«Durant mon entretien préalable au licenciement, l'un des cadres a fondu les plombs : il m'a parlé sur un ton tel que, avec le représentant syndical, on a dû menacer de mettre fin à l'entretien. C'est une méthode, des façons de faire, qui ne sont pas acceptables. » Michel *, 35 ans, ingénieur dans l'aéronautique depuis presque 10 ans, a travaillé pendant 4 ans chez Alten Sud-Ouest, une entreprise proposant des prestations et des services d'ingénierie. Depuis cet été, il est en quête d'un nouvel emploi après avoir reçu, mi-août, une notification de licenciement pour « faute grave ».         

Son cas n'est pas isolé. Licenciements, ruptures conventionnelles, démissions, entre le 1er mai et la fin juillet, 205 départs de salariés ont été consignés sur le registre unique du personnel (RUP) de l'entreprise. Curieusement, à la mi-octobre, les élus des salariés au Comité social et économique (CSE) d'Alten Sud-Ouest ne sont pas parvenus à se faire communiquer les chiffres d'août et de septembre. Ces informations, où les causes et les motifs des départs de l'entreprise ne sont pas notés, doivent pourtant être tenus à disposition des représentants du personnel.

Une rétention - illégale - d'information  qui vaut signe de fébrilité. Filiale du groupe Alten,  « leader mondial de l’ingénierie et du conseil en technologies » comptant 37 200 collaborateurs dans le monde, dont 14 000 en France, Alten Sud-Ouest employait 2 100 salariés en mars 2020, juste avant le début de la crise sanitaire. Exceptée une centaine de personne à Bordeaux, la majorité de ces emplois se répartissait entre le siège social situé à Labège (environ 300 personnels administratifs, de direction, RH, etc.) et le site de Saint-Martin-du-Touch, à proximité d'Airbus, qui comptait environ 1 700 cadres consultants « à 90 % des ingénieurs » quasiment toutes et tous en CDI, selon la section syndicale CGT.

Un dégraissage à l’œuvre depuis le printemps

Dans un communiqué de presse du 22 septembre, Alten annonçait un chiffre d’affaires de 1 240 millions d'euros en juin 2020, en baisse de 4 % sur un an. La faute à une « baisse d’activité du dernier trimestre et des coûts additionnels engendrés par la crise sanitaire » qui ont« particulièrement touché les secteurs de l’automobile et de l’aéronautique civile », notait alors le groupe qui assurait avoir « rapidement mis en œuvre plusieurs mesures pour s’adapter à la crise : quasi gel des recrutements, réduction des frais généraux et administratifs, recours au chômage partiel en Europe, réduction des effectifs dans certains pays... ».

Alten Sud-Ouest dont « au moins 75 % de l'activité » est lié à Airbus, selon la CGT, fournit à l'avionneur des ingénieurs sur des missions longues de quelques mois à deux ans. Depuis le printemps, environ 60 % de ces missions ont cessé ou n'ont pas été renouvelées et la plupart des consultants ont été placés en activité partielle. « La diminution des charges de travail confiées à Alten par Airbus équivaut à la suppression d'environ 1 000 emplois à temps plein », expliquait Xavier Petrachi, délégué syndical CGT Airbus, lors du forum social et environnemental, le 10 octobre à la Bourse du travail de Toulouse. Si cette estimation ne correspond pas à autant de licenciements secs, elle dit l'ampleur du choc subit. Pourtant, selon nos informations, lors de la réunion du CSE qui s'est tenue le vendredi 9 octobre, la direction d'Alten Sud-Ouest a fait savoir qu'aucun plan social ni aucune « mesure collective » n'étaient « à ce jour » envisagés dans la « stratégie d'entreprise ».

Sollicité par Mediacités sur les perspectives en matière d'emploi, la direction a fait savoir, par le biais de son agence de communication externalisée, que le groupe n'était « pas en mesure » de répondre. « La direction d’Alten Sud-Ouest est sur plusieurs urgences à la fois, ce qui est compréhensible vu le contexte », se défaussent-ils.

En réalité, le « dégraissage » de l'effectif est déjà à l’œuvre depuis la fin du printemps. « Nous avons été alertés ces derniers mois qu'un nombre inhabituel de salariés a été convoqué à des entretiens préalables de licenciement », souligne la section syndicale CGT d'Alten Sud-Ouest. « Il y a vraiment beaucoup plus de convocations que d'habitude », confirme la CFDT, syndicat majoritaire dans l'entreprise. De fait, jusqu'à il y a peu, l'entreprise était plutôt en mode « embauche massive ». En février dernier, le groupe envisageait même de recruter 900 personnes sur le pôle toulousain. Cet âge d'or semble bel et bien révolu.

Des salariés poussés à la faute

Les syndicats travaillent depuis quelques semaines avec un cabinet d'avocat spécialisé dans le droit du travail. « Il s'agit de s'assurer que les motifs de licenciements qui nous remontent ne sont pas fallacieux et que les procédures sont bien respectées », confie-t-on du côté de la CGT. Le conseil des prud'hommes de Toulouse n'a traité que deux dossiers concernant Alten Sud-Ouest en 2020, soit à peu près comme les années précédentes, mais ce nombre pourrait s'accroître d'une vingtaine de dossiers d'ici la fin de l'année selon des informations recoupées par Mediacités.

Salariés et syndicats reprochent à la direction de proposer des missions loin de Toulouse pour pousser les ingénieurs à les refuser, ce qui suffit à justifier leur licenciement pour « faute grave » - un motif qui prive les salariés de leur mois de préavis et des indemnités de licenciements. L'article 8 des contrats de travail d'Alten Sud-Ouest stipule en effet que les salariés s'engagent à « effectuer les travaux et missions qui [leur] seront confiés par [leur] hiérarchie » où que ce soit en France. Une clause de mobilité que les salariés n'ont pas le droit de refuser sauf en faisant valoir des motifs de santé ou des obligations familiales impérieuses.

« Quand la société va bien, la direction trouvent des missions sur Toulouse et alentour et n'envoient pas les gens là où ils n'ont pas envie d'aller. Ils savent qu'un salarié placé contre sa volonté peut travailler mal et renvoyer une mauvaise image de l'entreprise. Mais quand ils sont dans le dur, qu'il y a moins de missions et qu'il faut faire des économies, ils proposent des missions que les gens vont refuser et pour les virer ensuite en mobilisant l'article 8. Ça peut même être parfois des missions bidons. Et quand certains, contre toute attente, acceptent, comme par hasard la mission est annulée, ou on se rend compte qu'elle n'a jamais existé réellement... », témoigne un salarié de la section syndicale CGT.

« Quand on lit leur lettre, on a l'impression d'être une sous-merde »

Le cas de Jean*, 28 ans, ingénieur en électrotechnique, est assez emblématique de ces manœuvres patronales. Débutée en février, sa dernière mission de trois mois chez un client d'Alten Sud-Ouest s'est finalement achevée le 10 juillet. Un décalage dû à la crise sanitaire. « Avant la fin de ma mission, ils m'en avaient déjà proposé deux autres que j'avais acceptées. On attendait le retour des clients. Mais eux prospectent tant qu'ils n'ont pas de réponse. On m'a donc proposé une autre mission à Cherbourg. Je l'ai refusée parce que c'était loin, mais surtout parce que elle ne présentait aucune plus-value, aucune perspective d'évolution. Ce n'était clairement pas un poste pour un ingénieur. Ensuite d'autres propositions m'ont été faites que j'ai aussi accepté, dont deux à Lyon... », raconte le salarié, disposé à travailler y compris loin de Toulouse. Mais début août, alors que certaines missions « tombent à l'eau », il reçoit une convocation à un entretien préalable au licenciement. Le 4 septembre il est licencié pour faute grave, à cause de son refus d'aller à Cherbourg.

« Ce n'était pas de la désobéissance ni du refus de travailler, mais ils m'ont reproché mon refus de mobilité et m'ont fait savoir que ce n'était pas à moi d'évaluer les compétences requises pour le poste », s'étrangle-t-il aujourd'hui. Quelques jours plus tard, il est contacté par la DRH d'Alten Sud-Ouest. « Elle m'a demandé texto "qu'est ce que vous voulez ?" et m'a proposé autour de 10 000 euros, ce qui correspond à peu près à l'indemnité que j'aurai eu si j'avais été licencié pour faute simple... » Mais elle refuse de requalifier son licenciement. Pour Jean, qui a refusé la proposition, il s'agit d'une « stratégie de dévalorisation pour que les salariés intériorisent le fait qu'ils sont responsables de ce qui leur arrive... » 

Une stratégie également éprouvée par Michel*. Dans sa lettre de notification de licenciement, dont nous avons pu prendre de connaissance, il lui est reproché pêle-mêle des « remontés négatives des clients », de s'être prêté de mauvaise grâce au système de pointage ou de ne pas avoir assisté à des réunions. Le tout en contradiction totale avec la lettre de recommandation rédigée par son dernier client, que nous avons aussi pu consulter. Il y est notamment écrit que Michel* est un ingénieur « dévoué, efficace et autonome » qui « ne manque pas de prendre des initiatives » et dont « le professionnalisme lui a permis d'obtenir la confiance de tous et d'entretenir d'excellentes relations avec ses clients ». Des éloges qui collent mal avec la notification à charge d'Alten Sud-Ouest. « Je leur ai fait passer ce courrier de recommandation mais ils n'en ont pas tenu compte... », souligne-t-il. Avant de pointer, amer : « quand on lit leur lettre, on a l'impression d'être une sous-merde ».

« Le sentiment d'être jetable »

La méthode n'a pas été si dure à vivre pour Pauline*. Cette jeune ingénieure trentenaire, embauchée en CDI durant la première quinzaine de février a eu, elle, « juste le sentiment d'être jetable » lorsque son « N+2 » d'Alten Sud-Ouest lui a fait savoir fin mai qu'ils mettaient fin à sa période d'essai.

« Au téléphone, il l'a justifié en disant que j'avais refusé une mission, en interne, juste avant mon embauche, explique-t-elle. Sauf que depuis, j'avais été prise sur une autre mission externe dont le démarrage avait été décalé pour cause de problèmes d'accès liés au Covid. Il m'a dit qu'il ne savait pas quand elle pourrait commencer. Mais d'après ce que j'ai su ensuite, on aurait attendu deux jours de plus et ça démarrait... » Après avoir reçu la lettre recommandée signifiant la fin de sa période d'essai, Pauline a eu un « contact rapide » avec sa manager. « Elle m'a dit que c'était indépendant des contacts qu'elle avait eu avec moi et que c'était un problème de conjoncture...Là, je suis un peu dans le flou pour la suite, je ne sais pas si je vais repartir dans ce genre de boîte ».

Dans cette entreprise d'ingénieur, créée il y a à peine trente ans, et où les salaires ne sont pas mirobolants (en moyenne autour de 30 000 euros brut par an à l'entrée dans l'entreprise), le niveau d'organisation des salariés est faible et le taux de syndicalisation dépasse à peine 1 %. « Il y a de l'isolement. Il est difficile de savoir exactement ce qui se passe, témoigne un syndicaliste. Depuis le début de la crise, beaucoup de salariés sont chez eux. Il savent qu'on peut les appeler à tout moment et qu'ils sont tenus d'accepter. Aujourd'hui, tout le monde connaît quelqu'un qui est parti ces derniers mois. Cela crée des risques psycho-sociaux réels : les gens se retrouvent dans l'incapacité de faire des projets à long terme ».

Un contexte ultra-anxiogène dans lequel, pour l'instant, la direction a donc fait le choix de ne pas communiquer, même pas en interne. « Ils ne veulent pas être pris en défaut plus tard si finalement ils doivent se résoudre à un plan de sauvegarde de l'emploi », assure une source interne selon laquelle, lors du CSE, « le directeur (Pierre Marcel, directeur général délégué d'Alten Sud-Ouest, NDLR) a recouru à la métaphore du capitaine qui, au cœur de la tempête, garde le cap quoi qu'il arrive ». Métaphore hasardeuse : l'océan de l'aéronautique n'a jamais été autant encombré d'icebergs...