter de nouveaux. « Les personnels sont en souffrance et leur quotidien est ponctué d’injonctions paradoxales et de jugements de valeurs », juge Sarah*, infirmière récemment démissionnaire. Selon cette dernière, la situation pousserait également l'Ehpad à recruter des employés non qualifiés, faute de candidats compétents. Ainsi, des personnels non formés auraient été recrutés à des postes d’aide-soignants, comme Mediacités a pu l’établir en recueillant le témoignage d’un de ces agents ayant officié sans formation. « Cela engendre des actes non conformes pour la sécurité des résidents, assure Sarah, car ces employés non diplômés effectuent des actes qui ne relèvent pas de leur fonction, comme le retrait de perfusions ou l’administration d’un lavement rectal. » Des faits niés par la directrice qui affirme « être très attentive » à la formation de ses personnels.

Une situation bloquée

Dès novembre 2019, le personnel de l’établissement à fait remonter au moins neuf signalements auprès de l’Agence régionale de santé d’Occitanie pour l'alerter sur les éléments précités. Une réunion a été organisée en décembre dernier en présence de personnels de la structure et de représentants de l’ARS, mais rien n’a changé depuis lors. Christophe Lubac, maire de Ramonville et président du conseil d’administration de l’établissement, a quant à lui reçu, au moins à deux reprises, des personnels de l’établissement dans son bureau. Là encore sans effet. 

Contactées, ni l’ARS, ni la mairie de Ramonville n’ont donné suite à nos demandes d’entretien. La directrice de l’établissement dénonce quant à elle « des allégations calomnieuses » et affirme être victime d’un « procès d’intention », balayant d’un revers de manche le mal-être profond de nombre de ses salariés. 

Alertés par des salariés de l'Ehpad des Fontenelles, nous enquêtons sur leurs conditions de travail depuis février 2019. Dans le cadre de cette investigation, nous avons interrogé une dizaine d’entre eux, et réuni de nombreux documents attestant leurs témoignages. La majorité de ces derniers ne travaille plus dans l'établissement à ce jour. La directrice de l'établissement a répondu par voie de mail aux questions que nous lui avons adressées, en date du 21 avril 2020.