Quand l’hôpital Lyon-Sud a cherché des volontaires pour travailler dans les services de réanimation, Marie * n’a pas hésité. Habituellement en bloc opératoire, cette infirmière en poste aux Hospices civils de Lyon (HCL) depuis vingt ans a rejoint les 24 infirmières anesthésistes mobilisées dès le 16 mars dans la lutte contre le Covid. Leur profession fait partie des plus adaptables aux contraintes de la réanimation. « On sait utiliser un respirateur, gérer un patient intubé et les médicaments correspondant aux défaillances respiratoires. Nous avons moins besoin d’être formés que d’autres », explique-t-elle.      

En quelques jours, Marie et ses collègues se mettent à jour sur des logiciels et des procédures spécifiques. En parallèle, neuf lits de réanimation supplémentaires sont installés avec le matériel des blocs opératoires, presque tous mis à l’arrêt dès la mi-mars (à l’exception des urgences et de la cancérologie). « Les équipes techniques ont fait un travail de titan », indique-t-elle. Le 19 mars, les premiers patients Covid sont accueillis à Lyon-Sud, l’un des pôles lyonnais de traitement de l’épidémie avec l’hôpital de la Croix-Rousse et l’hôpital Edouard Herriot.

Moments de pression et accalmies

« Cette première semaine a été la plus anxiogène », raconte l’infirmière. Tout le monde doit revoir son organisation. Alors qu’elle travaille habituellement en horaire de journée, elle effectue désormais des « séries » composées d’une journée de travail (6h45-19h15) suivie de la nuit du lendemain (18h45-7h15). « On devait être hyper-concentrés, sans savoir où nous allions. Les gens avaient un peu la trouille. On est comme tout le monde, on n’a pas envie de tomber malade. » Mais Marie souligne aussi la « solidarité de fous » et la « grande bienveillance » qui prévaut parmi le personnel hospitalier ces dernières semaines.

« Pour le moment, nous ne sommes pas débordés », estime-t-elle, lundi 6 avril. Des lits ont été ouverts au fur et à mesure de l’arrivée des patients. Cinq services de réanimation ont été ouverts dans différentes ailes des bâtiments de Lyon-Sud. L'infirmière a malgré tout vécu « des moments de pression ». Elle évoque « des après-midis où nous avions une nouvelle entrée en réanimation par heure. Puis ça se calmait, avant de reprendre le lendemain ».

« Une petite dame m’a demandé de lui laisser un quart d’heure avant de l’intuber. Elle envoyait des textos d’adieu à sa famille »

L’épidémie apporte son lot de drames, joués à huis clos dans les hôpitaux. Ce sont ces patients « qu’on regarde s’éteindre à petit feu », décrit Marie. « On n’y va pas pour les sauver. On regarde les paramètres s’effacer tout doucement, ça peut durer des heures. » Ce sont aussi ces personnes âgées polypathologiques « sur lesquelles on n’y arrive pas » et pour lesquelles il est décidé de « libérer la place », raconte Marie. « Ce sont des gens qu'on n’aurait pas pu sauver mais, en temps normal, nous leur aurions peut-être laissé quelques jours de plus. »

Les patients n’ont pas de visiteurs. « Nous sommes les derniers à les voir », souffle Marie. « Une petite dame m’a demandé de lui laisser un quart d’heure avant de l’intuber. Elle était sur son téléphone et envoyait des textos d’adieu à sa famille ». La soignante évoque un autre patient, qu’elle suit depuis le début. « Hier je me suis dit que j’étais peut-être la dernière personne avec qui il aura discuté. » Marie raconte aussi « l’angoisse » qui a saisi plusieurs de ses collègues, moins expérimentés ou qui n’avaient jamais fait de bloc opératoire ou de réanimation.

Un numéro de téléphone a été mis en place pour assurer un suivi psychologique du personnel qui le souhaite. La solidarité entre soignants fonctionne aussi. « Notre cadre nous a envoyés à chacun un texto pour nos premiers jours en réa », tient-elle à préciser. « Quand on travaille, on est en mode machine. Mais quand on rentre chez nous, on réalise un peu. On était tous préparés à avoir un jour des attentats à Lyon, à devoir se mobiliser sur un truc moche. Mais se retrouver en plan blanc avec des risques pour nos familles, c’est bien plus stressant. On n’était pas vraiment préparés à ça. »

« Impréparation répugnante » du gouvernement

Si les hôpitaux et le personnel se sont très bien adaptés à la crise, selon elle, l’infirmière se montre beaucoup plus dure envers le gouvernement « qui n’a pas assuré » et a fait preuve d’une « impréparation répugnante », estime-t-elle. Et de pointer « les masques périmés » et les consignes de protection qui changent tous les jours, une incertitude « très déstabilisante » pour les soignants. « Vendredi, on a reçu un tutoriel de la direction des HCL nous expliquant comment fabriquer des tabliers de protection avec des sacs-poubelle de 110 litres. On va le faire mais sérieusement... C’est ça qui nous plombe le plus le moral. Le personnel est plus qu’en colère. »      

 

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Marie confie aussi sa sensation d’avoir évolué ces dernières semaines « dans un monde qui tourne au ralenti », sans les habituels embouteillages pour venir au travail. Un monde très solidaire aussi. « Tous les jours, des gens nous apportent à manger, des cafés, des viennoiseries. J’ai des voisins qui m’amènent des repas. Je trouve ça très touchant, même si je suis presque un peu gênée. Je me dis que c’est mon métier. Le soir, j’applaudis avec eux parce que ce n’est pas facile d’être confiné non plus », raconte-t-elle. Reste l’envie de témoigner. « Les témoignages de soignants dans la presse, on est les premiers à les lire, c’est une forme de préparation psychologique, ça nous permet d’anticiper le pire. »

 

Contrairement à d’autres hôpitaux, les Hospices civils de Lyon mènent une politique très stricte vis-à-vis de la presse, soumettant chaque témoignage à une autorisation préalable. Plusieurs demandes d’interview effectuées par Mediacités, acceptées dans leur principe par des médecins des HCL, ont ensuite été refusées par le service chargé de la communication. C’est pourquoi la plupart des témoignages recueillis ont été anonymisés.

Mathieu Périsse
Mathieu Périsse collabore avec Mediacités Lyon depuis juin 2017, convaincu de la nécessité d’une information locale indépendante et percutante. Lyonnais de naissance, il a d’abord travaillé pour la radio (Radio France, RTS), notamment lors de reportages longs-formats à l’étranger (Afghanistan, Biélorussie, Chypre, Burkina Faso…). Membre du collectif de journalistes We Report, il écrit régulièrement pour Mediapart, journal pour lequel il a enquêté pendant un an sur la pédophilie dans l’Eglise catholique (également en lien avec Cash Investigation).