Place Agnès Varda, allée Julienne Seguret, rue Germaine Poinso-Chapuis. Le 8 octobre dernier, le conseil municipal a validé les dernières propositions du comité consultatif de dénomination des voies. Résultats : quatre nouvelles plaques portant des noms d’hommes et quatre plaques affichant des noms de femmes vont être prochainement installées à Toulouse. Si l’issue de cette délibération offre une parité parfaite, cela n’a pas toujours été le cas.

D’après notre analyse minutieuse des données mises à disposition par la ville, il existerait aujourd’hui 173 voies à l'effigie des femmes (en rouge dans la carte ci-dessous), alors que 1 885 rendent hommage à des hommes célèbres en leur temps (en bleu, dans la carte ci-dessous). Au total, 4,7 % des plaques ornant les 3 649 rues de la commune renvoient à des personnalités féminines. Toulouse est loin d’être une exception en la matière et ferait, en fait, moins pire qu’ailleurs. En 2014, L’Union française Soroptimist a examiné 63 500 rues dans 111 communes françaises. Seulement 2 % des rues comptabilisées alors portaient des noms de personnalités féminines. Dans la métropole toulousaine, certaines villes comme Gratentour, Dremil-Lafage ou Saint-Alban affichent des noms d’hommes, de fleurs... mais aucun nom de femmes.

Pour Pauline Cistac, guide pour le collectif Feminist in the city, l’absence d’odonymes (noms propres désignant les voies de communication) féminins est représentative de l’invisibilisation des femmes dans l’Histoire. Hors confinement, cette conférencière organise régulièrement des visites féministes de la Ville rose. Le temps d’une promenade, elle égraine l’histoire de Toulousaines qui ont marqué la société. « Rue Joutx Aigues dans le quartier des Carmes, par exemple, est née au XIXe siècle Jeanne Dieulafoy, une archéologue renommée mais il n’y a pas de plaque à son nom », décrit-elle. S’il existe bien une rue qui lui rend hommage dans le quartier Guilheméry, son prénom est accolé à celui de son mari. « Les femmes représentent la moitié de l’humanité. Nos rues ne donnent pas une vision réaliste de l’Histoire et de la société », souligne la guide.

Cette invisibilisation n’est pas sans impact. « Si vous voyez peu de noms de rue de femmes scientifiques, d’aviatrices, de sportives, cela vous dit que les personnes qui participent à la sphère publique sont des hommes. Plus il y a de figures auxquelles les femmes peuvent s’identifier, plus elles vont se dire qu’il est possible de faire telle ou telle carrière, tel ou tel sport », confirme Lucile Biarrotte, doctorante au Lab'Urba de l'Université Paris-Est, spécialisée dans les dimensions genrées de l'urbanisme. Pour y remédier et interpeller l’opinion publique, le collectif Toutes en grève 31 a organisé des actions de collage en début d’année. De fausses plaques de rues en papier ont fait leur apparition sur les plaques existantes. Les passants ont pu y lire les noms de militantes féministes ou de révolutionnaires. La rue de Metz, par exemple, a été rebaptisée en l’honneur d’Adèle Haenel « actrice et militante féministe, libératrice de la parole des femmes » pendant plusieurs mois.

Une progression timide

En l’an 2000, les militantes de l’association lesbienne et féministe Bagdam Café avaient recensé 74 rues immortalisant des noms de femmes - soit 2,4 % des 3 105 voies de l’époque. Depuis lors, une centaine de noms ont rejoint ce panthéon de ruelles et d’impasses. Le progression est réelle, mais limitée.

Si la mairie n’a pas établi de recensement genré des rues, elle assure avoir conscience du problème et faire de son mieux pour rattraper cette inégalité. « Depuis 2010, la commission s’est fixée la règle informelle de nommer environ la moitié des voies avec des noms de personnalités féminines », explique Jean-Michel Lattes, élu responsable de la commission de dénomination des voies depuis 2014. Si le processus va lentement, cela s'expliquerait par le peu d'occasions de nommer des voies. « Nous avons décidé de ne pas débaptiser des rues car c’est trop compliqué administrativement pour les habitants », précise Julie Escudier, conseillère municipale à l’Egalité femmes-hommes.

La municipalité doit donc attendre la construction ou la restructuration de quartiers, comme ceux de la Cartoucherie ou de la Reynerie, pour nommer des voies en hommage, par exemple à la Cartoucherie, aux Munitionnettes, ces femmes qui travaillaient dans les usines d’armement pendant la première guerre mondiale. Une trentaine de voies sont nommées chaque année à Toulouse. Toutes ne sont pas réservées à des personnalités féminines. « Nous ne pouvons pas non plus consacrer 100 % des nouveaux noms de rues aux femmes. Cela reviendrait à faire l’impasse sur des personnalités masculines qui le méritent », se défend Jean-Michel Lattes. Avant d’ajouter : « Est-ce qu’il faudrait écarter certaines propositions parce que ce sont des hommes ? Ce serait quand même un peu choquant. »

À Nantes, une politique incitative forte

D’autres villes affichent une avancée plus rapide, sans pour autant aller jusqu’à débaptiser des rues. A Toulouse, 52 % des nouveaux noms de voies ont été attribués à des femmes cette année. À Nantes, ce chiffre atteint 88 %. Depuis 2016, plus de 65 % des nouveaux noms de rues y sont destinés à des personnalités féminines chaque année.

Comment la cité des ducs de Bretagne a-t-elle atteint de tels résultats ? Première étape : en 2014, la municipalité a demandé aux services techniques un état des lieux genré de la situation. Constatant un « déséquilibre terrible », l’équipe de la maire Johanna Rolland (PS) a lancé un appel à participation citoyenne : Nantais et Nantaises ont alors eu la possibilité de proposer des noms de femmes à mettre à l’honneur. À travers une campagne sur les réseaux sociaux et des ateliers citoyens organisés par le service des archives de la ville, une liste de 351 personnalités a été établie, dont une trentaine de noms ont été retenus. « En plus de les sensibiliser à la problématique, cette méthode nous a permis de créer l’adhésion des habitants », analyse Olivier Chateau  adjoint à la maire en charge du patrimoine. 

Une fois pris en compte l’avis des citoyens, la direction du patrimoine et celle des archives de la ville font une proposition à l’adjoint qui a le dernier mot. « Lorsque nous devons désigner de nouvelles voies, nous piochons dans cette liste autant que possible. Nous ne nous sommes pas fixé de proportion à atteindre, mais je fais le choix de privilégier les noms de femmes dès que j’en ai l'occasion », assure Olivier Chateau.

À Toulouse, c’est la commission de dénomination des voies qui tranche. Nommée le 10 juillet dernier, elle n’est pas paritaire : onze hommes y siègent avec sept femmes. « La composition des commissions influe forcément sur les choix. Le fait d’avoir une femme-maire également », analyse l’élu nantais. 

Si la municipalité nantaise admet rencontrer encore quelques réticences face à sa stratégie, elle continue de sensibiliser la population pour y remédier. « Par exemple, lorsque nous recevons une demande pour nommer une rue en hommage à une personnalité masculine, nous envoyons une lettre pour expliquer pourquoi cela prendra plus de temps que pour une personnalité féminine », détaille Olivier Chateau. D’après lui, ce travail de sensibilisation et la mobilisation des citoyens ont permis de mener une politique volontariste forte : « Nous pouvons défendre notre stratégie en disant "les Nantais et Nantaises ont validé tel ou tel nom” ». Aujourd’hui, l’élu aime dire que la ville a davantage fait avancer la parité en quatre ans qu’en deux siècles. 

« Nous sommes conscients qu’il y a encore beaucoup de travail pour rattraper le retard. »

Tendre vers une égalité homme-femme effective ne se résume pas à représenter les femmes dans l’espace public, alerte Lucile Biarrotte, doctorante en urbanisme : « Encore faut-il que cela soit fait pour les bonnes raisons ou de la bonne manière ». À Roubaix, la municipalité s’est aperçue que certaines personnalités féminines n’étaient qu’à moitié représentées, car une partie de leur nom manquait. C'est le cas de la « rue Boucicaut », en mémoire de Marguerite Boucicaut, ou la « rue Thècle », en hommage à Dame Thècle. Dans le même genre, Toulouse compte des rues « Lucille », « Henriette » et « Éliane », dans le quartier des Minimes, sans que l’on sache à qui elles font référence.

« Nous sommes conscients qu’il y a encore beaucoup de travail pour rattraper le retard et rétablir une juste place de la femme dans l’espace public, commente l'élu toulousain Jean-Michel Lattes. L’année prochaine, nous voulons être plus ambitieux et nommer plus de voies en l’honneur de personnalités féminines. » Une ambition raccord avec la promesse de campagne de Jean-Luc Moudenc d’améliorer la place des femmes dans l’espace public.

 

La Mairie de Toulouse n’ayant pas pu nous fournir l'inventaire des noms de rues classées par genre, nous avons dû établir notre propre liste pour dresser un état des lieux de la situation. Pour cela, nous sommes partis d’un tableau recensant l'ensemble de la voirie de Toulouse métropole, et dont l’accès et l’usage sont laissés libres à tous. Nous l’avons ensuite classé en trois groupes : les noms de rues d’hommes, de femmes et les « autres » (fleurs, oiseaux, métiers, localisations…).

Face à l’ampleur du travail (plus de 3 000 rues à prendre en compte dans la commune et plus de 7 843 à l’échelle de la métropole), nous avons fait appel au toulousain « KarlMaps », un ingénieur en données, afin qu’il automatise ce tri. Une vérification « à l’œil nu » nous a finalement permis de corriger les erreurs de l'algorithme lorsque celui-ci prenait George Sand ou Nikki de Saint Phalle pour des hommes. De ce travail est sorti un nombre de rue féminines que nous pensons fiable à plus ou mois 5 % près.

Cet article concerne la promesse :
« Améliorer la place des femmes dans l’espace public »
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