Deux ans après le début de l’affaire qui l’oppose à sa suppléante et plusieurs anciens collaborateurs, Pierre Cabaré sort de son silence (voir l'encadré En coulisses ci-après). Le député La République en marche (LREM) de la première circonscription de Haute-Garonne, dans l’ouest toulousain et à Blagnac, dénonce une manigance politique. Nous avons tenté de vérifier ses affirmations... sans toujours y parvenir.

Principale plaignante dans cette affaire, son ancienne collaboratrice parlementaire et toujours suppléante, Lucie Schmitz, l’accuse d’agression sexuelle et de harcèlement moral. Elle dénonce, entre autres, des mains aux fesses et tentatives de l’embrasser à plusieurs reprises à partir de 2017, notamment dans le cadre de son travail. Après s’être mise en arrêt maladie en février 2019, elle a saisi l’inspection du travail en avril, puis a porté plainte en août de la même année. « Ces faits n’ont jamais eu lieu et sont rigoureusement faux », affirme le mis en cause qui a licencié sa salariée dans la foulée.

Lucie Schmitz conteste son licenciement devant les prud’hommes de Toulouse, tout comme un autre ancien collaborateur, Grigori Michel, qui a saisi les prud’hommes de Paris début 2019. Pierre Cabaré a porté plainte, en juillet de la même année, pour dénonciation calomnieuse contre ses deux salariés. Il leur reproche d’avoir chacun versé de fausses attestations dans l’affaire judiciaire de l’un et de l’autre.

Une défense alambiquée

Pour se défendre, le député explique que ses ex-collaborateurs n’auraient pas supporté ses remontrances sur la qualité de leur travail, notamment dans le suivi des dossiers d’administrés. Lucie Schmitz n’aurait pas supporté que le député lui demande de rendre des comptes sur un possible conflit d’intérêts dont elle pourrait, d'après lui, faire l’objet. La députée suppléante a acquis des parts, en 2019, dans Manatour. Cette entreprise, spécialisée dans le tourisme industriel, gère en délégation de service public le musée aéronautique Aeroscopia pour le compte de Toulouse Métropole depuis cette année, et précédemment pour la mairie de Blagnac.

Lucie Schmitz est-elle en conflit d’intérêts ? Pour sûr, selon Pierre Cabaré, qui affirme, dans un premier temps, que la déontologue de l’Assemblée nationale l’en aurait informé. « Il y a un risque », nuance-t-il quelques jours plus tard, précisant que la déontologue lui a seulement demandé d’actualiser sa déclaration d’intérêts avec les nouvelles fonctions de sa salariée. Pierre Cabaré n’a pas souhaité nous montrer ce courrier qu’il aurait reçu en avril 2019, car celui-ci aurait été versé au dossier judiciaire. La déontologue Agnès Roblot-Troizier n’a pas voulu infirmer ou confirmer son existence, en vertu de son devoir de confidentialité. Sans se prononcer sur l’affaire, elle estime toutefois que la qualification de « conflit d’intérêts » ne s’applique pas aux suppléants et collaborateurs.

« Le conflit d’intérêts doit être entendu comme "toute situation d’interférence entre un intérêt public et des intérêts privés de nature à influencer ou paraître influer l’exercice indépendant, impartial et objectif du mandat" (article 80-1 al. 3 du Règlement de l’Assemblée nationale), explique Agnès Roblot-Troizier. Un suppléant et un collaborateur n’exerçant pas eux-mêmes un mandat, vous comprendrez aisément que la qualification de conflit d’intérêts ne vaut pas à leur égard pour les fonctions qu’ils exercent à l’Assemblée nationale. »

Le député Cabaré ne semble pas au fait de cette subtilité puisqu’il a demandé, deux ans plus tard, à la Cour des comptes d’ouvrir « une enquête approfondie sur l’activité de la Manatour » et « sur les conditions d’attribution » de la DSP bénéficiant à cette société. Dans ce courrier, il s’offusque encore à propos des parts de Manatour cédées à sa suppléante : « Les élus n’ont en aucun cas pour mission de favoriser leurs intérêts ni ceux de leurs proches, ce qui pourrait sembler être le cas dans ce dossier ? [sic] ». L'élu reproche aussi à Lucie Schmitz, en tant que collaboratrice cette fois, de ne pas l’avoir averti de l’achat de ses parts. De son côté, Lucie Schmitz nie l'existence de tout conflit d’intérêts. 

lettre cabaré Manatour(1)

Une cabale blagnacaise ?

C’est dans le milieu politico-économique blagnacais que se niche le troisième argument de Pierre Cabaré. En 2017, pendant sa campagne législative, l’ancien prothésiste dentaire bénéficie du soutien de Bernard Keller, maire de Blagnac à l’époque. L'appui de cet ancien membre du Parti Radical de Gauche (PRG) rallié à Emmanuel Macron est conditionné à la candidature de Lucie Schmitz comme députée suppléante. « Keller, ça pèse. Avec lui, vous avez Blagnac dans la poche, reconnaît Bruno Amet, directeur de campagne de Pierre Cabaré. Mais personne n’a forcé la main à Pierre Cabaré. C’est lui qui a fait ce choix politique. » Après l’élection, Bruno Amet, militant LREM, a rejoint l’équipe de collaborateurs du nouveau député. Il l’a quitté peu de temps après Lucie Schmitz, en 2019, pour se consacrer à son agence de communication toulousaine Bel Ombra.

« Je dérange la mairie »

Le duo Cabaré-Schmitz élu, cette dernière devient donc en plus collaboratrice du parlementaire. Le résultat d’un chantage, aux dires de Pierre Cabaré, qui aurait été mis devant le fait accompli pendant l’entre deux tours en juin 2017. « C’était ça ou elle retirait sa candidature, ce qui aurait empêché la mienne », explique-t-il. Une version à l’antipode de celle de Lucie Schmitz, qui affirme qu'il s'agissait d'une idée du député.

À en croire Bernard Keller, la place accordée à Lucie Schmitz faisait partie de l’accord passé avec Pierre Cabaré. « Je lui ai bien évidemment demandé des assurances sur la manière dont il déléguerait une partie de son pouvoir de député à sa suppléante, raconte l’ancien vice-président chargé de l'Aéronautique à Toulouse Métropole. Je connais trop la manière dont certains autres députés traitent parfois leurs suppléants pour qu’on lui apporte notre concours avant de la mettre dans un placard. La meilleure façon d’assurer des représentations était qu’elle soit bien informée de tout et impliquée ». Bref, qu’elle soit la collaboratrice du député. La volonté de Bernard Keller que Lucie Schmitz dispose de réels pouvoirs en tant que suppléante paraît toutefois surprenante. « En général, le suppléant n’a aucune place politique. Je n’ai jamais entendu parler d’un suppléant qui influence son député », s’étonne un fin connaisseur de l’Assemblée nationale.

Le mariage conclu, la lune de miel a été de courte durée. « Ils attendaient que je sois le pantin au service d’une politique locale », analyse Pierre Cabaré, qui prétend que Lucie Schmitz lui demandait de sonder Bernard Keller avant de s’exprimer. Entre les anciens alliés, le courant ne passe plus. Questionné sur les différends qui pouvaient l’opposer à Bernard Keller, puis à son successeur à la mairie de Blagnac Joseph Carles, le député reste néanmoins très flou : « Je dérange la mairie. J’ai dit non à des rencontres et des investissements de ma part. J’ai dit non à tout ce qui n’était pas conforme. Je ne me pliais pas à leurs souhaits ». De son côté, Bernard Keller concède que « dans le domaine de l’aéronautique, j’aurais aimé qu’il soit un peu plus attentif à mes conseils et (...) qu’il prenne davantage le soin d’entretenir des relations suivies avec la mairie de Blagnac ». Avant de minimiser la bisbille : « C’est marginal. Nos relations étaient normales ». Joseph Carles, pour sa part, n’a pas souhaité répondre à nos questions.

Quoi qu’il en soit, le député est persuadé que « la bande à Keller » a cherché à l’évincer. « S’il m’était arrivé quelque chose, elle aurait été élue. Cela aurait été beaucoup mieux pour eux d’avoir quelqu’un à leur service. Tout a été fait pour m’éliminer parce que je ne rentre pas dans cette case politique », affirme-t-il. La partie adverse réfute cette accusation de machination politique. « Oser dénoncer ces mauvais agissements a été une sorte de suicide politique », fait remarquer Lucie Schmitz qui constate que, depuis, LREM l’a mise sur le banc de touche. Une situation sur laquelle Alice Dausse, nouvelle référente du mouvement en Haute-Garonne, n’a pas souhaité s’exprimer. « Quand on monte un complot politique contre quelqu’un, c’est qu’il gêne. Mais Cabaré ne gêne personne. Aucun des cinq n’en a d’ailleurs tiré profit », argue Bruno Amet.

L'enquête dépaysée à Montauban

Cinq personnes ? C’est qu’outre Grigori Michel et Lucie Schmitz, licenciés pour faute grave, et Bruno Amet parti via une rupture conventionnelle, les deux autres collaboratrices de l’époque, basées à Paris et Toulouse, ont quitté l’équipe la même année. Les cinq ont adressé en mai 2019 une lettre au président de l’Assemblée nationale Richard Ferrand dans laquelle ils dénonçaient « subir un quotidien toxique et une ambiance de travail délétère », un « contexte d’humiliation », des propos « inappropriés et injurieux ». Sur les cinq personnes sollicitées, seuls Bruno Amet et Lucie Schmitz ont accepté de nous répondre. Ils décrivent tous deux des relations de travail inappropriées. Sans bureau pour travailler au début du mandat, les trois collaborateurs de circonscription devaient se rendre au domicile de l’élu qui les aurait parfois reçus en petite tenue. Ce dernier dément. « Anne* était terrorisée d’aller chez lui », rapporte Bruno Amet à propos de la troisième collaboratrice toulousaine. Puis « tout le monde a commencé à parler et à pleurer », rembobine Lucie Schmitz. Pierre Cabaré affirme quant à lui que tout se passait « extrêmement bien » avec les deux jeunes collaboratrices.     

« Des conflits entre collaborateur et député, il y en a beaucoup. Mais en des termes judiciaires, pas tellement. En général, cela se règle en amont, avec une rupture conventionnelle favorable, explique Mickaël Levy, du syndicat de collaborateurs parlementaires SNCP-FO. Il est très rare qu’une équipe entière se plaigne. » Pour Pierre Cabaré, Lucie Schmitz, Grigori Michel et Bruno Amet sont à la manœuvre, tandis que les autres collaboratrices se sont laissées influencer. Plusieurs collaborateurs ont été entendus par les enquêteurs.

Lorsque l’affaire est rendue publique en septembre 2019, Pierre Cabaré s’en est tenu à un communiqué assez succinct. Pourquoi souhaite-t-il désormais s’exprimer ? « Je me sens suffisamment solide et je pense que les gens peuvent aujourd’hui comprendre ce qui n’était pas audible dans le brouhaha », affirme l’élu, assurant avoir pensé au suicide à l’époque. Veut-il désamorcer un dossier avant qu’il n’explose lors des prochaines élections ? L’élu balaie la question sans confirmer à 100 % s’il se représentera l’an prochain.

Présumé innocent, Pierre Cabaré n’est pas poursuivi aujourd'hui sur le plan pénal. L’enquête préliminaire est toujours en cours, indique Laurent Czernik, le procureur de la République de Montauban, où la procédure a été dépaysée en juillet 2020 en raison des relations habituelles de Pierre Cabaré avec la juridiction toulousaine en sa qualité de député. Sur le volet prud'homal, Lucie Schmitz a préféré reporter l’audience en attente d’une décision du parquet.

Un collaborateur du député LREM Pierre Cabaré a pris contact avec Mediacités, en avril, pour proposer une rencontre afin de « faire connaissance » et d'évoquer « les combats et l'actualité qui tiennent à cœur au député ». Lors d'un premier rendez-vous informel entre l'élu et notre rédacteur en chef toulousain Gael Cérez, Pierre Cabaré a évoqué de lui-même les accusations le concernant, s'estimant victime d'une cabale politique. Nous avons voulu vérifier ces allégations, en contactant les différentes parties prenantes dans cette affaire. Face à nos demandes de précisions, le député Cabaré s'est parfois montré approximatif dans sa ligne de défense. Il a parfois nuancé ses propos après coup et ne nous a pas transmis des documents promis.