Mais que se passe-t-il au Capitole ? Au fur et à mesure de nos enquêtes, la rédaction de Mediacités Toulouse a eu vent de remontées troublantes concernant le fonctionnement du cabinet du maire. Pressions démesurées, épuisement, démissions en série... Ces échos alarmants nous ont paru trop répétitifs pour que nous les laissions de côté. Alors, nous avons lancé une enquête au long cours, recueilli de nombreux témoignages, recoupé des faits et réunis des documents… Et avons été de surprise en surprise.

Premier constat : le cabinet du maire subit un turn-over incroyable des collaborateurs. D’après notre décompte, 25 personnes ont quitté le cabinet entre 2014 et aujourd’hui : 18 lors du premier mandat et 7 depuis la réélection de Jean-Luc Moudenc en juin 2020. En moyenne, ces collaborateurs ne sont pas restés en place plus de deux années et demie. Pour une structure de 17 personnes, un tel roulement des effectifs sort de l'ordinaire. Sous le mandat du socialiste Pierre Cohen, par exemple, onze des douze membres du cabinet ont conservé leur poste durant les six années du mandat.

 

« Dans ce milieu, on bouge beaucoup, mais là, on dépasse les proportions normales », estime Michel *, un ex-cadre des premières heures, qui n’accepte de témoigner qu’anonymement. Un autre collaborateur recruté plus tardivement, que nous appellerons Wilson*, confirme notre décompte : « Je savais en arrivant que les gens ne restaient pas plus de deux ans alors qu’ils peuvent se maintenir une dizaine d’années en poste dans d’autres collectivités. Il y a trop souvent d’offres sur le cabinet de Toulouse pour que cela soit anodin. »                   

Nous avons interrogé Arnaud Mounier, le directeur de cabinet de Jean-Luc Moudenc depuis six ans, pour comprendre. Celui-ci s’est inscrit en faux. « Vos statistiques sont erronées, nous a-t-il répondu par mail. Celles qui émanent de la direction des ressources humaines semblent tout à fait dans la norme pour le cabinet d'une très grande ville-métropole. » Sans surprise, le maire LR de Toulouse appuie son directeur de cabinet dans la réponse par SMS qu'il nous a envoyée : « Mon expérience d’ancien directeur de cabinet, corroborée par mes échanges avec mes homologues de très grandes villes, me permet également de confirmer que le niveau de turn-over est semblable à celui des autres cabinets de très grande ville. Travailler au sein du cabinet de Toulouse et sa Métropole n’est pas un simple travail comme un autre : on y connait une pression considérable et l’exigence de l’urgence permanente. »

D’après la mairie, neuf des 19 collaborateurs de cabinet ont occupé leur poste pendant au moins cinq ans au cours du mandat précédent et « 10 collaborateurs ont occupé leur poste pour une durée moindre ». À défaut d’avoir obtenu un tableau précis invalidant notre comptage, nous maintenons nos informations. Elles nous ont été confirmées - séparément - par trois anciens membres du cabinet.

Un indice supplémentaire va dans le sens de notre constat. Arnaud Mounier semble avoir eu beaucoup de difficultés à composer sa nouvelle équipe après la réélection de Jean-Luc Moudenc en 2020. Cinq mois après le scrutin, un cadre et deux chargés de mission étaient encore en processus de recrutement, indiquait La Dépêche.

Des conditions de travail oppressantes

Comment s’explique ce niveau élevé de turn-over ? Pour le comprendre, nous avons recueilli une vingtaine de témoignages. À deux exceptions près, ils convergent. Si la précarité des contrats de collaborateurs implique une certaine volatilité, l’explication véritable tiendrait à des conditions de travail oppressantes. Un homme – et un seul – concentre les critiques : Arnaud Mounier, l'actuel directeur de cabinet.

Homme de confiance du maire de Toulouse, ce trentenaire a rencontré Jean-Luc Moudenc en 2010, après la défaite de ce dernier aux municipales de 2008. Collaborateur municipal, il devient collaborateur parlementaire du député Jean-Luc Moudenc en 2012. Deux ans plus tard, dans le sillage d’un retour triomphant au Capitole, Arnaud Mounier est nommé, à 29 ans, conseiller spécial du maire. Cette ascension se poursuit en 2015 lorsqu’il remplace Antoine Grézaud, qui souffre alors d’ennuis de santé, à la direction du cabinet. Un poste hautement stratégique qu’il détient donc toujours.

https://twitter.com/LaTribuneTlse/status/616665555760713730?s=20

C’est à cette date que l’ambiance semble avoir changé du tout au tout au sein du cabinet. « L’homme frontal », comme le titraient nos confrères de France 3 Occitanie, ne ménagerait pas ses collaborateurs. Au point d’imposer un climat de « terreur » si l’on en croit nos témoins. Au fil des mois, puis des années, ils décrivent – et dénoncent – son « autoritarisme », ses « colères injustifiées », des « envois de messages tôt le matin ou tard dans la nuit », « des mises sous pression injustifiées », « des directives contradictoires », « une charge de travail excessive » ou encore « un flicage généralisé »...

« Si on découvre qui je suis, on cherchera à me détruire »

Par peur des représailles, la plupart de nos témoins tiennent mordicus au respect de leur anonymat. « Le Maire et le Cabinet sont puissants et ont des contacts partout, dans tous les secteurs, nous explique l’un d’eux. Peut-être même vous ont-ils demandé de me contacter. Je ne suis pas paranoïaque, je suis prudent. » « Quand votre article sortira, le directeur de cabinet va le décortiquer pour tout analyser et la chasse aux sorcières commencera », prévient une autre de nos sources.

Cyprien* – comme nous l’appellerons - a côtoyé le « dircab » de Jean-Luc Moudenc durant une certaine période entre 2014 et aujourd’hui : « Si on découvre qui je suis, on cherchera à me détruire, indique-t-il. Mais j’ai vu trop de collègues pleurer. Si je parle, ce n’est ni par vengeance ni pour faire du mal. Je veux juste que cela s’arrête pour empêcher l’humiliation de trop et un drame. Que se passera-t-il quand on trouvera quelqu’un pendu à une porte ? On sera tous responsables. »

« Il y avait tellement de tensions au cabinet que les gens pétaient des plombs, ajoute Jules*, un ancien membre du cabinet. Il y avait une forme de maltraitance. Cela allait au-delà de ce qui est acceptable dans un cabinet ». Cyprien* confirme sans hésiter : « On m’avait mis en garde et moi aussi, j’ai rapidement fait les frais des humeurs d’Arnaud Mounier. S’il est dans un mauvais jour et qu’il te demande un document, tu as intérêt à lui remettre dans la seconde. Sinon, il t’écrit deux, trois, quatre messages en quelques minutes sur Telegram, t’envoie des mails, fait appeler ses secrétaires qui sont tétanisées au bout du fil. Bref, le comportement d’un gars qui pique des colères démesurées pour pas grand-chose. »

« Il nous fallait être à la hauteur au risque d’être en souffrance. »

Seules trois personnes ont osé nous parler à visage découvert : Antoine Grézaud, Pierre Boué et Robert Huguenard. Trois aigris du Capitole qui ont perdu du pouvoir et agiraient par vengeance mesquine ? Pas si simple. Homme de confiance de Dominique Baudis dont il fut le directeur de cabinet au Conseil Supérieur de l'Audiovisuel (CSA), à l’Institut du monde arabe et au Défenseur des droits, Antoine Grézaud a dirigé le cabinet de Jean-Luc Moudenc entre 2014 et 2015, avant de passer la main. « Arnaud m’a succédé avec une feuille de route différente de la mienne : celle d’un cabinet de combat car c’est dans l’adversité qu’Arnaud est le plus performant, raconte-t-il. Son management est basé sur l’obligation de résultat. Il est donc d’une grande exigence. D’abord envers lui-même et aussi pour ces collaborateurs. Il nous fallait donc être à la hauteur au risque d’être en souffrance. »

Conseiller du maire jusqu’en novembre 2019, Antoine Grézaud affirme n’avoir à déplorer qu’un seul incident en cinq ans, sans vouloir entrer dans les détails : « Sous pression, Arnaud Mounier est allé au-delà ce que pouvait autoriser sa fonction de directeur de cabinet. Nous nous en sommes expliqué avec franchise deux jours plus tard. Il est vrai que mon positionnement au sein de cabinet me permettait de mettre les choses à plat avec lui. Depuis, il n’y a plus eu d’abus d’autorité en ce qui me concerne. » Et de conclure : « Cela a peut-être contribué à mon départ après vingt années passées en cabinet. J’étais probablement trop vieux pour ces conneries. »

Pierre Boué, lui, a très vite fait les frais du caractère peu amène d’Arnaud Mounier. Membre pendant onze ans du cabinet de Jacques Chirac à la mairie de Paris, l’homme a été inquiété dans l’affaire des emplois fictifs, avant d’être relaxé en 2011. Jean-Luc Moudenc, qu’il connaît depuis sa jeunesse, le recrute dans son cabinet en 2014 comme chargé de mission pour faire l’interface avec les élus de la majorité. Une tâche délicate qui lui vaut d’être détaché – ou « relégué » selon ses dires – auprès de l’élue municipale Laurence Arribagé (députée à l'époque), par Antoine Grézaud en juin 2015.

Dans les semaines qui suivent, Arnaud Mounier prend les commandes du cabinet. Pierre Boué raconte : « Le jour même de sa prise de fonction, Arnaud Mounier m’a appelé pour savoir pourquoi je n’étais pas à mon bureau. J’ai compris que j’étais dans sa ligne de mire. S’en sont suivies des remontrances odieuses sur le contenu de mon travail par mail et SMS. Quand je faisais une note, il la rayait en marquant "ni fait ni à faire" ou "nul". »

Pourquoi de telles humiliations ? « Je pense qu’il ne supportait pas ma proximité avec Jean-Luc que je tutoie alors que lui le vouvoie. » Au fil des semaines, la tension s’accentue à tel point que quatre élus de poids, Jean-Jacques Bolzan, Laurence Arribagé, Jean-Michel Lattes et Brigitte Micouleau, plaident la cause de Pierre Boué auprès du maire. « Ils ont vu que j’étais harcelé. Ils se sont mouillés pour moi », se remémore l’intéressé. L’animosité entre les deux hommes ne disparaît pas pour autant. Convoqué pour un entretien préalable à son licenciement pour « perte de confiance » en mars 2017, Pierre Boué sauve son emploi grâce au soutien du syndicat CFE-CGC et à un épais dossier plaidant en sa faveur…

Exfiltré du cabinet, il atterrit un an plus tard à la direction de la communication interne. Depuis, Pierre Boué a créé la surprise en rejoignant en mars dernier le cabinet du maire RN de Fréjus. « Il m’a dit en partant être satisfait de cette mutation », persiffle Jean-Luc Moudenc. Pierre Boué a été licencié récemment pour désaccords avec le maire de Fréjus.

Une mauvaise blague qui tourne mal

Robert Huguenard, notre troisième témoin non anonyme, a également eu maille à partir avec le premier des fidèles du maire de Toulouse. Adjoint de 1983 à 1993 sous Dominique Baudis, il fut député RPR en Haute-Garonne de 1993 à 1997. Homme de réseaux, il a mis dernièrement son expérience au profit de Vincent Terrail-Novès, candidat macron-compatible aux Régionales en Occitanie. En 2014, c’est à Jean-Luc Moudenc que Robert Huguenard avait proposé ses services. Membre de son cabinet à titre bénévole, il devait « cornaquer les nouveaux élus ».

En 2016, l’une d’elle, maire-adjointe des quartiers nord de la commune, lui rapporte avoir été prise à partie par des individus aux Izards, un quartier de Toulouse. Dans un courriel daté du 9 mars 2016, que nous avons pu consulter, Robert Huguenard alerte Arnaud Mounier sur les conséquences de ces « incidents » :

« Elle * n’est pas bien du tout et la réflexion que tu lui as faite l’a beaucoup blessée, je tente de la sécuriser, mais je dis sans détour qu’elle est en danger […] Jean-Luc Moudenc devrait lui téléphoner et la réconforter, elle a le sentiment d’être seule abandonnée […] Bien à toi. » La réflexion à laquelle Huguenard fait allusion serait une mauvaise blague faite à l'élue par Arnaud Mounier au sujet de son altercation. « Quand elle est venue se plaindre à lui, il lui aurait répondu en rigolant qu’il avait demandé aux mecs des quartiers de ne pas la louper, jure Robert Huguenard. Elle ne l’a pas bien pris du tout. »                   

Le lendemain, Arnaud Mounier remet en doute l’information remontée par son interlocuteur. Il estime les propos tenus « excessifs » et conclut : « C’est le syndrome du « téléphone arabe », sans doute ». Outré, Robert Huguenard rétorque. Et le ton monte : « J’ai passé l’âge de me faire remettre en place sans aucune justification, c’est la seconde fois et c’est la dernière. Je vais expliquer à JLM (Jean-Luc Moudenc, NDLR) que je ne souhaite pas poursuivre avec un tel climat. Tu pourras à ta guise traiter les gens comme tu le souhaites, moi je ne suis ni un gamin, ni une "bille"». Réponse du tac au tac d’Arnaud Mounier : « Le ton de ton mail est inacceptable vis-à-vis de ton Directeur lorsque je considère que ta façon d’accomplir tes missions n’est pas satisfaisante, ce n’est pas t’infantiliser que te le signaler, en Directeur de Cabinet que je suis. En intégrant, à ta demande, le Cabinet, fut-ce à titre bénévole, tu as ipso facto accepté d’être soumis à une hiérarchie. Donc, il convient que tu choisisses : soit tu te plies au fonctionnement du Cabinet que je dirige, soit tu le quittes. »

Nous avons proposé à Arnaud Mounier de nous présenter sa version des faits. « Je n’ai aucune idée de ce dont il s’agit et je préfère consacrer mon temps aux Toulousains plutôt qu’à rechercher dans ma mémoire (biologique et numérique) le contexte d’échanges vieux de plusieurs années », nous a-t-il répondu. Avant de mettre fin à ses activités, Huguenard avait tenu à avoir le dernier mot dans cette querelle : « Vous êtes dans votre monde pensant détenir seul la vérité, vous êtes en plus violent dans votre façon de traiter les autres (élus, collaborateurs). La liste de ceux qui ne peuvent plus supporter votre irrespect s’allonge. » 

Le "dircab" dénonce des « affirmations calomnieuses »

Depuis 2016, la liste a continué de s’allonger. Michel*, l’ancien cadre des premières heures du cabinet version 2014, se rappelle de sa rencontre avec Arnaud Mounier : « Il me parlait sur un ton inacceptable. Au lieu de mettre de l’huile dans les rouages, il s’est pris pour un petit chefaillon. À 29 ans, il n’était pas fait pour ce job. » Nous avons interrogé Arnaud Mounier sur le climat décrit comme délétère par nos témoins. Sa réponse a été cinglante. « Affirmations calomnieuses », « allégations mensongères » et « rumeurs de comptoir », balaie-t-il par écrit, estimant que « rien n'étaye [n]os affirmations quant à l'ambiance générale de travail ».

Ces affirmations, nous ne les avons pourtant pas inventées. Mais recoupées de témoignage en témoignage. Simon*, par exemple, n’a pas de mots assez durs pour décrire le « système Mounier » : « Son exigence de résultats a dérivé. Il chosifie les gens et les rend corvéables à merci. Il a des réactions virulentes, des commentaires dépréciatifs. Il fait mal aux gens. On se consume de l’intérieur pour des choses qui n’en valent pas la peine. Je dénonce un comportement qui se réitère. » Wilson* charge également le directeur : « C’est un mec brillant, mais sa vie se résume au cabinet. Il perd tout sens des réalités sur le reste. Il peut prendre la rage pour des choses insignifiantes. »

Encore traumatisée par l’expérience, Nadine* affirme avoir été harcelée durant son passage au cabinet : « J’ai subi des choses que peu de personnes auraient pu supporter. Je me souviens encore de mon premier jour. J’étais si fière. Le jour de mon départ, j’étais détruite. Il faut comprendre qu’une fois dedans, on est piégé, on est seul ». Pierrette* se rappelle avec douleur avoir « souffert d’une politique de la terreur dans ce cabinet » et qualifie de « nocif » le comportement d’Arnaud Mounier. Pourtant, elle ne portera pas plainte. « Jamais !, justifie-t-elle au téléphone. Je connais le monde judiciaire. On ne dit rien par peur de ne plus pouvoir travailler ensuite à Toulouse. C’est un village tenu par un chef de village. Les gens savent, mais il y a une omerta totale. »

Parmi les personnes sollicitées, une seule ancienne membre du cabinet réfute les témoignages de ces anciens collègues. « Les personnes aigries ne peuvent constituer une information objective », remarque cette personne sans vouloir en dire plus - ni l’assumer publiquement. Le cadre d’un service placé sous l’autorité du cabinet estime, pour sa part, que la situation est tout à fait normale au cabinet : « Quand on y travaille, on est au cœur du pouvoir. C’est passionnant mais le rythme de travail intense et l’exigence forte », assure-t-il, tout en exigeant de ne pas être cité et mêlé, d’une manière ou d’une autre, à cette histoire « qui n’est pas la (s)ienne ». Confrontée à ces dénégations, Odile*, une ancienne chargée de mission, explose : « Ceux qui disent que c’est du fantasme, de la jalousie, de l’incompétence sont des menteurs ! »

Un signalement en interne pour des faits de harcèlement

À notre connaissance, une seule collaboratrice – appelons-la Victorine* – a eu le courage de dénoncer la situation en passant par la voie interne. Une fuite au sein de la collectivité nous a permis de mettre la main sur le compte-rendu de cette procédure. Selon ce document émanant de la direction générale des ressources humaines de la mairie, Victorine* signale, dans un courrier du 5 mars 2021, « des faits qu’elle estime pouvoir relever de harcèlement moral à son encontre de la part d’Arnaud Mounier » et demande son départ du cabinet. Les accusations sont graves. D’après l’article 222-33-2 du Code pénal, « le fait de harceler autrui par des propos ou comportements répétés ayant pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel, est puni de deux ans d'emprisonnement et de 30 000 euros d'amende ».

Victorine* décroche un entretien avec deux fonctionnaires municipaux chargés de la lutte contre les discriminations et le harcèlement. Elle dénonce pêle-mêle « l’absence de cadre de travail », le flou de ses missions, une alternance de phases « d’intense activité où elle était parfois sollicitée bien au-delà du cadre légal (appel téléphonique ou message reçus tard le soir ou même pendant des événements tragiques familiaux) », des périodes sans aucune activité, ainsi que « le comportement général » de son directeur de cabinet. Comme le mentionne le document, la combinaison de ces facteurs a engendré de profondes souffrances qui l’ont conduit à démissionner en novembre 2020 et à être suivie médicalement.

Pour vérifier les propos de Victorine*, l’administration n’a sollicité en tout et pour tout que deux personnes : Arnaud Mounier et Sabine Villeneuve, sa directrice adjointe de cabinet, soit les supérieurs directs mis en cause par la plaignante ! Les enquêteurs administratifs reconnaissent d’ailleurs eux-mêmes la légèreté de la procédure : « N’ayant pas recueilli les témoignages des autres collaborateurs de cabinet, il est difficile de dresser un constat définitif sur la situation décrite par Victorine* ». Cette difficulté ne les empêche pourtant pas de conclure que les accusations « paraissent toutefois peu fondées », tout en reconnaissant « la réelle souffrance » et la « sincérité du ressenti » de l’ancienne collaboratrice.

Les réponses apportées en défense par Arnaud Mounier, dans le même document que nous avons pu consulter, sont éloquentes. Il estime que « sa fonction de directeur de cabinet pouvait être impressionnante en tant que tel et lui peut-être intimidant, car les personnes qui s’adressent à lui peuvent avoir l’impression de s’adresser au Maire-Président ». Et puisque sa fonction suppose « un management exigeant », il assume être « ferme » tout en faisant « preuve de bienveillance et d’écoute à l’égard de ses collaborateurs ».

« Bienveillance » et « écoute »… À l’entendre, la réalité subie par Victorine* se situe dans une dimension parallèle. À l'une de ses proches, celle-ci décrit, dans un courriel que nous avons pu consulter, « un chef soufflant constamment le chaud et le froid », alternant « remontrances sur le ton d’un père de famille grondant une enfant », puis « excuses et félicitations par texto ou sur Telegram ». Elle raconte « des journées sans fin » s’étirant de 8 h du matin à minuit « sans pour autant venir à bout de missions irréalisables ». Elle confie « son épuisement physique et moral » qui se traduisent par « des malaises dans les couloirs du Capitole et un affaiblissement généralisé du corps ».

« Mon directeur de cabinet Arnaud Mounier a toute ma confiance »

La souffrance de Victorine* n’est pas passée inaperçue au Capitole. « Elle était complètement sous la coupe d’Arnaud Mounier, témoigne Martin*, un ancien collègue. La roue a un peu tourné pour elle car, au début, elle l’admirait énormément. La chute a été terrible quand il a commencé à se retourner contre elle sans qu’on ne comprenne pourquoi. On voyait qu’elle était surchargée et à bout. » David* le confirme avec émotion : « Elle s’est fait taper dessus sans raison. Cela me tord les boyaux. »

Arnaud Mounier a d’autres explications. Dans le document interne déjà cité, il indique qu’il entretenait « un rapport très étroit » avec son ancienne collaboratrice et évoque « une reconnaissance qu’elle n’a pas eue » malgré son investissement dans son travail. Il estime qu’à cause du confinement, sa collaboratrice « s’est sentie esseulée, peut-être en manque de considération, ce qui a généré de la souffrance ». Enfin, il se dédouane de toute responsabilité en évoquant « une certaine sensibilité » de son ex-subordonnée, sa sur-réaction aux critiques et son refus d’accepter de l’aide.

Les réponses aux questions écrites que nous lui avons envoyées – Arnaud Mounier n’a pas souhaité nous recevoir de visu – sont semblables. « Un directeur de cabinet et son style de management ne sont pas responsables de la psychologie propre à chaque collaborateur ».

Nous avons aussi sollicité le maire de Toulouse pour une rencontre. Ce qu'il a refusé, préférant échanger par SMS. « Jamais je n’ai eu connaissance de cas de "souffrance" tels que vous les décrivez, écrit Jean-Luc Moudenc. Le faible taux d’arrêts maladie des collaborateurs de cabinet (jusqu’à 25 fois moins que la moyenne des 13 000 agents de la collectivité) contredit objectivement vos affirmations, poursuit-il. On trouve toujours des personnes, surtout dans les temps actuels, tant dans le secteur public que dans l’entreprise privée, qui vivent comme du "harcèlement" l’exigence de donner au plus vite les éléments nécessaires à la réponse à une sollicitation pressante de citoyens ou de l’Exécutif de la collectivité. » Et le maire de conclure : « Mon directeur de cabinet Arnaud Mounier a toute ma confiance, sans réserve aucune, et l’entreprise de dénigrement formée par ces basses accusations est pour moi l’occasion de la réaffirmer plus fortement encore ».

Si certains espéraient que cette libération de la parole amènerait l'édile à prendre en considération leurs souffrances, c'est raté. Pour le moment, du moins...

Les réponses de Jean-Luc Moudenc

Avant de répondre à nos questions, le maire de Toulouse nous a demandé de lui garantir « la publication intégrale » de ses réponses, au motif que nous ne publierions habituellement que « des extraits (...) unilatéralement choisis par vous ». En clair, nous nous publierions que ce qui nous arrange. Puisque nous n'avons rien à cacher, voici l'intégralité de ses réponses à nos questions (bien qu'elles n'avaient pas vocation à être rendues publiques et  qu'elles dévoilent des éléments que nous avions choisi de ne pas porter à la connaissance de nos lecteurs et lectrices).

1. Entre 2015 et juin 2020, au moins 17 personnes ont quitté votre cabinet. Depuis cette date, sept autres personnes ont mis un terme à leurs fonctions. Comment expliquez-vous ce turn-over ?

« Ces chiffres sont erronés et supérieurs à la réalité. Quant au prétendu turnover, mon expérience d’ancien directeur de cabinet, corroborée par mes échanges avec mes homologues de très grandes villes, me permet également de confirmer que son niveau est semblable à celui des autres cabinets de très grande ville. Travailler au sein du cabinet de Toulouse et sa Métropole n’est pas un simple travail comme un autre : on y connait une pression considérable et l’exigence de l’urgence permanente.
Quant à savoir si cela nuit à la bonne marche de la collectivité, bien que cela vous a fortement déplu, les Toulousains ont donné tort à cette affirmation en reconduisant mon équipe lors des élections municipales de 2020. Quand on regarde votre propre parcours, on constate que vous avez, vous également, changé souvent d’employeur en peu d’années. Pour autant, je n’en déduirais pas que vous étiez victime de harcèlement de la part de vos patrons successifs.

2. Plusieurs personnes interrogées dans le cadre de notre enquête mettent en cause les conditions de travail pour expliquer ces départs. Elles point du doigt le management d’Arnaud Mounier à qui il est reproché d’être « autoritaire », « violent oralement », « d’envoyer des messages tôt le matin ou tard dans la nuit », de « mettre la pression inutilement », de « fliquer » vos collaborateurs, de « donner des consignes contradictoires », « d’imposer d’une charge de travail excessive » aux membres du cabinet. Que pensez-vous de ces critiques à l’égard de votre directeur de cabinet ?

La transparence - cause dont se réclame Mediacités - et le principe d’équité voudraient que l’identité des auteurs des accusations ainsi relayées soit mentionnée et que lesdites accusations soient étayées par des preuves qui nous seraient relayées. On a tellement vu d’affabulations médiatisées ! Pour autant, nous savons qu’il existe des ressentis subjectifs, des personnes confondant autorité et autoritarisme. Mon directeur de cabinet Arnaud Mounier - que j’ai formé en grande partie et qui travaille à mes côtés depuis plus de 11 ans dont 6 comme directeur de cabinet (la durée la plus longue, de loin, parmi mes 3 directeurs de cabinet successifs) - a toute ma confiance, sans réserve aucune, et l’entreprise de dénigrement formée par ces basses accusations est pour moi l’occasion de la réaffirmer plus fortement encore. En souhaitant vivement que cette formule précise soit reprise dans votre article.

Si j’avais un directeur de cabinet faible, mondain et avide de plaire, j’en serais profondément insatisfait. J’attends de mon directeur de cabinet qu’il soit fort, doté d’une autorité très affirmée et qu’il ne recherche pas la popularité. Arnaud Mounier répond à tous ces critères. La vérité c’est que les Toulousains nous demandent, à juste titre, ce niveau d’exigence hors du commun.

3. Lors du précédent mandat, vous seriez intervenus six fois auprès d’Arnaud Mounier pour apaiser des conflits lors du précédent mandat, par exemple en 2015 lors du conflit avec Pierre Boué, à la mi-mandat lorsque le cabinet serait passé « à deux doigts d’une grève », ou encore lors de départs compliqués comme par exemple celui de Stéphane Adnet. Le confirmez-vous ? Si oui, comment expliquez-vous la récurrence de ces situations conflictuelles et que faites-vous pour y remédier ?

Les tensions sont inhérentes à la vie professionnelle mais jamais le risque d’une grève n’a existé au cabinet. M. Boué a quitté la collectivité pour une autre, dirigée par le Rassemblement National, et il m’a dit en partant être satisfait de cette mutation.
Quant à Stéphane Adnet, les difficultés de sa procédure de reconversion dans le privé n’ont rien à voir avec le directeur de cabinet qui, j’en suis personnellement témoin, l’a épaulé activement pour la mener à bien, y compris alors que ce dernier était en congés.

4. Plusieurs de nos témoins disent avoir été harcelés moralement par Arnaud Mounier. À notre connaissance, un cas a été reconnu syndicalement. Dans un autre, nous avons pu consulter une attestation médicale confirmant un état dépressif grave lié à un stress professionnel chronique. Si aucune plainte n’a été déposée à ce jour à notre connaissance, cette situation interroge. Comment réagissez-vous face à la souffrance exprimées par ces personnes ayant travaillé avec votre directeur de cabinet ?

Il est normal que certaines personnes aient davantage de mal avec l’exceptionnelle lourdeur de la tâche ou la grande réactivité exigée. Cela dépend du tempérament de chacun, de la psychologie des personnes, sans parler des sujétions familiales qu’on peut avoir ou encore d’autres facteurs dans la vie personnelle. Mais jamais je n’ai eu connaissance de cas de « souffrance » tels que vous les décrivez. Le faible taux d’arrêts maladie des collaborateurs de cabinet (jusqu’à 25 fois moins que la moyenne des 13 000 agents de la collectivité) contredit objectivement vos affirmations.
Là aussi, le ressenti subjectif explique beaucoup : on trouve toujours des personnes, surtout dans les temps actuels, tant dans le secteur public que dans l’entreprise privée, qui vivent comme du « harcèlement » l’exigence de donner au plus vite les éléments nécessaires à la réponse à une sollicitation pressante de citoyens ou de l’Exécutif de la collectivité. 
Qu’une de ces personnes ait demandé au syndicat dans lequel elle se retrouvait de l’accompagner est quelque chose de très banal. Pour autant, la loi ne confère nullement aux syndicats le rôle de reconnaissance de harcèlement que vous leur prêtez de façon totalement erronée.

5. Parmi les nombreuses personnes interrogées, une question revient sans cesse : pourquoi le maire maintient-il en place Arnaud Mounier, malgré les multiples cas de souffrance causés par son style de management ? Souhaitez-vous répondre à cette interrogation ?

Comme je vous l’ai dit, je n’ai connaissance d’aucun cas de « souffrance » réelle, avérée et objective, et je suis choqué du parti pris de votre question qui fait vôtre cette accusation. Ma confiance envers Arnaud Mounier est totale et je n’ai donc nullement envisagé de le démettre de la fonction difficile que je lui ai confiée, puisqu’il s’en acquitte à mon entière satisfaction. Du reste, aucune des personnes ayant quitté le cabinet ne m’a suggéré d’adopter une position inverse, toutes louant, au contraire, les grandes qualités professionnelles de mon directeur de cabinet. »