Avec la Coopérative d’inactivité, nous plaidons pour l’inscription dans le code du travail de dispositions accordant à tout.e salarié.e qui le souhaiterait la possibilité de diminuer son temps d’emploi. Si nous défendons ce droit, c’est bien parce qu’il n’existe pas. Sauf à entrer dans les quelques cas de figure d’ores et déjà prévus par les textes : être parent d’un enfant de moins de trois ans, souhaiter créer ou reprendre une entreprise (uniquement dans le privé et avec malgré tout quelques conditions à remplir), être en situation de handicap ou devoir prendre soin d’un proche. En dehors de ces situations, chacun dispose d’un droit à demander. Et l’employeur.euse d’un droit de refuser.

Il pourrait ainsi vous être reproché de contrevenir aux nécessités de service dans la fonction publique ou de vous fourvoyer en une initiative susceptible d’avoir des conséquences préjudiciables à la bonne marche de l’entreprise dans le privé. Et là, peu de recours possibles (pour aller plus loin sur le sujet), vous échouez à obtenir ce temps supplémentaire dont vous rêviez. Pour faire quoi ? Belote coinchée, approfondissement de l’étude de la flûte à bec, création d’une coopérative immobilière, bénévolat… La Coopérative d’inactivité ne s’estime pas compétente pour évaluer la valeur relative de ces activités et par conséquent les approuvent toutes. Elle conteste en revanche sans ambiguïté celle, centrale, prétendument accordée à l’emploi comme facteur d’épanouissement individuel et collectif. Le turbin occupe selon nous une place disproportionnée dans nos vies et nous œuvrons à le remettre à sa juste place. Une façon d’y parvenir : faire en sorte que ceux.elles qui souhaitent s’employer moins le puissent.

Nous n’aurons pas ici le loisir de détailler nos arguments face aux multiples indignations que de tels propos ne manqueront pas de soulever. Car s’attaquer à la valeur « travail » (telle qu’improprement désignée, « emploi » serait plus opportun) a toujours un parfum de scandale. Nous n’aurons pas non plus l’espace pour dresser l’inventaire des bénéfices du temps partiel choisi pour la santé des individus, en termes écologiques, de retombées positives sur l’extension du domaine de la gratuité, des solidarités (pour une liste plus exhaustive, se référer à notre ouvrage ). Aussi allons-nous nous concentrer sur un aspect qui alimente régulièrement les débats auxquels nous participons : la question du temps partiel féminin. En substance, on nous dit : « Pour l’essentiel ce sont des femmes qui sont à temps partiel. Le temps partiel est majoritairement subi. Vous défendez le temps partiel, donc vous défendez une mesure antiféministe». Ce qui n’est évidemment pas notre intention. Voyons donc dans le détail.      

« Si la norme du temps plein est masculine, celle du temps partiel est féminine »

D’abord, le temps partiel, malgré ce que nous lisons et entendons très régulièrement, n’est pas majoritairement subi mais choisi. La proportion étant plutôt stable et sans équivoque: un tiers de subi, deux tiers de choisi . Certes, il faut y regarder de plus près et admettre qu’il y a des situations comptabilisées en temps partiel choisi qui le sont de manière très contestable. Prenons les 9% de temps partiel pour raisons de santé, pas de doute que les bénéficiaires s’en seraient bien passé. Autre poste comptabilisé en temps partiel choisi, celui pour s’occuper des enfants. On pourrait se dire que c’est le manque de places en crèches ou auprès d’assistant.e.s maternel.le.s qui oblige les femmes à prendre un congé parental (car c’est bien elles qui de manière écrasante s’arrêtent complètement ou partiellement pour prendre soin des petit.e.s) et que donc cela n’est pas par choix mais sous la contrainte qu’elles stoppent ou freinent.      

Selon l’enquête Modes de garde et d’accueil des jeunes enfants, en 2013, 70% des femmes déclarent pourtant que cette modalité est choisie. Une nouvelle fois l’écart est très significatif, en faveur du choisi. Il y a donc certes du « subi » parmi le dit « choisi » mais les chiffres sont là et il est incontestablement erroné d’affirmer que le temps partiel est majoritairement subi. Ce qui est vrai, en revanche, c’est que le temps partiel, choisi comme subi, concerne beaucoup plus les femmes. Dans plus de 75% des cas. Ainsi, si la norme du temps plein est masculine, celle du temps partiel est féminine.

À cette étape de l’argumentation nous pouvons donc reformuler le début de l’objection qui nous était faite en disant: « Pour l’essentiel ce sont des femmes qui sont à temps partiel, le temps partiel est essentiellement choisi, vous défendez le temps partiel, donc une mesure… ». Il est trop tôt pour conclure. Poursuivons.

« Lever le frein juridique pour lever celui culturel »

Si l’on admet qu’œuvrer en faveur de la réduction des inégalités femmes hommes est une mesure féministe, observons de plus près un de ses facteurs : l’inégalité dans le partage des responsabilités familiales. Comme nous l’évoquions précédemment, en France, la part des hommes dans le recours aux congés parentaux se situe autour de 3,5 % , plaçant les papas français au douzième rang européen, très loin derrière l’Islande ou la Suède (plus près des 45%, chapeau Messieurs !). Alors que faire pour changer la donne ? Une étude de la DARES établit le constat que les pères assurent la majorité du temps de garde parentale notamment quand ils ont une faible durée de travail hebdomadaire. Et d’en conclure logiquement qu’« un partage plus égalitaire des efforts consentis en termes de réduction d’activité ou d’aménagements d’horaires – lorsque ceux-ci sont envisagés au niveau du ménage – contribuerait à équilibrer le rapport entre les femmes et les hommes dans leurs vies professionnelle et familiale ». Autrement dit, si les hommes voulaient bien consentir à bosser moins pour s’occuper plus des marmots (et autres tâches domestiques), l’égalité femme homme irait mieux.      

L’étude insiste ensuite sur deux aspects. Premièrement, « le coût d’opportunité de ces ajustements peut certes être plus élevé si le niveau de rémunération et les perspectives professionnelles sont plus favorables pour le père que pour la mère ». Il y a donc clairement un combat à mener contre les inégalités salariales. Et deuxièmement, « les freins culturels jouent probablement un rôle non négligeable dans le recours très modéré par les hommes à des modalités d’aménagement du temps de travail, comme le temps partiel pour raisons familiales ». Et c’est là que la Coopérative d’inactivité a son mot à dire.

Une première étape pour lever le frein culturel serait en effet de lever le frein juridique, la peur du refus jouant de manière non négligeable dans la crainte de formuler la demande. En faire un droit serait indiscutablement un signal fort. On se donnerait ainsi une chance de banaliser le recours au temps partiel par les hommes et de renverser la norme du temps plein. Norme, comme nous l’avons dit plus tôt, éminemment masculine. Halte au surmenage, fin de la course effrénée vers le toujours plus, ce sont les hommes qui s’aligneraient sur une norme féminine, moins-disante en terme d’heures mais plus prometteuse en matière d’équilibre et d’épanouissement. L’alignement par le bas tirerait tout le monde vers le haut. Nous pouvons donc enfin, arrivés au terme de ce développement, conclure que la Coopérative d’inactivité défend bien une mesure féministe. Espérant vous en avoir convaincu.e.s, Mesdames, certes, mais surtout Messieurs.

Coopérative d’inactivité

Animée par Samuel Michalon, Baptiste Mylondo et Lilian Robin, la Coopérative d’inactivité alimente la réflexion sur la place du travail dans notre société et la question du temps partiel sur le site du collectif.

Point final.