Xavier Nassif a pris les fonctions de directeur général de l'institut Pasteur de Lille (IPL) le 1er janvier, après une longue vacance du poste. A peine un mois plus tard, l'épidémie de covid-19 gagnait la France ; l'établissement nordiste était contraint de bouleverser sa marche habituelle et de faire feu de tout son potentiel de recherche en virologie. Pour Jacques Richir, élu lillois et président de l'IPL, l'ancien chef de service en microbiologie de l'hôpital Necker de Paris, chercheur et professeur d'université, est l'homme de la situation. Xavier Nassif est « pleinement directeur général », « sait trancher et entreprendre », « pratique la langue de la recherche et la langue du budget de la recherche » ; et surtout, en cette période tendue, « sa science est immédiatement exploitable ».

En attendant de relancer l'Institut Pasteur de Lille sur de nouvelles bases stratégiques et de le sortir de ses difficultés financières, le nouveau patron gère donc la crise. A Mediacités, il accorde l'une de ses premières interviews en responsabilité.

Comment s'est organisé l'IPL depuis le début du confinement ?

Xavier Nassif
Xavier Nassif, directeur général de l'Institut Pasteur de Lille

L'institut n'échappe pas aux règles du confinement et moi-même, je m'y soumets, tout en restant en contact permanent avec les équipes et le conseil d'administration. L'essentiel de notre action sanitaire se concentre sur la réalisation de tests de dépistage du Covid-19, par le biais d'un « drive-coronavirus », mis en place dans la cour de l'établissement avec l'aide de la mairie de Lille : quelques-uns de nos personnels aident le laboratoire privé Synlab à effectuer des prélèvements sur des soignants hospitaliers ou intervenants en EHPAD. Nous recevons une trentaine de personnes chaque jour et verrons à renforcer le dispositif en fonction des mesures décidées par les autorités. En revanche, nous ne faisons plus d'examens de prévention, ni de vaccinations. Une cinquantaine de personnes affectées à ces tâches sont en chômage technique, de même que les techniciens, ingénieurs et personnels administratifs des unités de recherche, à l'exception de celles ayant trait à la virologie.

Que se passe-t-il donc sur ce front de la virologie ?

Nous sommes très actifs, tirant parti de notre « chimiothèque » où sont conservés 1 800 molécules sur les 4 000 qui constituent tous les médicaments disponibles dans le monde. Les équipes des chercheurs Jean Dubuisson, Priscille Brodin, Benoît Deprez, Isabelle Landrieux vont les tester les unes après les autres pour voir si certaines pourraient inhiber la réplication du virus (NDLR : freiner la contagion). Si nous en trouvons qui réagissent positivement, comme il s'agit de principes actifs connus et déjà utilisés, nous pourrons évaluer rapidement leur efficacité sur l'homme sans en passer par les procédures imposées pour des substances inconnues.

Quand cette course contre la montre aboutira-t-elle ?

Le plus long n'est pas de procéder aux tests, de « faire le screen », mais de préparer l'opération. Les équipes ont beaucoup avancé, le screen devrait avoir lieu à la fin du mois. Tout le monde espère qu'ils vont trouver quelque chose mais il faut rester prudents. J'ai trop d'expérience dans la recherche pour vanter des résultats scientifiques avant de les avoir eus. Un autre processus est lancé par nos chercheurs virologues et chimistes pour passer en revue 200 000 molécules qui ne sont pas encore commercialisées. Il s'agit là, in fine, de créer un nouveau médicament qui agirait sur l'ensemble de la famille des coronavirus et contribuerait à prévenir l'émergence de nouveaux coronavirus. C'est une démarche de plus long terme, au moins de plusieurs mois, qui exigera beaucoup de précautions et vérifications.

Y a-t-il beaucoup d'organismes en France qui sont engagés dans ces voies ?

A ma connaissance non. C'est une spécificité de l'IPL que de pouvoir travailler sur une chimiothèque de cette ampleur avec des scientifiques aussi compétents. Nous apportons un complément précieux aux travaux menés par l'Institut Pasteur de Paris notamment. L'activité de chimie est devenue très rare dans le domaine académique ; les chimistes se trouvent plutôt dans l'industrie aujourd'hui.

Ces qualités spécifiques de l'institut lillois pourraient-elles être valorisées quand la crise sera passée ?

Le campus constitué à Lille par l'IPL et ses partenaires de l'Inserm, du CNRS et de l'Université de Lille a tous les outils et atouts pour être un centre de traitement innovant en matière de maladies infectieuses. Des unités de recherche fondamentale de haut niveau, des chimistes compétents, un laboratoire de haute sécurité, une capacité robotique exceptionnelle, un accès la résonance magnétique nucléaire, très utile pour fabriquer des médicaments : tout cela réuni au même endroit, c'est une ressource que je proposerai d'amplifier par des recrutements supplémentaires de chimistes et de chercheurs spécialisés en virologie et dans la résistance aux antibiotiques, cette autre grande menace pour la santé publique.

 

Une meilleure santé financière ?

Même si la crise sanitaire concentre toutes les préoccupations, on ne peut traiter de l'Institut Pasteur de Lille sans évoquer les difficultés financières qui l'affectent depuis des années. Si l'on en croit le bilan encore provisoire de l'exercice 2019, la situation semble s'améliorer. Le déficit d'exploitation serait contenu à 2,5 millions d’euros (environ un dixième de son budget), alors que l'établissement prévoyait une perte de 3,2 millions d’euros. Les dons, legs et dotations de mécénat ont été supérieurs aux attentes pour atteindre environ 9 millions d’euros.

Sur ce point, crucial pour le budget, la crise actuelle pourrait avoir un effet positif : depuis février, l'IPL enregistre une augmentation notable des dons en ligne. Ils peuvent venir de personnes qui ont anticipé leur obole annuelle. Mais Jacques Richir, le président de l'institut, note aussi l'arrivée de donateurs plus jeunes, versant une somme pour la première fois. En revanche, le confinement, mettant à l'arrêt le centre de santé de l'institut, entraînera une diminution de ses recettes. De quel ordre ? On ne pourra le savoir que dans quelques semaines...

Froguel le rebelle se lance dans le dépistage

Philippe Froguel, directeur de l'Institut européen de génomique du diabète, est un chercheur bien connu sur le campus de l'IPL. Il a fait entendre sa voix singulière dès le mois de mars pour proposer aux autorités de réaliser des milliers de dépistages quotidiens du covid-19. Depuis, il a reçu les autorisations nécessaires et obtenu de pouvoir mobiliser une dizaine de salariés volontaires malgré le confinement; Il finalise une convention de coopération avec la société Synlab qui se chargera d'interpréter les tests. « Le 17 avril, on sera prêts et on y va », certifie-t-il à Mediacités.

Au passage, le professeur dénonce « le lobby des biologistes d'hôpital » qui lui aura mis moult bâtons dans les roues. Il ne ne se prive pas non plus de critiquer « la doctrine officielle ». « Il aurait fallu agir à la coréenne, c'est-à-dire tester dès le départ tous les malades au stade de la toux et tous les individus de leur entourage », maintient-il.

Interrogé sur l'initiative lancée par Philippe Froguel, le directeur général de l'IPL, Xavier Nassif, précise qu'elle relève de la responsabilité de l'intéressé. « Son laboratoire bénéficie du label de l'institut, mais aussi de ceux de l'Inserm, du CNRS, de l'université de Lille et Philippe Froguel est un homme libre. »