Son téléphone chauffe tellement qu’elle prévoit de le changer à la fin du confinement. Conseillère municipale à Lille depuis 1989, adjointe déléguée aux personnes âgées, à l’hébergement d’urgence et… aux élections, Marie-Christine Staniec-Wavrant se retrouve en première ligne depuis deux semaines dans la lutte contre le coronavirus. A 64 ans, l’ex-cadre administratif du CHU, désormais à la retraite, s’exprime sans fard pour Mediacités sur la situation des Ehpad lillois, des personnes âgées confinées à domicile, mais aussi… sur l’organisation d’un premier tour d’élections municipales qui aujourd’hui paraît bien loin.

Plus de deux semaines après le début du confinement, qu’est-ce qui vous préoccupe le plus ?

Je suis inquiète pour les Ehpad. A Lille, nous avons quelques cas de Covid déclarés. Nous ne déplorons aucun décès pour le moment, mais il manque du matériel de protection, à commencer par les masques et les surblouses. Dans un premier temps, les Ehpad ont été les grands oubliés de cette crise : ils se sont retrouvés seuls, sans équipements et avec moins de personnel. Ça a été la débrouille.

Comment expliquez-vous un tel oubli ?

Parce qu’on estime que les employés des Ehpad ne sont pas des soignants ! C’est très énervant. L’Etat considère toujours les Ehpad comme des maisons de retraite, alors que ce sont des établissements de santé.

La situation est-elle plus enviable pour les personnes âgées soignées à domicile ?

Pas du tout ! Dès les premiers jours du confinement, les associations d’aide à domicile nous ont alertés. Elles n’avaient plus suffisamment de personnel pour assurer leurs services. Auxiliaires de vie, aides-soignants, infirmières… il y a là beaucoup de femmes qui gardent leurs enfants et ne peuvent plus faire leur travail. Pour les personnes âgées dépendantes qui n’ont pas de famille à proximité, je ne cache pas mon inquiétude.

Ces associations d’aide font-elles partie, elles aussi, des grands oubliés de cette crise ?

La politique ne se préoccupe pas du tout de ces questions. On a eu une très belle loi sur l’autonomie en 2016. Il manque juste les lignes financières. Aujourd’hui, les associations d’aide à domicile perdent 2 à 3 euros par heure travaillée. Déjà, avant la crise, les subventions ne leur permettaient pas de tenir et beaucoup ont fait faillite. Cette crise met en évidence les carences des politiques de l’Etat concernant les personnes âgées. Elle confirme dramatiquement ce que les professionnels du secteur dénoncent depuis des années. Il faut que la solidarité nationale finance davantage les risques liés à la vieillesse.

Que peut faire la mairie dans un tel contexte ?

Je n’ai pas la compétence santé, mais j’ai la proximité. La ville finance et développe des actions tout au long de l’année. Mais notre force, c’est de connaître tout le monde : les douze Ehpad dans la ville, les associations d’aide à domicile, les structures d’hébergement d’urgence. On a mis en place deux distributions alimentaires sécurisées par jour pour remplacer les maraudes qui présentaient des risques sanitaires. Autre exemple avec La Poste : dans la perspective des retraits des allocations en début de mois, nous avons fourni du gel et installé des barrières de protection. J’ai appelé cette semaine les pompiers pour qu’ils fournissent de l’eau potable à proximité des camps de roms. Mon boulot, c’est de connaître les besoins et les faire remonter auprès des institutions. J’appelle le Département, l’ARS, le préfet pour les alerter sur telle ou telle situation.                  

Martie-Christine Staniec-Wavrant
Marie-Christine Staniec-Wavrant dans le service municipal d'aide aux personnes âgées, toujours en activité, au rez-de-chaussée du Beffroi. Photo : Alexandre Lenoir

Avec succès ?

Avec la préfecture, on entretient une relation différente depuis le début de la crise. Moins tendue que d’ordinaire. On travaille ensemble sur l’hébergement d’urgence. Dans un premier temps, ils ont réquisitionné 4 hôtels de la métropole . De notre côté, on a mis l’auberge de jeunesse à disposition et les premiers sans-abri sont arrivés en fin de semaine dernière.                  

Du côté de l’ARS ?

C’est plus compliqué. Au début, il n’y avait pas de réponses suffisantes de leur part. Là, l’ARS me rassure en disant que les masques vont arriver en fin de semaine. Reste qu’il y a eu un manque d’organisation de l’Etat en amont. Quand on a vu la Chine, le gouvernement aurait dû organiser les hôpitaux, prévoir les équipements de protection. Il aurait fallu organiser plus tôt la médecine de ville.

Il est parfois difficile d’anticiper. Vous-même étiez contre l’annulation du premier tour des élections…

Oui, mais le gouvernement avait des infos que nous n’avions pas. Il aurait dû avoir le courage d’annuler le premier tour, plutôt que de nous dire « y'a un danger, mais ce n’est pas grave d’aller voter ».

Voir Martine Aubry obliger un assesseur à retirer son masque lors de ce premier tour, n’est-ce pas là encore la preuve que la prise de conscience était difficile ?

Moi aussi, pour éviter l’angoisse, j’ai demandé à des assesseurs de l’enlever. Mais j’avais bien demandé à tous ceux qui toussaient de ne pas venir. Nous avons mis en place des consignes de distance et de nettoyage très stricte. Je touche du bois, mais à ce jour personne n’est tombé malade chez ceux qui ont tenu les bureaux de vote.

Vous voyez Martine Aubry régulièrement ?

La première semaine, on s’appelait une dizaine de fois par jour. Un peu moins désormais. Martine Aubry est confinée chez elle. Pour elle qui a l’habitude de diriger, c’est dur. Mais elle est informée de tout ce qui se passe à la minute. Je l’imagine devant son ordinateur, ses deux téléphones posés de chaque côté du clavier. Tous les jours, elle appelle les directeurs de service  et les adjoints, notamment ceux qui doivent aller sur le terrain, Charlotte Brun, responsable des écoles, Franck Hanoh, adjoint aux commerces, et moi-même.