"À Toulouse, la question de la production de matériel militaire ne fait absolument pas partie du débat. » Cette confidence de Thierry*, un ancien salarié de l’armement résonne avec les critiques du député de Haute-Garonne Sébastien Nadot (ex-LREM), qui interpelle depuis plusieurs années le gouvernement sur les ventes d’armes françaises. « À Toulouse, on fait de l’aéronautique, du spatial… Le militaire n’est jamais évoqué et la communication est complètement lissée sur le sujet », dénonce le parlementaire non-inscrit. Le silence-radio pourrait s’expliquer par le fait que les entreprises aérospatiales « duales » produisent très majoritairement pour le civil. Mais les « miettes » militaires correspondent tout de même à un chiffre d’affaire de plus d’un milliard d’euros. De fait, l’industrie de la défense occitane est l’une des plus importantes de France .             

Mediacités s’est penché sur deux régions, Auvergne Rhône-Alpes (lire notre article ) et Occitanie, cette dernière concentrant à elle seule plus 1 800 entreprises du secteur. Au cours de notre enquête, nous nous sommes rendu compte que des avions et des satellites à usage militaire étaient fabriqués pour partie à Toulouse, avant d’être livrés à l’Arabie Saoudite et aux Émirats arabes unis – qui pourraient les utiliser dans la guerre au Yémen.

ravitailleurMais revenons tout d’abord sur la dimension militaire du paysage aéronautique et spatial occitan. La filiale Airbus Commercial Aircraft, dont le siège se trouve à Blagnac, ne construit pas uniquement pour le civil. Des A330 assemblés sur les lignes de montage toulousaines sont transformés en avions ravitailleurs en Espagne et deviennent des A330 Multi Role Tanker Transport (MRTT). « Ils fournissent du carburant en vol aux avions de combat dont l’autonomie est faible », explique Philippe*, un salarié du secteur, s’exprimant sous condition d’anonymat. S’ils ne bombardent pas eux-mêmes, ces ravitailleurs sont un chaînon indispensable dans la conduite d’une guerre aérienne lointaine.

cokpit mirage 2000L’entreprise Thales, fabricant d’électronique et de logiciels, a quant à elle installé à Toulouse l’un des principaux sites de sa branche avionique. Elle y fabrique et entretient certains systèmes d’aide au pilotage des avions qu’on trouve dans les cockpits – notamment pour les A330 MRTT, mais aussi pour les Rafale, les avions de combat de Dassault. L’équipementier Safran, autre grand fournisseur d’électronique, dispose aussi de différentes implantations régionales. L’une d’elle, Power unit, réalise des turboréacteurs de missiles à Blagnac.

Autour de ces grands noms, gravite une galaxie de sous-traitants. C'est le cas du site de pyrotechnie à usage civil et militaire d’Étienne Lacroix, à Muret au sud de Toulouse, qui produit des systèmes de leurres pour piéger les missiles – et peut équiper les avions Mirage ou Rafale.

propulseur missileOutre l’aéronautique, la Ville rose est aussi le haut-lieu de l’armée de l’espace française – quatrième branche complétant l’armée de terre, de l’air et la marine. Créé en septembre 2019, ce « commandement de l’espace » s’est installé à Toulouse à côté des deux principaux constructeurs français de satellites civils et militaires : Airbus Defence and Space (ADS), l'une des trois grandes filiales d’Airbus, ainsi que Thales Alenia Space, une co-entreprise franco-italienne dans laquelle Thales est majoritaire. Enfin n’oublions pas l’iconique groupe Ariane, co-entreprise détenue à parts égales par Airbus et Safran, qui dispose d’un site toulousain produisant du perchlorate d’ammonium - le principal constituant du « carburant » des fusées servant à l’envoi des satellites. Comme dans l’aéronautique, ces grandes entreprises sont alimentées par de nombreux sous-traitants. Aux côtés de ses activités civiles, l’aérospatial occitan développe donc toute une panoplie d’activités de défense, impliquant géants et start-ups, ensembliers et sous-traitants.

Du matériel utilisé au Yémen

« Si tu veux la paix, prépare la guerre. » En lui-même, le concept de la paix armée éveille un débat, qui tourne à la polémique lorsque ce matériel militaire, fabriqué près de chez nous, est vendu à des pays pouvant l’utiliser pour violer les droits humains... loin de chez nous. Malgré une communication omniprésente quant à leur « modernité », l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis sont des régimes cruels et totalitaires, comme l’ont rappelé l’assassinat atroce du journaliste saoudien Jamal Khashoggi en octobre 2018, ou la mise sous surveillance massive d’opposants et de journalistes aux Émirats arabes unis.

ruineRegroupés dans une coalition, ces deux pays sunnites soutiennent militairement, depuis 2015, le gouvernement yéménite reconnu par la communauté internationale contre les Houthis, une organisation politique armée d’obédience chiite. Le Conseil des droits de l’homme de l’ONU n’a plus assez de mots pour décrire cette guerre effroyable et meurtrière, énumérant les multiples violations des droits humains commises par toutes les parties, le tout dans une « impunité endémique ».

Contrairement à l'Allemagne qui a suspendu ses ventes d'armes à l'Arabie saoudite, les entreprises françaises continuent à commercer avec la péninsule arabique, en impliquant leurs usines occitanes. Les Émirats arabes unis ont notamment eu recours, ces dernières années, à l’une des spécialités toulousaines : les satellites. Il s'agit d'abord d'assurer les communications de leurs forces armées. « Sans téléphone installé sur des véhicules et reliés via des satellites à des stations situées au sol, impossible de mener des opérations militaires d’envergure », explique Baptiste*, un salarié du secteur. En 2008, soit quelques années avant le début de la guerre au Yémen, la société émiratie Yahsat a désigné un consortium composé d’EADS Astrium (aujourd’hui Airbus DS) et de Thales Alenia Space pour construire ses deux premiers satellites de télécommunication « duaux ». Des engins inévitablement passés entre les mains d’ingénieurs toulousains, avant d’être lancés en 2011, puis en 2012.          

C’est le début d’une longue et fructueuse collaboration. La vente de ce type matériel s’est doublée de partenariats entre les firmes et le pays acheteur. Des coentreprises ont été créées avec une société émirienne, C4 Advanced Solution : côté Airbus, ce sera Emiraje Systems et côté Thales, Thales Advanced Solutions. La première est pensée pour « équiper l’armée émiratie d’une panoplie de systèmes d’information et de télécommunications », tandis que la seconde doit « assurer, dans un premier temps, le maintien en condition opérationnelle des systèmes de communications des forces armées », écrit le chercheur Victor Gervais, dans une étude de l’Irsem datée de 2011. Sollicité, Airbus indique que la société Emiraje est aujourd’hui fermée, sans en préciser les raisons.

satelliteEn 2013, Airbus DS et Thales Alenia Space ont remporté un nouveau contrat, cette fois pour des satellites d’observation – parfois appelés aussi « satellites espions ». « Le contrat inclut la fabrication des deux satellites (…), un système de supervision au sol ainsi qu’un programme de formation pour les ingénieurs émiriens qui contrôleront le satellite », faisait savoir Airbus DS en 2014. Tous les deux construits sur les sites toulousains de Thales Alenia Space et d’Airbus DS, le premier de ces « Œil de faucon » a été perdu lors de son lancement à la suite d'une défaillance de la fusée. Le second a été mis en orbite fin 2020. Doté d’une résolution de quelques dizaines de centimètres, ces satellites peuvent survoler avec régularité des secteurs choisis, les photographier, transmettre à terre les images et leurs coordonnées et offrir ainsi des informations précises sur une zone - voire une cible éventuelle.

Contacté par Mediacités, Airbus DS évite pourtant l’adjectif « militaire » à propos de l’outil émirien, et insiste en revanche sur sa nature « commerciale » ainsi que sur sa moindre performance par rapport aux satellites fabriqués pour l’armée française. Pourtant, à l’époque de la signature, le président d’Airbus DS François Auque n’hésitait pas à vanter « un système satellitaire d’observation de la Terre de haute performance (…) offrant une capacité d’observation inégalée aux forces armées émiraties ». De performance moyenne, ou haute, les satellites émiriens ? La réponse dépend sans doute de qui pose la question, média français ou militaire émirien. « Dans le conflit yéménite, il s’agit d’un outil de renseignement qui permettra aux Émirats de voir précisément ce qu’il se passe dans le sud du pays », indique le député de Haute-Garonne Sébastien Nadot.

Dernier achat en date, la société émiratie Yahsat a signé en août 2020 avec Airbus l'acquisition de nouveaux satellites de télécommunication. Ces astronefs - pour partie civils - seront aussi dotés des dernières technologies de chiffrage et de sécurisation « essentiel[les] pour fournir les meilleures solutions en matière de défense, dont les communications sur le champ de bataille », expliquait dans le communiqué d’Airbus, Ali Al Hashemi, directeur de la société émiratie.

« Les satellites de télécommunications et les satellites d’observation sont des outils de souveraineté. Ils rendent plus autonomes les forces armées des Émirats arabes unis », analyse Florence Gaillard-Sborowski, chercheuse à la Fondation pour la recherche stratégique. Sans tuer directement, ces satellites se révèlent donc être des outils stratégiques, permettant de faciliter concrètement les mouvements de troupes et les attaques - potentiellement meurtrières.

Sur le même principe, si les avions ravitailleurs ne tuent pas, il est impossible, sans eux, de mener une guerre aérienne lointaine. Dès 2007 et 2008, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont annoncé leur projet d’acquérir des A330 Multi Role Tanker Transport (MRTT) – construits pour partie à Toulouse. En 2013, trois ont été livrés aux Émirats arabes unis, tandis que six exemplaires sont arrivés entre 2013 et 2015 en Arabie Saoudite. Pour assurer le suivi de ses avions émiratis, Airbus a développé des partenariats avec les entreprises émiriennes Strata, qui fabrique des pièces, et Ammroc, qui réalise la maintenance des avions – partenariats pouvant inclure l’envoi de salariés. L’implantation toulousaine de Thales AVS pourrait aussi avoir participé à ces ventes de ravitailleurs, en fournissant une partie des systèmes de visualisation cockpit.

Complicité de crimes de guerre ?

expolosionOr ces avions ne sont pas restés cloués au sol lors de la guerre au Yémen. Les A330 MRTT émiratis sont mentionnés dans une note du renseignement militaire français de 2018, qui liste le matériel de fabrication française engagé sur le terrain, et qui a été rendue publique par Disclose, le 15 avril 2019. Via leur rôle de ravitaillement en vol des chasseurs, ces ravitailleurs auraient donc pu rendre possible quelques uns des multiples bombardements subis par le Yémen – attaques pour certaines « disproportionnées » et considérées à ce titre comme des crimes de guerre par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Dans leur dernier rapport, des experts de l’ONU sur le Yémen citent une série d’attaques aériennes en août 2019, dans la région nord ouest du Yémen, sur et à côté d’une maison. « [Il a été] signalé que 12 personnes avaient été tuées, dont 6 enfants, et 16 civils blessés », relèvent-ils.

Selon plusieurs ONG, en fournissant le matériel nécessaire mais aussi la maintenance ou le savoir-faire, les industriels occidentaux se rendraient coupables de complicité. L’association yéménite Mwatana, Amnesty International, le Centre européen pour les droits constitutionnels et les droits humains (ECCHR) ainsi que d’autres associations ont déposé en décembre 2019 une communication auprès de la Cour pénale internationale, lui demandant d’enquêter sur la responsabilité de plusieurs entreprises européennes, dont Dassault, Thales France et plusieurs entités Airbus.

Interrogés sur le sujet, Dassault n’a pas répondu ; le groupe Thales assure « se conformer au cadre légal » ; et Airbus DS explique « suivre les règles de l’art » en matière d’export. Pour exporter, les entreprises de défense doivent obtenir des autorisations accordées par le gouvernement. Les sociétés poursuivent leurs activités auprès de leurs clients émiriens. Thales et Dassault participant en ce moment même au grand entretien de mi-vie des Mirage émiriens. Côté Airbus, la presse s’est faite l'écho en 2019 de négociations avancées pour le doublement de leur flotte d’A330 MRTT.

« Le vrai sujet, c’est la façon dont sont obtenues ces licences, dans l’opacité d’une commission. Les ventes d’armes sont des partenariats stratégiques qui lient les pays sur le long terme et qui devraient donc être discutés de façon publique au Parlement », martèle Tony Fortin, de l’Observatoire des armements, une ONG qui milite pour améliorer la transparence des exportations d’armement. « Des marges de progression sont possibles pour renforcer la redevabilité des États clients », estiment les députés Jacques Maire (LREM) et Michèle Tabarot (LR), dans un rapport parlementaire de novembre 2020. « Il importe de donner un rôle réel [de contrôle] aux parlementaires », écrivent-ils encore, en préconisant la création d’une délégation spécialisée.

Discuter des partenariats stratégiques et des ventes d’armes française au Parlement ? « Les citoyens sont en droit de s’interroger sur un modèle de société qui créé des emplois grâce aux guerres », considère le chercheur Yannick Quéau. La question se pose avec une acuité particulière à Toulouse, à l’heure où la pandémie de Covid met à mal l’aviation civile. « N'est-ce pas le moment de repenser le modèle et de rééquilibrer les activités civiles et militaires ? » interrogeait le PDG du groupe Airbus Guillaume Faury en août 2020, dans le journal La Tribune. Si son projet se concrétise, reste à savoir à qui le matériel militaire supplémentaire sera vendu. Et comment il sera utilisé...

La France, 3e exportatrice d'armes au monde

L’information reste méconnue : la France est le 3e pays exportateur d’armes au monde, derrière les États-Unis et la Russie, selon le Stockholm International Peace Research Institute. « Il existe une déconnexion totale entre la façon dont les Français perçoivent leur pays et l’omniprésence de la fabrication d’armes qui y existe », relève le chercheur belge Yannick Quéau, directeur du Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité. Dotée de l’arme nucléaire et d’un siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, la France demeure une puissance internationale qui intervient à l’étranger de façon quasi-constante depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Sa base industrielle de technologie de défense produit des armes à destination de l’armée française, mais aussi à l’export - sous le contrôle du gouvernement qui solidifie ainsi ses partenariats internationaux.

Journaliste basée à Lyon, j’ai travaillé ces deux dernières années sur les liens entre la France et les pays du Golfe. Des sujets qui semblent éloignés de la réalité des citoyens français. Et pourtant ! Les accords internationaux ont des conséquences bien concrètes localement. Pour Mediacités, j’ai trouvé intéressant de revisiter la question des exportations françaises d’armes et de matériel de guerre et de rendre visible leur production sur le terrain, en Auvergne Rhône-Alpes et en Occitanie.

Pour cela, je suis passée par des chercheurs, des salariés du secteur et des associations. Du côté des directions d'entreprises, j’ai contacté par mail, le 15 janvier 2020, les services communication d'Airbus DS, du groupe Thales, de Thales Alenia Space et de Dassault, puis relancé mes interlocuteurs durant la semaine du 18 janvier. Dassault ne m'a jamais répondu. Les trois autres entreprises m’ont rappelée par téléphone, en évoquant systématiquement la sensibilité du sujet des exports de matériel militaire. Si la réponse des interlocuteurs de Thales et de Thales Alenia Space est restée succincte, Airbus DS a pris le temps de me répondre longuement.