Le 8 octobre dernier, le comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail, le CHSCT central du CHU de Toulouse a émis une « fiche d’alerte risque environnement » pour dénoncer une grave entorse à la réglementation concernant la protection des travailleurs exposés à l’amiante.

Le 18 juillet, une cloison de 5,5 m² a été démolie par des ouvriers intervenant pour le compte de l’entreprise toulousaine ETP (Entreprise Travaux Plâtrerie) dans le cadre d’un chantier de rénovation, au cinquième étage d’un bâtiment de l’hôpital de Rangueil. Petit hic, le mur comportait du carrelage mural et des plinthes dont la colle était amiantée. Les salariés n’en savent rien, tout comme les agents du CHU qui s’affairaient à proximité. Soit au total une vingtaine de personnes, selon nos informations.

« Un DAAT (ndlr : un Diagnostic technique amiante avant travaux obligatoire pour tout bâtiment dont le permis de construire est antérieur à 1997, ce qui est le cas ici) fait en février 2020 indiquant la présence d’amiante » existe pourtant bel et bien, relèvent les membres du CHSCT, sauf qu’il n’a pas été « transmis à la société ETP chargée des travaux », selon eux. Ces derniers dénoncent également le fait que le chantier était « non clos car des agents du CHU sont rentrés dans le chantier » et qu’il n’y ait « pas de plan de prévention ou équivalent » au CHU.

L’affaire fait bondir Julien Terrié, membre CGT de ce CHSCT central : « Si la direction du CHU n’est pas capable de protéger ses propres agents pour leur éviter une exposition à l’amiante, comment voulez-vous qu’en pleine période de pandémie mondiale, ces mêmes salariés se sentent en sécurité dans l’exercice de leur fonction ? »

Des déchets amiantés évacués vers une déchetterie classique

Contacté par Médiacités, Dominique Soulié, directeur de la communication du CHU relative les dangers encourus. Il reconnaît « une exposition liée à la démolition d’une cloison amiantée », mais assure « un risque d’exposition faible à l’amiante ». « Dès l’identification de cet incident, le 29 juillet 2020, le chantier a été immédiatement arrêté et condamné », souligne-t-il. Sauf que l’incident eu lieu le 18 juillet, soit dix jours avant… Et que selon nos informations, les seules mesures d’empoussièrement pour vérifier la concentration en fibres d’amiante dans l’air ont été effectuées après les travaux et non avant et pendant comme l’exige la réglementation.

Quant à « la traçabilité des gravats évacuée », elle a pu être réalisée « jusqu’à la sortie du CHU », affirme Dominique Soulié.

Pourtant, dans un enregistrement audio du CHSCT du 8 octobre que s’est procuré Mediacités, un membre de la direction du CHU admet ouvertement que « les déchets ont été évacués par la benne de l’entreprise, pas dans une déchetterie amiante  ». Ce qui est évidemment rigoureusement interdit.

« Les déchets doivent être stockés dans des sacs fermés hermétiquement et déposés en décharge spéciale, avec traçabilité des déchets. La Préfecture doit faire un contrôle sur les déchets et peut demander la mise en place d’un périmètre de sécurité », rappelle Annie Thébaud-Mony , sociologue spécialiste des questions de santé au travail. Que sont devenus ces déchets ? Où ont-ils été stockés ? Mystère… Ni la direction du CHU, ni la préfecture de Haute-Garonne, ni le dirigeant de l’entreprise ETP n’ont daigné nous fournir une réponse à ce propos.     

Vingt personnes exposées

Pour la direction du CHU, « les quatre agents de la société prestataire des travaux ont été informés avoir été exposés de manière accidentelle à un risque lié à l’amiante ». Et « les 15 professionnels du CHU, qui ne se sont pas rendus dans la pièce où se sont déroulés les travaux, mais dans d’autres espaces de l’unité en chantier isolés individuellement à l’aide d’un polyane, ont été informés avoir été potentiellement exposés passivement ». Un discours rassurant qui ferait presque oublier que l’amiante, cette fibre minérale naturelle utilisée dans de nombreuses constructions avant son interdiction en 1997, est inoffensive tant qu’elle reste séquestrée dans un matériau, mais peut se révéler très dangereuse dès que ces fibres sont libérées dans l’atmosphère. « 400 à 500 fois moins épaisses qu'un cheveu, les fibres d'amiante invisibles dans les poussières de l'atmosphère se déposent au fond des poumons », explique en effet l’Institut national de la recherche scientifique. Et comme le rappelle Annie Thébaud-Mony : « l’amiante est cancérigène dès la première fibre ». La direction du CHU est bien placée pour le savoir. En 2015, le docteur Guittard, qui travaillait au bloc de réanimation respiratoire de Purpan est décédé des suites d’un mésothéliome, également appelé un cancer de l’amiante. À l’époque, ce décès avait été reconnu comme d’origine professionnelle par l’hôpital…

Le CHU de Toulouse dénombre plus de 110 bâtiments répartis sur six sites différents et à ce jour, la majorité du bâti utilisé pour les activités hospitalières date d’après 1997. La direction du CHU assure « mener une politique de l’amiante au moins depuis 2000, avec constance, professionnalisme et méthode », notamment en ayant actualisé son Dossier technique amiante (DTA), et en assurant avoir investi « 9 millions d’euros sur quatre ans pour le désamiantage ». Malgré ces efforts, il reste des trous dans la raquette.

Des négligences répétées

Exemples. En juillet 2015, dans un des couloirs du site de l’Hôtel-Dieu, qui mène aux locaux syndicaux, Jean Escartin, secrétaire du CHSCT remarque une gaine de protection de canalisation particulièrement dégradée qui lui fait penser à de l’amiante. Il consulte le DTA du CHU qui ne fait apparaître aucun matériau amianté à cet endroit-là. Il déclenche malgré tout une alerte qui débouche sur une analyse, laquelle confirme que les matériaux dégradés contenaient bien de l’amiante.

Octobre 2015, toujours à l’Hôtel-Dieu, nouvelle procédure d’alerte, « l’équipe de service, ainsi que celle de l’administration ont été incommodé par l’émanation de poussières irritantes émanant d’un chantier de désamiantage » peut-on lire dans la procédure lancée par le CHSCT de l’Hôtel-Dieu. « J'ai pu constater que des personnels étaient occupées au rez-de-chaussée dans des bureaux dont les fenêtres donnaient directement sur la zone de stockage des déchets, sans qu'une protection particulière ait été prévue » note le 29 octobre 2015 l'inspecteur du travail qui a été dépêché sur les lieux. « De plus les travailleurs affectés au retrait d’amiante accédaient à l’étage où se déroulaient les travaux par un hall d’immeuble et un escalier empruntés par des personnels du CHU et par lesquels étaient manifestement évacués les déchets amiantés ».

En février 2017, le CHSCT prend une délibération pour diligenter une expertise indépendante pour « risque grave ». Son objectif : « réaliser une cartographie la plus exhaustive possible des situations potentiellement risquées ou des situations ayant entraîné des pathologies », et découvrir si « les situations de travail actuelles, l'organisation du travail génèrent des surexpositions aux facteurs de risques ».

Quelques jours plus tard, la direction va saisir le tribunal de grande instance pour tenter de faire annuler cette délibération. Ses arguments : « La situation évoquée par le CHSCT ne reflète pas le travail mené de longue date, avec l’ensemble des acteurs dont les organisations syndicales, pour prévenir les risques liés à l’amiante ». Il n’empêche que la justice va autoriser cette expertise Risque Grave Amiante. Menée par le cabinet Degest qui la remettra en fin juin 2018, elle va entre-autres pointer du doigt « le scénario d’un décalage entre la connaissance théorique des dangers liés à l’amiante et la mise en place d’une démarche de prévention du risque ». Deux ans plus tard, ce nouvel incident démontre que l’histoire de l’amiante au CHU de Toulouse n’en fini pas de bégayer…